‹ Théâtre completChapitre 15 sur 1720 · Beuchot, Œuvres de Voltaire, t.LI, p · texte numérisé non relu

Beuchot, Œuvres de Voltaire, t.LI, p

7. C'est la loterie pour la liquidation des rentes de l'Hôtel de Ville, en 1729, dont, par une adroite combinaison, il gagna le fond

XII VOLTAIRE AU THÉÂTRE

pour les mariages entre catholiques et protestants. Suzanne ne fut jamais de nom madame de Gouvernet, elle resta pour le monde mademoiselle de Livryr, mais ne s'en montra pas moins hautaine.

Voltaire s'en aperçut un jour qu'il vint frapper à sa porte. L'accueil du suisse ne lui permit pas d'aller plus loin. Il s'en vengea par la jolie épîlre des Tu et des Vous, où les uns sont pour les aimahles et ouvertes façons de la Suzanne de jadis, les autres pour la porte trop fermée de la marquise d'aujourd'hui.

Suzanne devait davantage à tous les souvenirs qui existaient entre eux : à l'amoureux de Sully, à l'amant de Paris, et j'ajouterai à l'ami de Londres. Elle y était en effet encore, et il l'y avait dû voir, quand il y vint par ordre, après cette triste affaire avec le chevalier de Rohan, commencée dans la loge de mademoiselle Lecouvreur à la Comédie, par une altercation, où il fut, comme toujours, d'un ton trop décisif2, continuée par une scène des plus brutales à la porte de l'hôtel de Sully, et terminée, après quelques jours à la Bastille, par l'ordre de départ dont nous venons de parler, et qui, cette fois, n'était pas moins qu'un bannissement : c'est à l'étranger qu'on l'envoyait.

Arrivé â Londres en mai 1726, il y resta jusqu'au mois de mars 1729, et, comme on peut aisément le comprendre d'une nature aussi impressionnable que la sienne, aussi facile aux empreintes, ce séjour de trois années nous le rendit complètement transformé, non-seulement pour les allures et les façons d'être, qu'il poussa quelque temps jusqu'à ne vouloir vivre qu'en seigneur anglais8; mais encore, et surtout, pour sa nouvelle manière de voir et de penser en toutes choses.

Il va de soi que ses idées d'indépendance et de raison révoltée n'avaient dû que s'étendre en ce pays indépendant et raisonneur. Les Lettres philosophiques, qu'il rapporta d'Angleterre, en furent bientôt la preuve. Ce qui surprend davantage, et ce qu'on a moins dit, c'est qu'au point de vue du théâtre, bien que, d'après toutes ses traditions d'étude et d'admiration, il dût trouver l'art dramatique de nos voisins fort inférieur au nôtre, il subit l'influence anglaise d'une façon tout aussi vive.

Ce n'est pas sous le rapport du beau ni du parfait, qu'il eut soin de s'initier à la littérature théâtrale des Anglais, mais en vue de ses originalités, de ses étrangetés même, dont il lui sembla que le filon inexploré, surtout pour nous, pourrait largement lui fournir les moyens de renouveler notre art et de s'y faire passer lui-même, sans grande peine, pour tout à fait nouveau et très-original. Corneille s'était fait une originalité avec celle des Espagnols. Pourquoi ne s'en ferait-il pas une lui-même avec l'originalité anglaise?

Le grand point était qu'on ne s'en aperçût pas trop, ce qui fut assez facile. Qui donc en France alors, même à l'Académie, qui donc savait l'anglais4 ?

Le Voltaire théâtral, le Voltaire de tragédie et même de comédie, va commencer pour nous, en ce qu'il a de vraiment particulier , par son invasion dans cette littérature.

Nous venons de signaler dans son Écossaise un reflet de Roméo; suivons-le, nous le trouverons qui s'inspire, avec un profit pareil, des conteurs, des dramatistes, etc. : à Y Ermite de Parnell, il emprunte cent trente vers dont il fait un des plus ingénieux chapitres de Zadig5; à Dryden, il prend le conte The ivife ofBath, qui devient l'un de ses plus jolis, Ce qui plaît aux dames. De ce côté, il avoue volontiers l'emprunt6 : un conte où la forme est tout ne tirant pas à conséquence pour l'invention. Il sait bien d'ailleurs qu'il rend toujours au centuple ce

1. « Elle n'est connue, écrivait Voltaire en 1762, que sous le nom de mademoiselle de Livry, attendu que nous ne marions pas les maudits huguenots avec les bénits catholiques. » Lettres inédites sur la Tolérance, 1803, in- 18, p. 128.

2. C'était son tort ordinaire. A l'époque (l'Œdipe, J.-P. Rousseau, alors son ami, le lui reprochait déjà. V. ses Lettres, anc. édit., t. II, 1 . 294, 308.

3. Jorc, chez qui pendant sept mois il logea à Rouen, en 1731, dit : « 11 ne voulut y être regardé (pic comme un seigneur anglais que des affaires d'Etal avaient obligé de se réfugier en France. 11

parlait moitié français, moitié anglais. Mémoire de fore dans les

Etudes sur la Russie, de Leouzou-Leduc, p. 369.

i. « En 1762, dit M. Buugener, quand il envoya à l'Académie sa

traduction du Jules César anglais, d' Alembert lui écrivait : « L'Académie s'en rapporte à vous pour la fidélité de la traduction, n'avant

vpas eu d'ailleurs l'original sous les yeux. » 11 n'y avait donc là

personne qui connût assez l'original pour juger si la traduction était

lionne. » Voltaire et son temps, t. 1, p. 270. o. V. ace sujet un curieux arlicledu/oi/m. des Débat s, 2 se[>i. 1828. 6. Lettre à Damilaville, 13 décembre 1763.

