ACTE I, SCÈNE V
mauvais moyen; l’absence ne fait rien sur un amour véritable. Vous ne l’oublierez pas, et vous serez plus malheureux !
HENRI
Que dites-vous, Valérie ? vous parlez de ces tourmens comme si vous les aviez éprouvés. Quelqu'un que vous aimez serait-il loin de vous ?
VALÉRIE , avec émotion.
IL n'est pas question de cela. C’est de vous qu'il s’agit.
HENRI
D'où vient donc ce trouble, cette émotion ? Mon récit vous a rappelé quelques souvenirs douloureux ! Oui, vous avez des peines et vous craignez de me les confier. Caroline at-elle seule le droit de les connaître ?
VALÉRIE
Caroline ne sait rien; elle qui n’a pas su deviner
vos chagrins, aurait-elle pu comprendre les miens ? HENRI.
Moi, du moins, je suis digne de les partager. Cet espoir seul peut me retenir en ces lieux ; mais si vous me refusez votre amitié, votre confiance, je pars à l'instant même.
VALÉRIE
Vous partez | faut-il vous perdre aussi ? vous qui êtes maintenant mon seul ami, vous partez si je ne vous confie mes chagrins ! Que me demandez-vous ? le cours de mon existence offre si peu d'intérêt ! Ignorant toujours ce qui se passe autour de moi, je
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ne puis dire ce que j'épronve , et l’histoire de ma vie est celle de mes sensations, de mes sentimens. Est-ce là ce que vous voulez connaître ?
Oui, sans doute.
VALÉRIE
Eh bien donc, orpheline dès mon bas âge, j'ai gardé de mon enfance un souvenir confus et extraordinaire. Il me semble qu'il y a bien long-temps j'habitais un autre monde dont mon esprit n'a conservé aucune idée fixe; si ce n'est que nous étions plusieurs, et que tout à coup je me suis trouvée seule! Depuis, jamais rien de pareil à ce premier souvenir ne s’est offert à moi! J'étais élevée à Olbruk, au château de la comtesse de Rinsberg, avec Émilie sa fille qui était à peu près de mon âge. Les premiers mots qui fixèrent mon attention furent ceux-ci, que j'entendais souvent répéter : pauvre enfant! quel dommage! ce qui me fit supposer que je devais être malheureuse, car jusque-là je ne demandais rien, je ne désirais rien! Je ne pensais pas! Nous avions quinze ou seize ans, lorsqu'à une fête publique qui avait lieu à Olbruk, je me trouvai avec la comtesse Émilie, séparée du reste de notre société et entourée de jeunes gens qui ne craignirent pas de nous insulter. Émilie s'évanouit et je me sentais mourir d'effroi, lorsqu'un jeune homme s’élance auprès de nous et prend notre défense! Ah! que sa voix fut douce à mon oreille, tandis qu'il cherchait à nous rassurer ! Qu'elle me parut fière et menaçante lorsqu'il ordonna