ACTE H, SCÈNE II
Car ra m'est arrivé une l'ois, tu entends? une seule fois.
IIKLHNE.
C'est déjà trop ! Toi dont le père était avocat, dont le grand-père était notaire et qui a eu un oncle procureur de la République !
SÉBASTIEN, ri.iiU.
Et tu oublies ce fameux aïeul du Midi dont je t'ai souvent parlé. Celui qui me donnait des conseils d'ordre et d'économie quand j'avais dix ans, conseils qui se terminaient invariablement par cette conclusion : « Mon enfant, arrange-toi pour ne pas manquer quand tu seras vieux ! » Et il ajoutait en tirant de larges boutTées de sa pipe : « Moi, j'ai toujours eu peur de manquer. » Toute sa philosophie se bornait à cette terreur. Seulement, mon aïeul avait des rentes et une maison et une peur atroce de les perdre. Tandis que moi qui n'ai rien, je suis bien forcer de regarder l'avenir avec sérénité !
HÉLÈNE
Et tu ne comprends pas que c'est un supplice pour moi de penser que je suis riche, que j'ai dix fois plus d'argent qu'il ne m'en faut, tandis que tu es obligé de gagner ta vie durement?
SÉBASTIEN
Mais, ma chérie, dans notre liaison, c'est justement cette inégalité qui est poignante et délicieuse, qui met dans notre amour une ardeur de plus et qui est le secret même de notre bonheur !
HÉLÈNE
C'est un sacrilège de dire ça !
360 HÉLÈNE ARDOriN
SÉBASTIEN
Tu ne sais pas combien c'est vrai ! (Juand tu arrives clans ma chambre et que je te tiens contre moi, toutes les humiliations de la journée, tout ce qu'il y a de rude dans ma vie, tout cela dans tes bras se transforme en amour et en force ! Je sens que tu m'appartiens et que je dispose de toi. C'est une espèce d'égoïsme puissant qui me protège contre l'amertume ou contre la révolte 1 Vois-tu? on ne s'aime pas dans le rêve et dans l'idéal, ce n'est pas vrai. On s'aime dans la réalité, chacun avec tout son caractère et avec toutes ses passions. Un avare aime en avare ; un ambitieux aime en ambitieux. Moi, je t'aime avec tout ce qu'il y a dans mon existence de pièges, de dangers et de risques.
HÉLÈNE
Oh ! je n'ai pas la prétention d'organiser ta vie à ma guise. Ce serait trop beau ! Mais comment veux-tu que je ne m'intéresse pas à tout ce qui te touche? Tu sais ce que tu es pour moi, à quel point je t'aime 1 Tu ne peux pas plus douter de mon amour que de ma soumission à tous tes désirs... J'ai une iille et j'ai toi, et le reste du monde ne m'est qu'un prétexte à penser à vous deux... Alors, est-ce que je peux accepter sans souffrir cette inégalité que tu trouves délicieuse parce que ton orgueil s'en arrange? Je n'ai pas d'orgueil, moi !
sébastu:n.
Mais toi aussi tu es toute ma vie. Crois tu que j'oublie quel réconfort magnifique ton amour m'a apporté? Tiens! ce jour que tu maudis et où un ensemble de circonstances sur lesquelles je n'insiste pas m'a conduit à me passer de nourriture...
Acrr: n. scène ii
IlELKNE.
Je parie que c'est le jour où je t'ai demandé de m'inviter à dîner?
SÉBASTIEN
Tu tombais bien, comme tu vois. Eh bien ! ce jour-là. je me suis promené dans les rues jusqu'à dix heures du soir et je n'ai pas eu une seconde de découragement ni d'inquiétude pour mon avenir. Je n'ai pas maudit la société une seule fois... Et pourquoi étais-je d'une humeur si conciliante? A cause de toi, ma chérie, à cause de ton amour et parce qu'il m'était impossible de me croire pauvre, puisque je t'avais! H y a des gens que l'amour rend anarchistes, moi, c'est l'amour qui m'a empêché de le devenir!
HÉLÈNE
Et tu te serais cru déshonoré si tu m'avais emprunté vingt francs pour dîner?
SÉBASTIEN
Pas du tout. Ne prononçons pas de grands mots... Mais il me semble que si je le faisais, je perdrais un peu de la carrure, du sang-froid imperturbable dont j'ai besoin en ce moment pour ne pas sombrer... Je traverse celte partie de mon existence comme sur une corde raide, mon salut est une question d'équilibre ! Eh bien ! si je me mettais à accepter de toi, même par hasard et môme une somme insigniliante, mon équilibre se trouverait compromis... Vois-tu, ma chérie, je constate qu'en conservant certaines habitudes, en m'appuyant sur certaines idées, je reste assez courageux et assez solide d'esprit. Et il me semble, au contraire, qu'en les abandonnant, je me désarmerais et je deviendrais tout de suite
lâche. Alors, je les garde. Va, Hélène, n'essaye pas de me les arracher, ce serait un malheur !
HÉLÈNE
Non, je n'essayerai pas, Sébastien. Je te connais trop et je ne te blesserai jamais... Jamais je ne te demanderai rien qui t'enlèverait ta supériorité sur moi. Tu en as besoin pour m'aimer, je le sais, tu es comme ça. Mais ne m'interdis pas de me mêler un peu à ton existence... Sois tranquille, je le ferai doucement, avec des mains très délicates, avec le cœur d'une amie... Alors, tu me promets d'être aimable, spirituel, civilisé?
SÉBASTIEN
Je ne dirai pas un mot, je te le promets.
HÉLÈNE
Je voudrais voir ça !
(Entre Barois.)