VOLTAIRE AU THÉÂTRE. xni

qu'on lui prête, à force de grâce et d'esprit. Lorsqu'il prit plus haut, aux auteurs de théâtre, il convint moins de ses dettes, sauf une fois pour la Prude. C'était une copie si visible du Plain dealer de Wicherley, qu'il s'empressa de le dire 1.

Il fut beaucoup moins franc pour Brutus. Il le devait presque en partie à la pièce anglaise de Lee. Il la cita dans sa préface, mais pour dire seulement que celle tragédie ignorée ne se jouait plus jamais à Londres. Il n'ajouta pas qu'elle s'y lisait encore, et qu'il l'avait lue avec un tel profit, que, sauf quelques scènes vraiment de son cru, et quelques traits pris dans le Brutus de mademoiselle Bernard2 — ce qui, par parenthèse, fit bien crier Fontenelle3, dont elle était la parente -— on pouvait déclarer tout haut, comme quelqu'un le faisait dernièrement, que « cet infortuné Lee était le véritable auteur de la pièce de Voltaire \ »

Il n'avait bien à lui que le style, et, disons-le bien vite, c'était beaucoup : Brutus est une de ses tragédies les plus vigoureusement, les plus sainement écrites5. Si le canevas était anglais, la broderie qu'il y avait mise était vraiment romaine. Bien mieux que celui qu'il imitait, il avait eu le ton des classiques de Borne : cette rondeur cicéronienne, cette ampleur àla Tite- Live, et, par endroits, cette concision apophthegmatique, où l'on sent qu'un écho de Tacite a passé.

La Borne sauvée de Voltaire vint aussi presque autant de Londres que de Rome. Celte pièce, qu'il écrivit pour combattre le Caiilina de Crébillon, à l'époque, dont nous reparlerons, où il refit par concurrence cinq des tragédies du pauvre vieux poëte, était en plusieurs points empruntée à Ben-Johnson 6, dont la collaboration posthume fut un appoint d'autant plus utile à Voltaire que Crébillon, lui, n'avait pu y recourir : il était comme tout le monde, il ne savait pas l'anglais. Là encore l'œuvre imitée, la pièce de Johnson, fut vaincue par son imitalion, Voltaire ayant, mieux que l'auteur anglais, le ton du forum cicéronien, cette entente des allures et du langage classiques, que Grimm retrouvait jusque dans une de ses dernières pièces, le Triumvirat, dont il fit un éloge d'autant plus précieux, qu'il ignorait alors que cette tragédie fût de Voltaire. Comme tout le monde, il la croyait d'un jeune jésuite : le vieux et malin poëte, pour se mieux déguiser, avait pris cette robe, bien sûr qu'on n'irait pas le chercher dessous !

L'opéra de Samson, que Voltaire fit à Cirey, chez madame du Châtelet, son amie, grande musicienne7, et protectrice de Bameau qui cherchait partout un poëme8, n'est guère encore qu'un reflet. C'est, un peu arrangé, le Samson de Milton. Voltaire en fut, là, pour son emprunt : le pauvre opéra ne parvint pas à être joué9.

Enfin Nanine est aussi d'importation anglaise. C'est une proche parente de la Pamêla de Richardson. Ce roman n'ayant paru qu'en 1740, onze ans après son séjour en Angleterre, il ne s'en inspira pas sur place . Il attendit même assez longtemps, d'autres ayant pris les devants. Dès 1743, comme celte Pamêla avait presque autant de succès à Paris qu'à Londres — car si l'on ne traduisait pas chez nous les pièces anglaises, on s'y délectait de la traduction des romans anglais — Boissy avait fait jouer une Pamêla à la Comédie italienne, et La Chaussée une autre à la Comédie française.

1. V. la Préface de la Prude. — Cette pièce qu'il fit en 17 Î0, et qui s'appelait d'abord la Déoote (Lettre à Frédéric, 26 janvier 17*0), fut jouée à Sceaux chez la duchesse du Maine, le 13 décembre 1747. {Mémoires de Longchamp, t. II, p. l'jO.) — La comédie de Boursoufle n'est aussi, sauf le dernier acte, que la copie d'une pièce anglaise, The Relapse (la rechute), par Van-Rrugh, jouée à Londres en 1697. (Philar. Chasles, Et udes contemporaines, t. Il, p. 3oo-36G.)

2. Voici entre autres un passage du Brutus de Catli. Bernard, imité par Voltaire :

brutus.

N'achève pas... dans l'horreur qui m'accable Laisse encore douter à mon esprit confus S'il me demeure un fils ou si je n'en ai p'us.

TITUS

>'on, vous n'en avez point...

Les mêmes personnages, dans la même situation, disent chez Voltaire :

BUt TUS.

Arrête, téméraire, De deux, lits que j'aimais le ciel m'avait fait père :

J'ai perdu l'un ; que dis-je ? Ah ! malheureux Titus, Parle, ai-je encore un fils ?

TITUS

>'on, vous n'en avez plus.

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