Mercure, août 1723, p
VOLTAIRE AU THEATRE
qui se trouve un peu trop vivement persiflé dans la comédie1 ; et de la part du parterre aussi, qui, accoutumé aux farces de Dancourt, se plaint que ce petit acte ne soit pas assez haut monté, et le laisse un peu froid2. Mais ce ne sont là que piqûres d'épingle, dont son succès ne souffre pas. Deux mois après, il le voit se renouveler à Fontainebleau. On y joue, pour les fêles du mariage du roi avec Marie Leckzinska, non-seulement Œdipe, mais aussi V Indiscret et Mariamne 3.
Ce n'est pas tout : Voltaire, qui, s'il recherche l'applaudissement des reines, n'est pas moins friand des bonnes grâces des favorites en règne, et qui flattera jusqu'à la Du Barry, Voltaire va se croire bientôt le plus heureux, le plus honoré des poètes : madame de Prie, qui gouverne le ministre, M. le duc de Bourbon, et ainsi règne sur tout, voudra bien agréer la dédicace de l'Indiscret! Qu'elle lui permette, quelque temps après, de la faire rire, elle et toute sa cour folle du château de Belébat, entre Étampes et Fontainebleau, avec un divertissement grossier, qu'il nous a répugné de reproduire, car il fait tache même parmi ses œuvres les plus malsaines, et le voilà comblé, le voilà aux nues4 !
Il perdait souvent sa peine à se faire le courtisan des puissances peu durables du ministère ou de l'alcôve, et madame de Ghoiseul avait bien raison d'écrire, en le prenant sur le fait de l'une de ses dernières flagorneries : « Il devrait se désabuser de chanter les ministres; ils ne durent pas assez pour qu'il puisse être payé de ses chansons5; » mais parfois il s'en trouvait, bien.
Il avait toujours tant d'affaires sur les bras ! Son tempérament tout d'agitation, qui faisait dire, quand il fut mort : « On a de la peine, même aujourd'hui, à s'imaginer que sa cendre soit tranquille6 ; » sa manie ou, comme il disait, « sa maudite idée d'aller toujours en avant dans toutes les affaires 7, » et de ne les laisser qu'après les avoir poussées à bout; son irritabilité mêlée d'obstination, qui ne lui faisait lâcher un ennemi qu'après la vengeance satisfaite; son acharnement à ne jamais démordre de rien, surtout d'un tort, ce qui faisait dire à l'une des femmes qui le connut le mieux, la margrave de Bayreuth : « Un homme vif et bilieux comme lui entasse sottise sur sottise, lorsqu'il a une fois commencé à en faire8 : » tout cela le jetait sans cesse en des difficultés de milie sortes, dont, malgré son habileté et la prestesse de ses évolutions, il lui était souvent impossible de sortir, et pour lesquelles, par conséquent, quelque haute protection lui était toujours indispensable.
Un peu avant l'époque où nous sommes arrivés dans sa vie de théâtre, il avait, eu au théâtre même une de ces aventures difficiles, une de ces « affaires fâcheuses, » dont, suivant le nîmois Séguier, qui le connut alors, « il s'est toujours débarrassé par le crédit de ses amis 9. » Une actrice, la petite Suzanne Livry, en avait été la cause.
C'était une fort jolie personne, moitié de province, moitié de Paris, avec laquelle il avait joué la comédie à Sully, où son oncle, M. Gravet de Corsambleu de Livry, était maire héréditaire. Peu après, on la trouvait à Paris même avec le poëte, pour une comédie plus intime, où Genonville, l'aimable ami des Lettres sur OEdipe, vint, pendant que Voltaire subissait la Bastille, jouer une partie un peu trop vive, mais que dans la joie de sa libération le poëte leur pardonna à tous deux. Pour gage de pardon, il donna à Suzanne le beau portrait que lui avait peint Largillière, et qui reparut, il y a huit ans, à la vente du château de Villette10. Il fit plus : la
1. Lettre de Mathieu Marais au président Bouhier, 20 août 17215; Lettre de Voltaire à madame de Bernières, 20 août 1725.
2. Lui-même convint plus tard que la pièce est un peu froide. Lettre a madame d'Argental, 20 septembre niiO.