SCÈNE V
LINDANE, sortant da sa chambre, dans un déshabillé des plus simples; POLLY.
LINDANE
Ah! ma pauvre Polly, tu étais avec ce vilain homme de Frelon; il me donne toujours de l'inquiétude : on dit que c'est un esprit de travers et un homme dangereux, dont la langue, la plume et les démarches sont également méchantes; qu'il cherche à s'insinuer partout, pour faire le mal s'il n'y en a point, et pour l'augmenter s'il en trouve. Je serais sortie de cette maison qu'il fréquente, sans la probité et le bon cœur de notre hôte.
POLLY
Il voulait absolument vous voir, et je le rembarrais...
LINDANE
Il veut me voir! et milord Murray n'est point venu! il n'est point venu depuis deux jours!
POLLY
Non, madame ; mais parce que milord ne vient point, faut-il pour cela ne dîner jamais?
LINDANE
Ah ! souviens-toi surtout de lui cacher toujours ma misère, et à lui, et à tout le monde : ce n'est point la pauvreté qui est intolérable, c'est le mépris : je sais 'manquer de tout, maïs je veux qu'on l'ignore.
POLLY
Hélas! ma chère maîtresse, on s'en aperçoit assez en me voyant : pour vous, ce n'est pas de même ; la grandeur d'âme vous soutient : il semble que vous vous plaisiez à combattre la mauvaise fortune ; vous n'en êtes que plus belle ; mais moi, je maigris à vue d'œil : depuis un an que vous m'avez prise à votre service en Ecosse, je ne me reconnais plus.
LINDANE
Il ne faut perdre ni le courage ni l'espérance : je supporte ma pauvreté, mais la tienne me déchire le cœur. Ma chère Polly, qu'au moins le travail de mes mains serve à rendre ta destinée moins affreuse : n'ayons d'obligation à personne ; va vendre ce que j'ai brodé ces jours-ci. {Elle lui donne un petit ouvrage de broderie.) Je ne réussis pas mal à ces petits ouvrages. Que mes mains te nourrissent et t'habillent : tu m'as aidée ; il est beau de ne devoir notre subsistance qu'à notre vertu.
POLLY
Laissez-moi baiser, laissez-moi arroser de mes larmes ces belles mains qui ont fait ce travail précieux. Oui, madame, j'aimerais mieux mourir auprès de vous dans l'indigence que de servir des reines. Que ne puis-je vous consoler!
LINDANE
Hélas ! milord Murray n'est point venu ! lui, que je devrais haïr! lui, le fils de celui qui a fait tous nos malheurs! Ah! le nom de Murray nous sera toujours funeste : s'il vient, comme il viendra sans doute, qu'il ignore absolument ma patrie, mon état, mon infortune.
POLLY
Savez-vousbien que ce méchant Frelon se vante d'en avoir quelque connaissance?
LINDANE
Eh ! comment pourrait-il en être instruit, puisque tu l'es à peine? Il ne sait rien; personne ne m'écrit ; je suis dans ma chambre comme dans mon tombeau: mais il feint de savoir quelque chose, pour se rendre nécessaire. Garde-toi qu'il devine jamais seulement le lieu de ma naissance. Chère Polly, tu le sais, je suis une infortunée dont le père fut proscrit dans les derniers troubles, dont la famille est détruite ; il ne me reste que mon courage. Mon père est errant de désert en désert, en Ecosse. Je serais déjà partie de Londres pour m'unir à sa mauvaise fortune, si je n'avais pas quelque espérance en milord Falbrige. J'ai su qu'il avait été le meilleur ami démon père. Personne n'abandonne son ami. Falbrige est revenu d'Espagne; il est à Windsor : j'attends son retour. Mais, hélas! Murray ne revient point! Je t'ai ouvert mon cœur ; songe que tu le perces du coup de la mort si tu laisses jamais entrevoir l'état où je suis.
POLLY
Et à qui en parlerais-je ? je ne sors jamais d'auprès de vous; et puis le monde est si indifférent sur les malheurs d'autrui!
LINDANE
Il est indifférent, Polly, mais il est curieux, mais il aime à déchirer les blessures des infortunés ; et, si les hommes sont compatissants avecles femmes, ils en abusent, ils veulent se faire un droit de notre misère ; et je veux rendre cette misère respectable. Mais, hélas! milord Murray ne viendra point!