ACTE IV, SCÈNE VI
MAUUICE. douccmcnl.
Non, Marianne, car tout est lini.
MARIANNE, nerveuse.
Et pourtant, il n'y a pas de crime si grand qu'il soit, qui ne puisse espérer d'être un jour pardonné... C'est un véritable crime, je le reconnais, d'avoir trahi l'amour dun homme comme toi... J'en conviens, je n'ai pas d'excuse, je n'en cherche pas, je me livre à toi entièrement... Mais enfin, l'homme que tu es, l'homme qui as ton cœur et ton esprit, es-tu bien sûr de me lavoir toujours montré, à moi qui étais ta femme? Derrière l'ironie de ton sourire et de ton langage, es-tu bien sûr de ne m'avoir jamais caché — exprès — la profondeur de ton amour et la sincérité de ton cœur? (Juand je t'ai vu tout à l'heure souffrir, les larmes aux yeux, je n'ai pas été seulement secouée et meurtrie, j'ai été stupéfaite aussi... oui, stupéfaite! car je ne te connaissais pas, et c'est toi qui, jusqu'à présent, m'avais empêché et comme interdit de te connaître ! Oh ! certes... il n'y a pas de reproche là dedans. C'était à moi de te deviner et de te comprendre, évidemment, évidemment. Mais je ne suis qu'une femme, moi, je n'ai pas un cerveau tout-puissant. J'avais peut-être besoin d'être aidée, éclairée, conduite ! Pourquoi n'as-tu jamais daigné le faire? Et jusqu'à ta pensée, ton talent que tu viens de livrer aujourd'hui à tout le monde, pourquoi ne me l 'as-tu pas même laissé soupçonner ? Et ainsi tu me laisses ce poignant regret que l'être que tu es vraiment, j'aurais pu vivre avec lui toute ma vie!...
MAUIUCE, .iKsis.
Ouf veiix-lu, .Marianne? c'est l'éternel malentendu ; c'est le malheur. // .se lècej Nous n'y pou-
282 l'adversaire
VOUS rien. Car l'être que je suis vraiment, celui-là est incapable d'oublier ! Oh ! je le reg^rette, croisle bien, et je donnerais beaucoup pour être un de ces aimables maris d'aujourd'hui qui, le sourire aux lèvres, pardonnent tous les soirs ! Mais j'aurais beau m'appliquer, je ne pourrais pas. Nous ne sommes pas maîtres de notre mémoire, ni des images qui nous traversent le cerveau. Et il y a une de ces images qui m'a un peu trop fait souffrir pour que je l'oublie, la douleur ayant été expressément inventée, d'ailleurs, pour qu'on n'oublie pas.
MAHIAXNE.
Oui... oui... je vois que tu t'es reconquis... tu as tout ton calme, je n'ai plus contre toi aucune prise, c'est fini... Oh ! il est vrai que tu veux bien te montrer très bon et très doux avec moi, tu veux bien ne pas m'humilier devant ma mère, ne pas me livrer à la calomnie, me conserver une situation dans le monde!... Mais si je t'aime, moi, si je t'aime encore? Si je ne songe qu'à une chose ? te garder. Mais je préférerais la colère, j'aimerais mieux que tu te venges, et pouvoir me dire que tout de même, un jour, je te reprendrai ! Ce que tu fais là, avec ta bonté et ton sang-froid, est plus cruel que la violence ! que la haine ! que tout !
MAUIUC.E.
Mais tu ne vois donc pas la lamentable existence que nous mènerions ! Ta faute que je ne te reprocherais plus, que je n'aurais même plus le soulagement de te reprocher, nous y penserions sans cesse, moi du moins. Eh bien ! cette existence de complaisance, de lâcheté et d'hypocrisie, je ne veux pas la mener ! Quand on est certain de ne pas oublier, le pardon n'est qu'une comédie méprisable indigne de toi et de moi.