ACTE II, SCÈNE v. 37 VALÉRIE
Oui, inébranlable comme l'amour que j'ai pour vous.
LE COMTE
Et si par hasard vous veniez à recouvrer la vue? VALÉRIE , souriant.
Pour cela, mon ami, vous savez bien que c’est impossible.
| LE COMTE
Mais enfin, si l’on vous proposait d’essayer ? VALÉRIE.
Je crois que je refuserais.
LE COMTE
Et pourquoi?
VALÉRIE
Parce qu'une pareille tentative me donnerait des idées. un espoir qui, s’il était déçu, me rendrait l'existence insupportable, tandis que, telle que je suis, je ne désire rien, je me trouve heureuse... du moins depuis quelque instans.
LE COMTE , la regardant.
Ah ! que vous le seriez davantage, si vous connais-
siez comme moi le bonheur de voir ce qu'on aime! VALÉRIE.
Je suis moins à plaindre que vous ne croyez. Lenez, InOn ami, je VOUS vois.
LE COMTE
Vous, Valérie!
VALÉRIE
Oui, tous vos traits sont là, mon imagination me
les représente, et je suis sûr qu’elle est fidèle. LE COMTE.
Quoi ! vous croyez que si la vue vous était rendue,
vous pourriez me reconnaître ?
VALÉRIE
Sur-le-champ ; et jugez donc quel avantage j'ai sur vous! Je vous ai entendu parler de la vieillesse, des ravages du temps. Pour moi, ils seront insensibles; vous serez toujours le même; je n'aurai pas le chagrin de voir vos traits s’altérer: se flétrir. [ls seront comme mon amitié ; ils ne vieilliront pas!
LE COMTE
Et ces merveilles qui vous environnent et que vous ignorez; ce beau ciel dont l’aspect est si consolant ; ce spectacle imposant dont vous semblez exclue , et qui doublerait de prix si je pouvais l'admirer avec vous; et ce bonheur plus doux encore de s'entendre d’un regard, de lire dans les yeux d’un ami, de pouvoir tracer ces caractères chéris qui rapprochent et les temps et les lieux... En s’écrivant, Valérie, il n’y a plus d'absence !
VALERIE.
Ah! voilà ce que je craignais. Pourquoi me tenter ainsi ? Pourquoi me donner l’idée d’un bonheur dont je ne pourrai jamais jouir ?
LE COMTE
Et si rien n’était plus facile? Si ce miracle ne dépen-
dait que de vous , de votre courage ?