LE DROIT DU SEIGNEUR, ACTE II, SCÈNE I
Elle a chez elle une vieille personne
Qu'on nomme Laure, et dont lame est si bonne!
Laure est aussi d'une grande maison.
Qu'importe encor?
ACANTHE
Les gens d'un certain nom, J'ai remarqué cela, chère Colette, En savent plus, ont l'àme autrement faite, Ont de l'esprit, des sentiments plus grands, Meilleurs que nous.
COLETTE
Oui, dès leurs premiers ans.
Avec grand soin leur àme est façonnée; La nôtre, hélas! languit abandonnée.
Comme on apprend à chanter, à danser, Les gens du monde apprennent à penser.
ACANTHE
Cette Dormène et cette vieille dame Semblent donner quelque chose à mon àme; Je crois en valoir mieux quand je les voi :
J'ai de l'orgueil, et je ne sais pourquoi
Et les bontés de Dormène et de Laure Me font haïr mille fois plus encore Madame Berthe et monsieur Mathurin.
COLETTE
Quitte-les tous.
ACANTHE
Je n'ose, mais enfin J'ai quelque espoir ; que ton conseil m'assiste. Dis- moi d'abord, Colette, en quoi consiste Ce fameux droit du seigneur.
COLETTE
Oh, ma foi !
Va consulter de plus doctes que moi. Je ne suis point mariée ; et l'affaire, A ce qu'on dit, est un très-grand mystère. Seconde-moi, fais que je vienne à bout D'être épousée, et je te dirai tout.
ACANTBE.
Ah! j'y ferai mon possible.
COLETTE
Ma mère Est très-alerte et conduit mon affaire; Elle me fait, par un acte plaintif, Pousser mon droit par-devant le baillif. J'aurai, dit-elle, un mari par justice.
ACANTHE
Que de bon cœur j'en fais le sacrifice ! Chère Colette, agissons bien à point, Toi, pour l'avoir; moi, pour ne l'avoir point. Tu gagneras assez à ce partage ; Mais en perdant je gagne davantage.