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LA PRUDE, ACTE III, SCENE III

Seriez-vous Turc?

La Grèce est ma patrie.

DORFISE.

Qui l'aurait cru? la Grèce est en Turquie? Que votre accent, que ce ton grec est doux! Que je voudrais parler grec avec vous ! Que vous avez la mine aimable et vive D'un vrai Français, et sa grâce naïve!

Que la nature, entre nous, se méprit Quand par malheur un Grec elle vous fit! Que je bénis, monsieur, la Providence Qui vous a fait aborder en Provence!

ADINE

Hélas! j'y suis, et c'est pour mon malheur.

DORFISE.

Vous, malheureux !

ADINE

Je le suis par mon cœur.

DORFISE.

Ah ! c'est le cœur qui fait tout dans Je monde : Le bien, le mal, sur le cœur tout se fonde; Et c'est aussi ce qui fait mon tourment. Vous avez donc pris quelque engagement?

ADINE

Eh! oui, madame : une femme intrigante A désolé ma jeunesse imprudente; Gomme son teint, son cœur est plein de fard ; Elle est hardie, et pourtant pleine d'art; Et j'ai senti d'autant plus ses malices, Que la vertu sert de masque à ses vices. Ah! que je souffre, et qu'il me semble dur Qu'un cœur si faux gouverne un cœur trop pur

Voyez la masque! une femme infidèle!

Punissons-la, mon fils : çà, quelle est-elle? De quel pays? quel est son rang, son nom?

ADINE

Ah ! je ne puis le dire.

DORFISE.

Comment donc !

Vous possédez aussi l'art de vous taire ! Ah ! vous avez tous les talents de plaire : Jeune et discret! Je vais, moi, m'expliquer. Si quelque jour, pour vous bien dépiquer De la guenon qui fit votre conquête, On vous offrait une personne honnête, Riche, estimée, et surtout possédant Un cœur tout neuf, mais solide et constant, Tel qu'il en est très-peu dans la Turquie, Et moins encor, je crois, dans ma patrie : Que diriez-vous? que vous en semblerait?

ADINE

Mais... je dirais que l'on me tromperait.

DORFISE.

Ah ! c'est trop loin pousser la défiance : Ayez, mon fils, un peu plus d'assurance.

ADINE

Pardonnez-moi : mais les cœurs malheureux,

Vous le savez, sont un peu soupçonneux.

DORFISE.

Eh! quels soupçons avez-vous, par exemple, Quand je vous parle, et que je vous contemple?

ADINE

J'ai des soupçons que vous avez dessein De m'éprouver.

DORFISE, en s'écriant.

Ah! le petit malin!

Qu'il est rusé sous cet air d'innocence! C'est l'amour même au sortir de l'enfance. Allez-vous-en : le danger est trop grand; Je ne veux plus vous voir absolument.

ADINE

Vous me chassez ; il faut que je vous quitte.

DORFISE.

C'est obéir à mon ordre un peu vite.

Là, revenez. Mon estime est au point Que contre vous je ne me fâche point.

N'abusez pas de mon estime extrême.

ADINE

Vous estimez monsieur Blanford de même : Estime-t-on deux hommes à la fois?

DORFISE.

Oh! non, jamais; et les aimables lois

De la raison, de la tendresse sage.

Font qu'on succède, et non pas qu'on partage.

Vous apprendrez à vivre auprès de moi.

ADINE

J'apprends beaucoup par tout ce que je voi.

Lorsque le ciel, mon fils, forme une belle, 11 fait d'abord un homme exprès pour elle; Nous le cherchons longtemps avec raison. On fait vingt choix avant d'en faire un bon ; On suit une ombre, au hasard on s'éprouve; Toujours on cherche, et rarement on trouve : L'instinct secret vole après le vrai bien...

(Vivement et tendrement.) Quand on vous trouve, il ne faut chercher rien.

ADINE

Si vous saviez ce que j'ai l'honneur d'être, Vous changeriez d'opinion peut-être.

DORFISE.

Eh! point du tout.

ADINE

Peu digne de vos soins, Connu de vous, vous m'estimeriez moins, Et nous serions attrapés l'un et l'autre.

DORFISE.

Attrapés! vous! quelle idée est la vôtre? Mon bel enfant, je prétends... Ah! pourquoi Venir sitôt m'interrompre?... Eh! c'est toi!

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