‹ Théâtre completChapitre 1245 sur 1720 · LE COMTE, NANINE · texte numérisé non relu

LE COMTE, NANINE

LE COMTE

Belle Nanine, est-ce vous que je voi?

Quoi ! vous voulez vous dérober à moi ! Ah ! répondez, expliquez-vous, de grâce. Vous avez craint sans doute la menace De la baronne; et ces purs sentiments, Que vos vertus m'inspirent dès longtemps, Plus que jamais l'auront sans doute aigrie. Vous n'auriez point de vous-même eu l'envie De nous quitter, d'arracher à ces lieux Leur seul éclat que leur prêtaient vos yeux. Hier au soir, de pleurs toute trempée, De ce dessein étiez-vous occupée?

Répondez donc. Pourquoi me quittiez-vous?

NANINE

Vous me voyez tremblante à vos genoux.

• LE COMTE, la relevant.

Ah ! parlez-moi. Je tremble plus encore.

NANIXE.

Madame

LE COMTE

Eh bien?

Madame, que j'honore, Pour le couvent n'a point forcé mes vœux.

LE COMTE

Ce serait vous? Qu'cntends-je? oh! malheureux !

NANINE

Je vous l'avoue; oui, je l'ai conjurée

De mettre un frein à mon âme égarée

Elle voulait, monsieur, me marier.

LE COMTE

Elle? à qui donc?

NANINE

A votre jardinier.

LE COMTE

Le digne choix !

NANINE

Et moi, toute honteuse, Plus qu'on ne croit peut-être malheureuse, Moi qui repousse avec un vain effort Des sentiments au-dessus de mon sort, Que vos bontés avaient trop élevée, Pour m'en punir j'en dois être privée.

LE COMTE

Vous, vous punir! ah! Nanine! et de quoi?

NANINE

D'avoir osé soulever contre moi Votre parente, autrefois ma mai tresse.

Je lui déplai?, mon seul aspect la blesse : Elle a raison; et j'ai près d'elle, hélas! Un tort bien grand .. qui ne finira pas. J'ai craint ce tort, il est peut-être extrême. J'ai prétendu m'arracher à moi-même, Et déchirer dans les austérités Ce cœur trop haut, trop fier de vos bontés, Venger sur lui sa faute involontaire.

Mais ma douleur, hélas! la plus amère, En perdant tout, en courant m'éclipser, En vous fuyant, fut de vous offenser.

LE COMTE, se détournant et se promenant.

Quels sentiments! et quelle àme ingénue! En ma faveur est-elle prévenue?

A-t-elle craint de m'aiiner? ô vertu !

NANINE

Cent fois pardon, si je vous ai déplu : Mais permettez qu'au fond d'une retraite J'aille cacher ma douleur inquiète, M'entretenir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.

LE COMTE

N'en parlons plus. Écoutez : la baronne Vous favorise, et noblement vous donne Un domestique, un rustre pour époux.

Moi, j'en sais un moins indigne de vous : Il est d'un rang fort au-dessus de Biaise, Jeune, honnête homme; il est fort à son aise. Je vous réponds qu'il a des sentiments : Son caractère est loin des mœurs du temps ; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux, un excellent ménage :

Un tel parti flatte-t-il votre cœur?

Vaut-il pas bien le couvent?

NANINE

Non, monsieur.. Ce nouveau bien que vous daignez me faire, Je l'avoùrai, ne peut me satisfaire.

Vous pénétrez mon cœur reconnaissant :

Daignez y lire, et voyez ce qu'il sent, Voyez sur quoi ma retraite se fonde.

Un jardinier, un monarque du monde, Qui pour époux s'offriraient à mes vœux, Également me déplairaient tous deux.

LE COMTE

Vous décidez mon sort. Eh bien! Nanine, Connaissez donc celui qu'on vous destine. Vous l'estimez, il est sous votre loi ; Il vous adore, et cet époux.... c'est moi.

(À part.)

L'étonnement, le trouble l'a saisie.

(A Nanine.) Ah ! parlez-moi, disposez de ma vie; Ah! reprenez vos sens trop agités.

NANINE

Qu'ai-je entendu?

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