SCÈNE II
GOURVILLE l'aîné.
Je pleure sur son sort; le voilà qui s'abîme;
Il va de femme en fille, il court de crime en crime.
(// s'assied et ouvre an livre.) Que Garasse a raison ! qu'il peint bien, à mon sens, Le travers odieux de tous nos jeunes gens! Qu'il enflamme mon cœur et qu'il le fortifie Contre les passions qui tourmentent la vie!
(27 lit encore.) C'est bien dit : oui, voilà le plan que je suivrai. Du sentier des méchants je me retirerai. J'éviterai le jeu, la table, les querelles, Les vains amusements, les spectacles, les belles.
(// se lève.) Quel plaisir noble et doux de haïr les plaisirs; De se dire en secret : « Me voilà sans désirs; Je suis maître de moi, juste, insensible, sage; Et mon àme est un roc au milieu de l'orage! » Je rougis quand je vois dans ce maudit logis Ces conversations, ces soupers, ces amis. Je souris de pitié de voir qu'on me préfère, Sans nul ménagement, mon étourdi de frère. 11 plaît à tout le monde, il est tout fait pour lui. C'en est trop : pour jamais j'y renonce aujourd'hui. Je conserve à Ninon de la reconnaissance; Elle eut soin de nous deux au sortir de l'enfance; Et, malgré ses écarts, elle a des sentiments Qu'on eût pris pour vertu peut-être en d'autres Mais... [temps.
(// se mord le doigt cl fait une grimace effroyable.)
GOURVILLE l'aîné, M. GARANT.
M. GARANT
Eh bien ! mon très-cher, mon vertueux Gourvïile, De tant d'iniquités allez-vous fuir l'asile?
GOURVILLE L'AÎNÉ
J'y suis très-résolu.
M. GARANT
Ce logis infecté N'était point convenable à votre piété.
Sortez-en promptement. .. Mais que voulez-vous faire De ces deux mille écus de monsieur votre père?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Tout ce qu'il vous plaira; vous en disposerez.
M. GARANT
L'argent est inutile aux cœurs bien pénétrés D'un vrai détachement des vanités du monde;
Et votre indifférence en ce point est profonde : Je veux bien m'en charger; je les ferai valoir... Pour les pauvres s'entend... Vous aurez le pouvoir D'en répéter chez moi le tout ou bien partie, Dès que vous en aurez la plus légère envie.
Ah! que vous m'obligez ! Je ne pourrai jamais Vous payer dignement le prix de vos bienfaits.
M. GARANT
Je puis avoir à vous d'autres sommes en caisse. Eh! eh!
GOURVILLE L'AÎNÉ
L'on me l'a dit... Mon Dieu, je vous les laisse. Vous voulez bien encore en être embarrassé ?
M. GARANT
Je mettrai tout ensemble.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Oui, c'est fort bien pensé.
M. GARANT
Or çà, votre dessein de chercher domicile Est très-juste et très-bon, mais il est inutile : La maison est à vous : gardez-vous d'en sortir, Et priez seulement Ninon d'en déguerpir. Par mille éclats fâcheux la maison polluée, Quand vous y vivrez seul, sera purifiée, Et je pourrais bien même y loger avec vous.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Cet honneur me serait bien utile et bien doux; Mais je ne me sens pas l'âme encore assez forte Pour chasser une femme et la mettre à la porte. C'est un acte pieux : mais l'honneur a ses droits; Et vous savez, monsieur, tout ce que je lui dois. Pourrais-je, sans rougir, dire à ma bienfaitrice : « Sortez de la maison et rendez-vous justice? » Cela n'est-il pas dur?
M. GARANT
Un tel ménagement Est bien louable en vous et m'émeut puissam- Ce scrupule d'abord a barré mes idées; [ment. Mais j'ai considéré qu'elles sont bien fondées. Le désordre est trop grand. Votre propre danger A la faire sortir devrait vous engager. Sachez que votre frère entretient avec elle Une intrigue odieuse, indigne, criminelle, Un scandaleux commerce... un... je n'ose parler De tout ce qui s'est fait... tant je m'en sens trougourville l'aîné. [bler.
Voilà donc la raison de cette préférence Qu'on lui donnait sur moi !
M. GARANT
Sentez la conséquence.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Je n'aurais pu jamais la deviner sans vous. [loux. Les vilains !... Grâce au ciel, je n'en suis point ja- Je n'imaginais pas qu'un si grand fou dût plaire.
M. GARANT
Les fous plaisent parfois.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Ah! j'en suis en colère