NANINE, ACTE I, SCÈNE V
LA BARONNE
Restez. Que l'on me donne à boire.
NANINE
Quoi?
LA BARONNE
Rien. Prenez mon éventail... Sortez.
Allez chercher mes gants... Laissez... Restez. Avancez-vous... Gardez-vous, je vous prie,, D'imaginer que vous soyez jolie.
Vous me l'avez si souvent répété, Que si j'avais ce fonds de vanité, Si l'amour-propre avait gâté mon âme, Je vous devrais ma guéri son, madame.
LA BARONNE
Où trouvc-t-elle ainsi ce qu'elle dit?
Que je la hais! Quoi! belle et de l'esprit!
{Avec dépit.) Écoutez-moi. J'eus bien delà tendresse Pour voire enfance.
NANINE
Oui. Puisse ma jeunesse Être honorée encor de vos bontés!
LA BARONNE
Eh bien! voyez si vous les méritez.
Je prétends, moi, ce jour, cette heure môme,
Vous établir; jugez si je vous aime.
NANINE
Moi?
LA BARONNE
Je vous donne une dot. Votre époux Est fort bien fait et très-digne de vous ; C'est un parti de tout point fort sortable, C'est le seul môme aujourd'hui convenable; Et vous devez bien m'en remercier :
C'est, en un mot, Biaise le jardinier.
NANINE
Biaise, madame?
Oui. D'où vient ce sourire?
Hésitez-vous un moment d'y souscrire?
Mes offres sont un ordre, entendez-vous? Obéissez, ou craignez mon courroux.
NANINE
Mais...
LA BARONNE
Apprenez qu'un mais est une offense.
11 vous sied bien d'avoir l'impertinence De refuser un mari de ma main!
Ce cœur si simple est devenu bien vain. Mais votre audace est trop prématurée; Votre triomphe est de peu dé durée.
Vous abusez du caprice d'un jour, Et vous verrez quel en est le retour.
Petite ingrate, objet de ma colère, Vous avez donc l'insolence de plaire?
Vous m'entendez : je vous ferai rentrer bans le néant dont j'ai su vous tirer. Tu pleureras ton orgueil, ta folie.
Je te ferai renfermer pour ta vie Dans un couvent.
NANINE
J'embrasse vos genoux; Renfermez-moi, mon sort sera trop doux.
Oui, des faveurs que vous vouliez me faire, Cette rigueur est pour moi la plus chère. Enfermez-moi dans un cloître à jamais : J'y bénirai mon maître et vos bienfaits; J'y calmerai des alarmes mortelles, Des maux plus grands, des craintes plus cruelles, Des sentiments plus dangereux pour moi Que ce courroux qui me glace d'effroi.
Madame, au nom de ce courroux extrême, Délivrez-moi, s'il se peut, de moi-môme ; Dès cet instant je suis prête à partir.
Est-il possible? et que viens-je d'ouïr? Est-il bien vrai? me trompez-vous, Nanine?
NANINE
Non. Faites-moi cette faveur divine :
Mon cœur en a trop besoin.
LA BARONNE, avec un emportement de tendresse.
Lève- toi :
Que je t'embrasse. 0 jour heureux pour moi! Ma chère amie, eh bien! je vais sur l'heure Préparer tout pour ta belle demeure.
Ah! quel plaisir que de vivre en couvent!
NANINE
C'est pour le moins un abri consolant.
LA BARONNE
Non ; c'est, ma fille, un séjour délectable.
NANINE
Le croyez-vous?
LA BARONNE
Le monde est haïssable, Jaloux,..
NANINE
Oh! oui.
LA BARONNE
Fou, méchant, vain, trompeur, Changeant, ingrat; tout cela fait horreur.
Oui; j'entrevois qu'il me serait funeste, Qu'il faut le fuir...
LA BARONNE
La chose est manifeste ; Un bon couvent est un port assuré.
Monsieur le comte, ah ! je vous préviendrai.
NANINE
Que dites-vous de monseigneur?
LA BARONNE
Je t'aime A la fureur; et dès ce moment même Je voudrais bien te faire le plaisir De t'enfermer pour ne jamais sortir.
Mais il est tard, hélas ! il faut attendre Le point du jour. Écoute : il faut te rendre Vers le minuit dans mon appartement;