‹ Théâtre completChapitre 1243 sur 1720 · LE COMTE, MARIN · texte numérisé non relu

LE COMTE, MARIN

LE COMTE

Ali ! cette nuit est une année entière!

Que le sommeil est loin de ma paupière!

Tout dort ici. Nanine dort en paix;

Un doux repos rafraîchit ses attraits :

Et moi, je vais, je cours, je veux écrire,

Je n'écris rien ; vainement je veux lire,

Mon œil troublé voit les mots sans les voir,

Et mon esprit ne les peut concevoir ;

Dans chaque mot le seul nom de Nanine

Est imprimé par une main divine.

Holà! quelqu'un! qu'on vienne. Quoi ! mes gens

Sont-ils pas las de dormir si longtemps?

Germon! Marin!

MARIN, derrière le théâtre.

J'accours.

LE COMTE

Quelle paresse !

Eh! venez vite ; il fait jour, le temps presse : Arrivez donc.

MARIN

Eh! monsieur, quel lutin Vous a sans nous éveillé si matin?

LE COMTE

L'amour.

MARIN

Oh! oh! la baronne de l'Orme Ne permet pas qu'en ce logis on dorme. Qu'ordonnez-vous?

LE COMTE

Je veux, mon cher Marin, Je veux avoir, au plus tard pour demain, Six chevaux neufs, un nouvel équipage, Femme de chambre adroite, bonne et sage ; Valet de chambre avec deux grands laquais, Point libertins, qui soient jeunes, bien faits; Des diamants, des boucles des plus belles, Des bijoux d'or, des étoffes nouvelles.

Pars à l'instant, cours en poste à Paris ; Crève tous les chevaux.

MARIN

Vous voilà pris.

J'entends, j'entends; madame la baronne Est la maîtresse aujourd'hui qu'on nous donne. Vous l'épousez?

LE COMTE

Quel que soit mon projet, Vole et reviens.

MARIN

Vous serez satisfait.

LE COMTE

Quoi! j'aurai donc cette douceur extrême

De rendre heureux, d'honorer ce que j'aime!

Notre baronne avec fureur crîra;

Très-volontiers, et tant qu'elle voudra.

Les vains discours, le monde, la baronne,

Rien ne m'émeut, et je ne crains personne;

Aux préjugés c'est trop être soumis :

Il faut les vaincre, ils sont nos ennemis;

Et ceux qui font les esprits raisonnables,

Plus vertueux, sont les seuls respectables.

Eh! mais... quel bruit entends-je dans ma cour?

C'est un carrosse. Oui... mais... au point du jour

Qui peut venir?... C'est ma mère, peut-être.

GERMON, arrivant.

Monsieur...

LE COMTE

Vois ce que ce peut être.

GERMON

C'est un carrosse.

Qui vient ici?

LE COMTE

Eh qui? par quel hasard?

GERMON

L'on ne vient point, l'on part.

LE COMTE

Comment! on part?

GERMON

Madame la baronne Sort tout à l'heure.

LE COMTE

Oh! je le lui pardonne ; Que pour jamais puisse-t-elle sortir!

GERMON

Avec Nanine elle est prête à partir.

Ciel! que dis-tu? Nanine?

GERMON

La suivante Le dit tout haut.

LE COMTE

Quoi donc?

GERMON

Votre parente Part avec elle; elle va, ce matin, Mettre Nanine à ce couvent voisin.

LE COMTE

Courons, volons. Mais quoi! que vais-je faire?

Pour leur parler je suis trop en colère.

N* importe : allons. Quand je devrais... mais non :

On verrait trop toute ma passion.

Qu'on ferme tout, qu'on vole, qu'on l'arrête :

Répondez-moi d'elle sur votre tête,

Amenez-moi Nanine.

(Germon sort.)

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