SCÈNE IV
BLANFORD, DARMIN, COLETTE, le chevalier MONDOR.
COLETTE, sortant de la maison.
Blanford! Darmin! quelle surprise extrême! Monsieur !
BLANFORD.
Colette!
Hélas! je vous ai cru Noyé cent fois. Soyez le bienvenu.
BLANFORD.
Le juste ciel, propice à ma tendresse, M'a conservé pour revoir ta maîtresse.
COLETTE
Elle sortait tout à l'instant d'ici.
DARMIN.
Et sa cousine?
COLETTE
Et sa cousine aussi.
BLANFORD.
Eh! mais, de grâce, où donc est-elle allée?
LA PRUDE, ACTE I, SCENE IV Où
a trouver?
COLETTE, faisant une révérence de prude,
Elle est à l'assemblée.
BLANFORD.
Quelle assemblée?
COLETTE
Eh ! vous ne savez rien ?
Apprenez donc que vingt femmes de bien Sont dans Marseille étroitement unies Pour corriger nos jeunes étourdies, Pour réformer tout le train d'aujourd'hui, Mettre à sa place un noble et digne ennui, Et hautement, par de sages cabales, De leur prochain réprimer les scandales ; Et Dorfise est en tète du parti.
BLANFORD, ù Darmin.
Mais comment donc un si grand étourdi Est-il souffert d'une beauté sévère?
DARMIN.
Chez une prude un étourdi peut plaire.
BLAXFORD.
De l'assemblée où va-t-elle?
COLETTE
On ne sait; Faire du bien sourdement.
BLANFORD.
En secret; C'est là le comble. Eh ! puis-je en sa demeure, Pour lui parler avoir aussi mon heure?
LE CHEVALIER MONDOR
Va, c'est à moi qu'il le faut demander; Sans risquer rien, je puis te l'accorder. Tu la verras tout comme à l'ordinaire.
BLANFORD.
Respectez-la : c'est ce qu'il vous faut faire, Et gardez-vous de la désapprouver.
DARMIN.
Et sa cousine, où peut-on la trouver?
On m'avait dit qu'elles vivaient ensemble.
Oui, mais leur goût rarement les assemble ;
Et la cousine, avec dix jeunes gens
Et dix beautés, se donne du bon temps,
Et d'une table et propre et bien servie
Presque toujours vole à la comédie.
Ensuite on danse, ou l'on se met au jeu ;
Toujours chez elle et grand'chère et beau feu,
De longs soupers et des chansons nouvelles,
Et des bons mots, encor plus plaisants qu'elles;
Glaces, liqueurs, vins vieux, gris, rouges, blancs,
Amas nouveaux de boites, de rubans,
Magots de Saxe, et riches bagatelles
Qu'Hébert invente à Paris pour les belles ;
Le jour, la nuit, cent. plaisirs renaissants,
Et de médire à peine a-t-on le temps.
LE CHEVALIER MONDOR
Oui, notre ami, c'est ainsi qu'il faut vivre.
DARMIN.
Mais pour la voir où faudra-t-il la suivre?
COLETTE
Partout, monsieur: car du matin au soir, Dès qu'elle sort, elle court, veut tout voir. Il lui faudrait que le ciel par miracle Exprès pour elle assemblât un spectacle, Jeu, bal, toilette, et musique, et soupe; Son cœur toujours est de tout occupé.
Vous la verrez, et sa joyeuse troupe, Fort tard chez elle, et vers l'heure où l'on soupe.
BLANFORD.
Si vous l'aimez, après ce que j'entends, Moins qu'elle encor vous avez du bon sens. Peut-on chérir ce bruyant assemblage De tous les goûts qu'eut le sexe en partage? Il vous sied bien, dans vos tristes soupirs, De suivre en pleurs le char de ses plaisirs, Et d'étaler les regrets d'une dupe Qu'un fol amour dans sa misère occupe.
DARMIN.
Je crois encor, dussé-je être en erreur, Qu'on peut unir les plaisirs et l'honneur; Je crois aussi, soit dit sans vous déplaire, Que femme prude, en sa vertu sévère, Peut en public faire beaucoup de bien, Mais en secret souvent ne valoir rien.
BLANFORD.
Eh bien ! tantôt nous viendrons l'un et l'autre, Et vous verrez mon choix, et moi le vôtre.
LE CHEVALIER MONDOR
Oui, revenez, et vous verrez, ma foi, La place prise.
BLANFORD.
Et par qui donc?
LE CHEVALIER MONDOR
Par moi.
Par toi !
LE CHEVALIER MONDOR
J'ai mis à profit ton absence, Et je n'ai pas à craindre ta présence. "Va, tu verras,... Adieu.