BON PÈDRE, ACTE IV, SCÈNE II
Pour qu'on vous obéisse, obéissez aux lois : C'est là ce qu'à ma cour on déclare équitable ; Et Charle est à ce prix votre ami véritable.
DON PÈDRE
Instruit de ses desseins, et non pas effrayé, Je préfère sa haine à sa fausse amitié. S'il feint de protéger l'enfant de l'adultère, Le rebelle insolent qu'il appelle mon frère, Je sais qu'il n'a donné ces secours dangereux Que pour mieux s'agrandir en nous perdant tous Divisez pour régner, voilà sa politique : [deux. Mais il en est une autre où don Pèdre s'applique ; C'est de vaincre; et Guesclin ne doit pas l'ignorer. Agent de Transtamare, osez-vous déclarer Que vous lui destinez la main de Léonore? Léonore est ma femme... Apprenez plus encore: Sachez que votre roi, qui semble m'accabler, Des secrets de mon lit ne doit point se "mêler; Que de l'hymen des rois Rome n'est point le juge. Je demeure surpris que, pour dernier refuge, Au tribunal de Rome on ose en appeler, Et qu'un guerrier français s'abaisse à m'en parler. Oubliez-vous, monsieur, qu'on vous a vu vous-
[même,
Vous qui me vantez Rome et son pouvoir suprême, Extorquer ses tributs, rançonner ses États, Et forcer son pontife à payer vos soldats?
guesclin. [tre
On dit qu'en tous les temps ma cour a su connaî- Et séparer les droits du monarque et du prêtre : Mais, peu fait pour toucher ces ressorts délicats, Je combats pour mon prince et je ne l'instruis pas. Qu'on ait lancé sur vous ce qu'on nomme ana-
[thème,
Que l'épouse d'un frère ou vous craigne ou vous Je n'examine point ces intrigues des cours, [aime, Ces abus des autels, encor moins vos amours. Vous ne voyez en moi qu'un organe fidèle D'un roi l'ami de Rome et qui s'arme pour elle. On va verser le sang, et l'on peut l'épargner : Fléchissez, croyez-moi, si vous voulez régner.
DON PÈDRE
J'entends; vous exigez ma prompte déférence A ces rescrits de Rome émanés de la France. Charle adore à genoux ces étonnants décrets, Ou les foule à ses pieds, suivant ses intérêts; L'orgueil me les apporte au nom de l'artifice! Vous m'offrez un pardon, pourvu que j'obéisse. Écoutez... Si j'allais, du même zèle épris, Envoyer une armée aux remparts de Paris; Si l'un de mes soldats disait à votre maître : « Sire, cédez le trône où Dieu vous a fait naître, Cédez le digne objet pour qui seul vous vivez; Et de tous ces trésors à vos mains enlevés Enrichissez un traître, un fils d'une étrangère, Indigne de la France, indigne de son père; Gardez-vous de donner vos ordres absolus Pour former des soldats, pour lever des tributs; Attendez humblement qu'un pontife l'ordonne;
Remettez au sénat les droits de la couronne; Et don Pèdre à ceprix veut bien vous protéger...» Votre maître, à ce point se sentant outrager, Pourrait-il écouter sans un peu de colère Ce discours insultant d'un soldat téméraire?
GUESCLIN
Je veux bien avouer que votre ambassadeur S'expliquerait fort mal avec tant de hauteur: Rien ne justifierait l'orgueil et l'imprudence De donner des leçons et des lois à la France. Charle s'en tient, seigneur, à la foi des traités. Songez aux derniers mots par Alfonse dictés; Ils ont rendu mon roi le tuteur et le père De celui que don Pèdre eût dû traiter en frère.
DON PÈDRE
Le tuteur d'un rebelle! ah, noble chevalier! Qu'il vous coûte en secret de le justifier! J'en appelle à vous-même, à l'honneur, à la gloire, Votre prince est-il juste?
GUESCLIN
Un sujet doit le croire.
Je suis son général et le sers contre tous, Comme je servirais si j'étais né sous vous. Je vous ai déclaré les arrêts qu'il prononce; Je n'y veux rien changer, et j'attends la réponse ; Donnez-la sans réserve : il faut vous consulter. Je viens pour vous combattre et non pour disputer. Vous m'appelez soldat, et je le suis sans doute : Ce n'est plus qu'en soldat que Guesclin vous écoute. Cédez, ou prononcez votre dernier refus.
Vous l'aviez dû prévoir; et vous n'en doutez plus : Je vous refuse tout, excepté mon estime. Je considère en vous le guerrier magnanime, Qui combat pour son roi par zèle et par honneur; Mais je ne puis en vous souffrir l'ambassadeur. Portez à vos Français les ordres despotiques De ce roi renommé parmi les politiques, Qui, du fond de Vincenne, à l'abri des dangers, Sème en paix la discorde entre les étrangers. Sa sourde ambition, qu'on appelle prudence, Croit sur mon infortune établir sa puissance. Il viole chez moi les droits des souverains, Qu'il a dans ses États soutenus par vos mains. Pour vous, noble instrument de sa froide injustice, Vous, dont il acheta le sang et le service, Vous, chevalier breton, qui m'osez présenter Un combat généreux qu'il n'oserait tenter, Votre valeur me plaît, quoique très-indiscrète; Mais ressouvenez-vous des champs de Navarette.
GUESCLIN
Sire, le prince anglais, je ne puis le nier, Vainquit à Navarette et m'y fit prisonnier: Je ne l'oublierai point. Une telle infortune A de meilleurs guerriers en tout temps fut com- ' Et je ne viens ici que pour la réparer. [mune ; don pèdre. [d'entrer.
Dans les champs de l'honneur hâtez-vous donc Toujours prêt, comme vous, d'en ouvrir la barrière,
Et de recommencer cette noble carrière, Je vous donne le choix et des lieux et du temps; La route a dû lasser vos braves combattants. En quel jour, en quel lieu voulez-vous la bataille?
GUESCLIN
Dès ce moment, seigneur, et sous cette muraille. A vous voir d'assez près j'ai su les préparer ; Et cet honneur si grand ne peut se différer.
DON PÈDRE
Marchons, et laissons là ces disputes frivoles; Venez revoir encor les lances espagnoles. Mais, jusqu'à ce moment de nous deux souhaité, Usez ici des droits de l'hospitalité...
Cher Mendose, ayez soin qu'une de vos escortes Le guide avec honneur au-delà de nos portes. (A Guesclin.)
Acceptez mon épée.
GUESCLIN
Une telle faveur Est pour un chevalier le comble de l'honneur. Plût au ciel que je pusse avec quelque justice, Sire, ne la tirer que pour votre service !