Journal manuscrit cité dans la note précédente
10. J. Loiseleur, Voltaire au château de Sully (Revue contemporaine, 15 décembre 1866, p. 392, 402).
VOLTAIRE AU THEATRE. xi
petite Livry, se croyant une comédienne parce qu'elle avait joué la comédie à la campagne, voulut entrer au Théâtre-Français ; il lui en ouvrit la porte, et bientôt elle y débuta dans la tragédie et la comédie, avec le rôle de Jocasle, d'OEdipe, et celui de Lisette, des Folies amoureuses, sans succès ni daps l'un ni dans l'autre. « Quelques accents, lit-on dans la Correspondance de la marquise de La Gour1, qu'elle avait nouvellement rapportés des bords de la Loire, » firent rire tout le monde, et le comédien Poisson plus que personne. Voltaire, quoiqu'il ne fût pas dupe du peu de talent de la petite2, mais qui la soutenait, moins par amour pourtant que par amour-propre, s'en expliqua vivement avec Poisson; ils en vinrent aux menaces réciproques, et le poëte, qui n'était ni fort brave ni très-expert aux armes, s'effrayant de l'autre qui passait pour bretteur, ne trouva rien de mieux que de le faire enfermer, ce que son ami le ministre, M. de Machault, lui accorda avec une bonne grâce que Voltaire retrouvera souvent chez la police de son temps 3.
Suzanne, qu'il s'obstinait à protéger, recommença pendant trois ans ses épreuves de comédienne, mais sans jamais réussir. Vainement changea-t-elle de nom, — nous avons vu qu'elle en avait plusieurs, — et se fit appeler mademoiselle Gravet, au lieu de mademoiselle Livry 4 ; le public n'y fut pas pris : en la sifflant, il lui prouva qu'il la reconnaissait. De guerre lasse, elle s'engagea dans une troupe qui partait pour Londres, et n'y fut pas plus heureuse. Cette fois, c'est la troupe elle-même qui tomba; la pauvre actrice, sans ressource, n'eut pour refuge que la maison d'un Français qui tenait un café, et chez qui ses malheurs cessèrent.
Le marquis de Gouvernet, réduit, comme huguenot, à vivre plutôt à Londres qu'à Paris, la vit dans ce café, et devint amoureux d'elle. Alors se déroula entre eux un petit roman qui nous intéresse : c'est celui dont Voltaire tirera plus tard l'intrigue de sa comédie de Y Écossaise^ en mettant, dans un café aussi, Lindane h la place de Suzanne, Murray à la place du marquis, et en substituant à la différence de religion, qui, nous le verrons, fut un obstacle au mariage, certaine haine qui aurait existé entre la famille de Lindane, devenue ainsi une sorte de Juliette, et celle de Murray, son Roméo5.
La résistance de Suzanne, que le malheur avait rendue sérieuse, fut un autre obstacle au bonheur du marquis. Restée très-fière, elle résistait, même au mariage, à cause de l'inégalité de fortune qui existait entre eux. Qu'il lui arrive une dot honnêtement venue, elle consentira. Le marquis sut la lui faire : il apprit que Suzanne avait cinq billets de la loterie des Indes, qu'on devait bientôt tirer; il imagina une fausse liste, sur laquelle un de ces cinq numéros figurait comme gagnant, lui tout seul, trois lots; et mademoiselle Livry, à qui on laissa toujours croire que ce jeu de l'amour n'était qu'un jeu du hasard, eut ainsi dix mille livres de rente6. Voltaire, qui devait être lui-même bientôt fort heureux, mais de façon plus sérieuse, dans une autre aventure de loterie7, fut un des plus empressés à en répandre la nouvelle sitôt qu'il l'eut apprise 8.
La dot ainsi faite, le mariage ne fut pas encore fait. Il y eut bien des retards, non de la part du marquis, mais de celle des parents, qui chicanaient toujours. Lors même que l'union fut conclue, le 25 janvier 1727, elle fut comme si elle n'était pas, tant on était sévère alors
\. T. IV, lettre xxxm, du 3 may 1719.
2. Une lettre de lui a madame de Dernières dit « qu'on a rendu justice à la petite Livry; » mais qu'il eu est fâché, cette justice ayant été rude.
3. Dans les papiers de la Bastille, qui sont à Saint-Pétersbourg, M. Leouzon-Leduc a trouvé une correspondance de Voltaire avec les différents lieutenants de police de son temps, qui contient de bien curieuses et bien compromettantes révélations. On y voit : comment, étant en procès avec Jore, son libraire, au sujet de 1,500 livres que celui-ci lui réclamait, il mit tout en œuvre près de M. Hérault, pour qu'un Mémoire justifiant cette réclamation ne fût pas mis en circulation ; comment il dénonçait certains écrits qu'il déclarait infâmes, en ayant soin de les attribuer à ses ennemis, Desfuntaines, Guyot de Merville, etc.; comment enfin c'est bien moins à la justice qu'à la police qu'il s'adressait toujours, celle-ci, comme il l'écrit à l'abbé, Moussinot, étant plus expéditive et sans appel. (Leouzon-Leduc, Etudes sur la Russie, p. 367,422, 431, 440.) Beffroi de Reignv, dans
sou Dict. néologique, t. I, p. 259, a publié une lettre de Voltaire en partie. (Duvernet, 17e de Voltaire, 1786, iu-8, p. 75-76.) (27 juillet 1767) qui mériterait d'être jointe à cette correspondance ' 8. Lettre à madame de Bernières, nov. 1 724
avec la police. Onze ans auparavant, il avait fait arrêter La Beaumelle, en le dénonçant au duc d'Orléans, pour des attaques contre le Régeut, dans un ouvrage où lui, Voltaire, était encore plus vivement attaqué. (G. Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, p. 431-432.) L'ouvrage ayant reparu en 1767, Voltaire voulut que le châtiment recommençât ; c'est pourquoi il fit dans la lettre dont nous parlons, et qui est adressée au duc d'Orléans, une nouvelle dénonciation contre La Beaumelle. Il ne fut pas écouté cette fois. La réponse du prince (2 août 1767), donnée de même par Beffroi de Reigny, est aussi digne que la lettre de Voltaire l'est peu.
4. De Mouhy, Abrégé de l'histoire du Théâtre-Français, t. II, p. 447.