L'ENFANT PRODIGUE, ACTE IV, SCENE UT
Oui, je vous cherche à mou heure dernière, Heureux cent fois, en quittant la lumière, Si, destiné pour être votre époux, Je meurs au moins sans être haï de vous !
LISE
Je suis à peine en mon sens revenue.
C'est vous, ô ciel ! vous qui cherchez ma vue ! Dans quel état! quel jour!... Ah! malheureux! Que vous avez fait de tort à tous deux!
EUPHÉMON FILS.
Oui, je le sais; mes excès, que j'abhorre, En vous voyant semblent plus grands encore; Ils sont affreux, et vous les connaissez : J'en suis puni, mais point encore assez.
LISE
Est-il bien vrai, malheureux que vous êtes, Qu'enfin domptant vos fougues indiscrètes, Dans votre cœur, en effet combattu, Tant d'infortune ait produit la vertu?
EUPHÉMON FILS.
Qu'importe, hélas! que la vertu m'éclaire? Ah! j'ai trop tard aperçu sa lumière ! Trop vainement mon cœur en est épris.
De la vertu je perds en vous le prix.
Mais répondez, Euphémon, puis-je croire Que vous avez gagné cette victoire?
Consultez-vous, ne trompez point mes vœux ; Seriez-vous bien et sage et vertueux ?
EUPHÉMON FILS.
Oui, je le suis, car mon cœur vous adore
LISE
Vous, Euphémon ! vous m'aimeriez encore ?
EUPHÉMON FILS.
Si je vous aime? hélas! je n'ai vécu
Que par l'amour, qui seul m'a soutenu.
J'ai tout souffert, tout jusqu'à l'infamie ;
Ma main cent fois allait trancher ma vie ;
Je respectai les maux qui m'accablaient;
J'aimai mes jours, ils vous appartenaient.
Oui, je vous dois mes sentiments, mon être,
Ces jours nouveaux qui me luiront peut-être ;
De ma raison je vous dois le retour,
Si j'en conserve avec autant d'amour.
Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes
Ce front serein, brillant de nouveaux charmes :
Regardez-moi, tout changé que je suis;
Voyez l'effet de mes cruels ennuis.
De longs remords, une horrible tristesse,
Sur mon visage ont flétri la jeunesse.
Je fus peut-être autrefois moins affreux ;
Mais voyez-moi, c'est tout ce que je veux.
LISE
Si je vous vois constant et raisonnable, C'en est assez, je vous vois trop aimable.
EUPHÉMON FILS.
Que dites-vous? juste ciel! vous pleurez?
LISE, à Marthe.
Ah! soutiens-moi, mes sens sont égarés.
Moi! je serais l'épouse de son frère!... JN'avez-vous point vu déjà votre père?
EUPHÉMON FILS.
Mon front rougit, il ne s'est point montré A ce vieillard que j'ai déshonoré :
Haï de lui, proscrit, sans espérance, J'ose l'aimer, mais je fuis sa présence.
LISE
Eh! quel est donc votre projet enfin?
EUPHÉMON FILS.
Si de mes jours Dieu recule la fin, Si votre sort vous attache à mon frère, Je vais chercher le trépas à la guerre; Changeant de nom aussi bien que d'état, Avec honneur je servirai soldat.
Peut-être un jour le bonheur de mes armes Fera ma gloire et m'obtiendra vos larmes. Par ce métier l'honneur n'est point blessé: Rose et Fabert ont ainsi commencé.
LISE
Ce désespoir est d'une âme bien haute, Il est d'un cœur au-dessus de sa faute; Ces sentiments me touchent encor plus Que vos pleurs même à mes pieds répandus. Non, Euphémon, si de moi je dispose, Si je peux fuir l'hymen qu'on me propose, De votre sort si je puis prendre soin, Pour le changer vous n'irez pas si loin.
EUPHÉMON FILS.
0 ciel! mes maux ont attendri votre âme!
LISE
Ils me touchaient : votre remords m'enflamme.
EUPHÉMON FILS.
Quoi ! vos beaux yeux, si longtemps courroucés,
Avec amour sur les miens sont baissés!
Vous rallumez ces feux si légitimes,
Ces feux sacrés qu'avaient éteints mes crimes!
Ah! si mon frère, aux trésors attaché,
Garde mon bien à mon père arraché,
S'il engloutit à jamais l'héritage
Dont la nature avait fait mon partage,
Qu'il porte envie à ma félicité :
Je vous suis cher, il est déshérité.
Ah! je mourrai de l'excès de ma joie!
Ma foi, c'est lui qu'ici le diable envoie !
LISE
Contraignez donc ces soupirs enflammés ; Dissimulez.
EUPHÉMON FILS.
Pourquoi, si vous m'aimez?
LISE
Ah ! redoutez mes parents, votre père ! Nous ne pouvons cacher à votre frère Que vous avez embrassé mes genoux ; Laissez-le au moins ignorer que c'est vous.
MARTHE
Je ris déjà de sa grave colère.