LISE, MARTHE, JASMIN
LISE
Eh bien! Jasmin, qu'a-t-on fait?
JASMIN
Avec gloire J'ai soutenu mon interrogatoire ; Tel qu'un fripon blanchi dans le métier, J'ai répondu sans jamais m'effrayer.
L'un vous traînait sa voix de pédagogue, L'autre braillait d'un ton cas, d'un air rogue; Tandis qu'un autre, avec un ton flûte, Disait : « Mon fils, sachons la vérité. » Moi, toujours ferme et toujours laconique, Je rembarrais la troupe scolastique.
LISE
On ne sait rien ?
JASMIN
.Non, rien; mais dès demain
On saura tout, car tout se sait enfin.
LISE
Ah ! que du moins Fierenfat en colère
N'ait pas le temps de prévenir son père :
Je tremble encore, et tout accroît ma peur;
Je crains pour lui, je crains pour mon honneur.
Dans mon amour j'ai mis mes espérances;
Il m'aidera...
MARTHE
Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous; Car nous avons deux pères contre nous, Un président, les bégueules, les prudes. Si vous saviez quels airs hautains et rudes, Quel ton sévère et quel sourcil froncé, De leur vertu le faste rehaussé Prend contre vous; avec quelle insolence Leur âcreté poursuit votre innocence :
Leurs cris, leur zèle, et leur sainte fureur, Vous feraient rire ou vous feraient horreur.
JASMIN
J'ai voyagé, j'ai vu du tintamarre ;
Je n'ai jamais vu semblable bagarre :
Tout le logis est sens dessus dessous.
Ah ! que les gens sont sots, méchants, et fous !
On vous accuse, on augmente, on murmure ;
En cent façons on conte l'aventure.
Les violons sont déjà renvoyés,
Tout interdits, sans boire, et point payés;
Pour le festin six tables bien dressées
Dans ce tumulte ont été renversées.
Le peuple accourt, le laquais boit et rit,
Et Rondon jure, et Fierenfat écrit.
LISE
Et d'Euphémon le père respectable,
Que fait-il donc dans ce trouble effroyable ?
MARTHE
Madame, on voit sur son front éperdu Cette douleur qui sied à la vertu; Il lève au ciel les yeux ; il ne peut croire Que vous ayez d'une tache si noire Souillé l'honneur de vos jours innocents; Par des raisons il combat vos parents : Enfin, surpris des preuves qu'on lui donne, Il en gémit, et dit que sur personne Il ne faudra s'assurer désormais, Si cette tache a flétri vos attraits.
LISE
Que ce vieillard m'inspire de tendresse!
MARTHE
Voici Hondon, vieillard d'une autre espèce. Fuyons, madame.
LISE
Ah ! gardons-nous-en bien ; Mon cœur est pur, il ne doit craindre rien.
JASMIN
Moi, je crains donc.