GHARLOT, ACTE I, SCÈNE VI
LA COMTESSE
Songez à le servir à la guerre, à la cour.
LE MARQUIS
Oui J'y songe.
Il faudra que, dans cet heureux jour, De sa royale main sa bonté ratifie Le contrat qui vous doit engager à Julie. Elle est votre parente et doit plaire à vos yeux, Aimable, jeune, riche.
LE MARQUIS
Elle est riche? tant mieux; Marions-nous bientôt.
LA COMTESSE
Se peut-il, à votre âge, Que du seul intérêt vous parliez le langage?
LE MARQUIS
Oh! j'aime aussi Julie; elle a bien des appas; Elle me plaît beaucoup , mais je ne lui plais pas.
LA COMTESSE
Ah! mon fils, apprenez du moins à vous connaître. Vos discours, votre ton, la révoltent peut-être. On ne réussit point sans un peu d'art flatteur, Et la grossièreté ne gagne point un cœur.
LE MARQUIS
Je suis fort naturel.
LA COMTESSE
Oui, mais soyez aimable.
Cette pure nature est fort insupportable. Vos pareils sont polis : pourquoi? c'est qu'ils ont Cette éducation qui tient lieu de vertu; [eu
Leur âme en est empreinte; et si cet avantage N'est pas la vertu même, il est sa noble image. Il faut plaire à sa femme, il faut plaire à son roi, S'oublier prudemment, n'être point tout à soi, Dompter cette humeur brusque où le penchant vous
[livre.
Pour vivre heureux, mon fils, que faut-il? savoir
LE MARQUIS. [vivre.
Pour le roi, nous verrons comme je m'y prendrai : Julie est autre chose, elle est fort à mon gré ; Mais je ne puis souffrir, s'il faut que je le dise, Que le savant Chariot la suive et la courtise : Il lui fait des chansons.
LA COMTESSE
Vous vous moquez de nous :
Votre frère de lait vous rendrait-il jaloux?
LE MARQUIS
Oui; je ne cache point que je suis en colère Contre tous ces gens-là qui cherchent tant à plaire. Je n'aime point Chariot; on l'aime trop ici.
LA COMTESSE
Auriez-vous bien le cœur à ce point endurci? Cela ne se peut pas. Ce jeune homme estimable Peut-il par son mérite être envers vous coupable? Je dois tout à sa mère; oui, je lui dois mon fils : Aimez un peu le sien. Du même lait nourris, L'un doit protéger l'autre : ayez de l'indulgence, Ayez de l'amitié, de la reconnaissance;
Si vous étiez ingrat, que pourrais-je espérer? Pour ne vous point haïr il faudrait expirer.
LE MARQUIS
Ah! vous m'attendrissez; madame, je vous jure De respecter toujours mon devoir, la nature, Vos sentiments.
Mon fils, j'aurais voulu de vous, Avec tant de respects, un mot encor plus doux.
LE MARQUIS
Oui, le respect s'unit à l'amour qui me touche.
LA COMTESSE
Dites-le donc du cœur ainsi que de la bouche.