‹ Théâtre completChapitre 10 sur 1720 · V., plus loin, p · texte numérisé non relu

V., plus loin, p

VOLTAIRE AU THEATRE

veut pas qu'on le nomme autrement. Bientôt même il abrogera : Voltaire restera seul, Aronet aura disparu, et sans qu'il le regrette. Plus tard, nous l'entendrons dire « qu'il l'oublie volontiers, » môme pour les actes authentiques, et a qu'il en fait peu de cas1. » D'où lui venait le nom nouveau, dont il s'est fait une noblesse et qu'il préfère si hautement à la roture du premier ? C'est encore une énigme. 11 n'y a là, disent quelques-uns, dont l'abbé Nonnotlc fut le premier2, qu'un anagramme ;du nom d'Arouet arrangé avec le changement de Vu voyelle en v consonne, et l'adjonction de / et du y ou i, dont il faisait suivre son nom, dit-on encore, pour se distinguer de son frère aîné, et qui signifiait Arouet le jeune. Rien n'est moins prouvé, ni môme moins probable: d'abord, il signait Arouet le cadet3, et non Arouet le jeune; ensuite, s'il eût retourné son nom ancien pour en faire son nouveau nom, il ne les aurait pas, comme nous venons de le voir, joints pendant quelque temps ensemble, par la raison fort simple qu'on ne peut porter un nom, pas plus qu'un habit, à l'endroit et à l'envers en môme temps. Un de ses maîtres de Louis-le-Grand, l'abbé Touliet, qui fit ainsi un anagramme de son nom, et fut dès lors appelé l'abbé d'Olivet4, s'avisa-t-il jamais de signer de ces deux noms ensemble? C'eût été un contre-sens. Voltaire, dont le cas eût été tout pareil, ne se le fût pas permis plus que lui.

Il faut donc, croyons-nous, chercher une autre origine à ce nom qu'il a immortalisé : « On m'a assuré, dit Wagnière, un de ses derniers secrétaires, qu'il prit le nom de Voltaire d'un petit domaine que possédait sa mère5. » Pourquoi pas? Ce serait beaucoup plus simple, et nous nous y tiendrons jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé que ce petit domaine n'a pas existé. Dernièrement, M. de Rochepot0, en faisant la généalogie de Voltaire, est venu apporter une nouvelle version, qui ne manque pas non plus de probabilité : il a trouvé parmi ses grands parents du Poitou, d'où venait, on le sait, cette famille 7, une Jeanne Arouet mariée à un receveur des linances nommé Michel Voltaire. Arouet, en se donnant le nom de Voltaire, n'aurait fait ainsi que reprendre celui d'une grand' tante.

Quoi qu'il en soit, qu'il lui vienne de sa mère ou de sa tante, ce nom, devenu si célèbre, ne fut pas d'abord fort heureux, du moins au théâtre. Œdipe, sa première pièce, avait fait applaudir celui d' Arouet; un an après, Artémire, la seconde, fit siffler celui de Voltaire.

Celte tragédie, beaucoup moins originale que ne le croyait Brossette, qui l'avait connue manuscrite8, avait été tirée par notre poêle du roman la Comtesse de Savoie9, dont il avait peu auparavant félicité l'auteur, madame de Fontaine, par une jolie épître en vers.

Il avait fait ces cinq actes à Sully, presque aussitôt après le succès d'Œdipe, et, sans les laisser refroidir, il était revenu bien vite à Paris les lire à ses amis et aux comédiens, qui, les uns et les autres, en avaient été émerveillés. Tout le monde, et en particulier mademoiselle Lccouvreur, qui jouait le rôle principal, et chez laquelle la pièce avait été lue avec le plus grand applaudissement, semblait donc sûr d'un succès. C'est le contraire qui arriva : « Ce pauvre Arouet, écrivit le marquis de La Cour, un de ses amis, le 17 février 1720, surlendemain de la chute, eut avant-hier une bien mauvaise réussite à sa nouvelle pièce : le premier acte fut fort applaudi, les autres furent siffles en plusieurs endroits10. » Il supporta le coup assez gaiement; car, en ce temps-là surtout, il riait volontiers de ses déconvenues, pourvu qu'on n'en rît pas plus haul que lui. Il ne se plaignit que de ceux qui l'avaient aveuglé sur le mérite de sa pièce11, mérite nul, il le voyait enfin; et, se condamnant sans appel, il la retira12. Ce furent ses amis et quelques personnes considérables, entre autres, — suivant M. de La Cour, — la mère du Régent, dont il avait l'amitié depuis la dédicace d'Œdipe, qui en appelèrent pour lui-même contre lui-même : ils le sommèrent de leur rendre sa tragédie, en lui donnant huit jours pour

1. Lettre du 2 may (ITil) a L'abbé Moussinot. Mss de la bibliotli. nat., no 15,208, fol. 269.

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