‹ Théâtre completChapitre 16 sur 1720 · Desnoiresterres, Voltaire à Cirey, p · texte numérisé non relu

Desnoiresterres, Voltaire à Cirey, p

8. C'est pour Rameau spécialement qu'il le fit. V. sa lettre à Berger, avril 1734.

9. Il fut défendu à cause du sujet tiré de la Bible {Lettre à Chabauon, 29 janvier 1768). C'eût été le premier opéra tle Rameau, qui, du reste, n'en perdit pas la partition. « Savez-vous bien, écrit Voltaire à Chabanou, le 18 janvier 1768, que Rameau avait fait une musique délicieuse sur ce Samson. Il y avait du terrible et du gracieux. Il en a mis une partie dans l'acte des Incas, dans Castor et PolluXf dans Zoroastre. »

XIV VOLTAIRE AU THEATRE

Il n'y eut pour Voltaire ainsi devancé que partie remise, d'autant que pour les autres, dont le succès fut très-mince, il n'y avait pas eu partie gagnée. Six ans après, il fit à son tour sa Pamêla, mais dépaysée, devenue bien française, et ainsi d'allure plus fine. On reprochait à ce genre de pièce' sentimentale, dont le ton préludait à celui du drame, ce qu'il avait d'un peu empesé et de larmoyant. C'était, lui-même l'a qualifié ainsi, du « tragique bourgeois. » 11 fallait donc, pour qu'il ne s'éloignât pas trop de la comédie, le dégager autant que possible du tragique. Voltaire y réussit par la vivacité, et par la forme. Il avait imaginé pour sa pièce de Y Enfant prodigue, jouée auparavant1, et qui était à peu près du même ton de sensibilité tragi-comique, un dialogue de rhythme particulier, celui du vers de dix syllabes, qui, par cela môme qu'il n'était pas l'alexandrin, empêchait de penser à la tragédie, même aux endroits presque tragiques. Il n'en avait fait l'essai qu'en tremblant, à tel point qu'il ne signa pas d'abord Y Enfant prodigue 2. Mais comme il y avait eu succès, surtout pour ce rhythme si neuf, il s'empressa de l'adapter à sa comédie de la Prude, qui, elle aussi, eût paru trop sérieuse, traitée en alexandrins, et il y revint à plus forte raison encore pour Namne, où ce que cette prosodie si originale au théâtre, qui ne s'en est pas assez servi, a de grâce, de souplesse, de légèreté familière, sans rien ôter pourtant aux situations sérieuses ou louchantes, réussit encore mieux8.

A la faveur de cette versification leste et vivante, ce qu'il y avait dans sa pièce du gros et lourd roman anglais s'anima, prit des ailes. L'ennui disparut, l'intérêt seul resta.

En tout ceci l'influence capitale de la littérature anglaise sur Voltaire, celle qui devait le plus marquer dans son œuvre dramatique, et frapper quelques-unes de ses tragédies les plus heureuses, du plus utile et du plus adroit conlre-coup, l'influence shakespirienne ne s'est pas fait sentir encore. Nous y arrivons.

Que ce fut à la représentation ou à la lecture, il est certain que Voltaire resta on ne peut plus vivement impressionné par les tragédies de Shakespeare. «Il ne se remit plus de la commotion, » a dit M. Blaze de Bury 4, ce qui est fort vrai. Il fut aisé d'en suivre l'effet, vibration par vibration, clans ce qu'il devait bientôt composer de meilleur.

La nouveauté du spectacle frappa d'abord Voltaire plus que celle des idées, dans le théâtre de Shakespeare. Ce qu'il y eut toujours d'un peu enfant chez lui 5 s'étonna des spectres qui passaient dans Hamlet et dans Macbeth; il s'amusa aussi de certains prestiges réalistes de la scène anglaise que la nôtre, beaucoup plus solennelle et collet-monté, ne s'était jamais permis. A Londres, il n'y avait presque pas de pièces, surtout les plus .nouvelles, sans coups de tonnerre ou coups de canon, sans bourreaux ou sans bûchers. Dès lors il lui fallut de tout cela dans ses tragédies : Mèrope eut son coup de tonnerre, Adélaïde du Guesclin son coup de canon, et Tancrède faillit avoir son bûcher. Au théâtre, qu'il avait mis en goût, on le lui demanda même, et c'est lui, cette fois, qui recula; c'était trop hardi : « N'imitons pas, écrivitil pris d'un scrupule qui paraîtra bien singulier aujourd'hui, n'imitons pas ce qui rend les Anglais odieux6. » Tancrède se passa donc du bûcher, qu'on voyait dans tant de pièces à Londres; mais, en revanche, Eryphile et Sémirarnis eurent l'une et l'autre un spectre, comme Hamlet et Macbeth.

Celui $ Eryphile, malheureuse pièce qu'il refit vingt fois sans parvenir à la faire un peu vivre une seule7, ne fut guère toutefois que le même spectre applaudi enfin dans Sémirarnis sous

1. Il avait fait cette pièce d'après une espèce de mystère que mademoiselle Quinault,du Théâtre-Français, avait vu jouer aux marionnettes de la foire Saint^Grermain, et qu'elle lui avait raconté, Il la lit jouer, par surprise, le 10 octobre 17;j(i. L'affiche annonçait BritannietU, on fint dire qu'une actrice était malade, et qu'on allait remplacer la tragédie par une comédie nouvelle en cinq actes, en Aers. C'était ['Enfant prodigue, qui lui trèff-bien accueilli, mais pour lequel pourtant Voltaire voulut -aider l'anonyme.

2. Il n'y mit son nom que plus tard sur la brochure, aux instances

de madame du Chastelet, a qui il plaisait (prune comédie de lui

parût en même temps qu'un livre de philosophie qu'il préparait alors : « Je vais, dit-. Ile a d' Argents] (Lettre de février 173 i), lui écrire de corriger {'Enfant pour l'impression ; mais je veux que son nom y soit, quand ce ne seroit que pour le contraste île la Philoso-

phie de Newton et d'une comédie faite la même aunde et imprimée en même temps. »

3. Il avait l'ait cette Nanine en 1748, pendant un séjour à Commercy, avec madame du Chastelet ; elle fut jouée, avec grand succès, le 10 juin de l'année suivante, Voltaire étant de passage à Paris.

A. Revue des Deux-Mondes, 15 août 1813, p. 920.

i). Madame de Graffigny, qui passa plusieurs mois avee lui, et madame du Chastelet à Lirey, ne se las~e pas de parler de ses caprices d'enfant. « il est, dit-elle, aussi aimable enfant que sage philosophe... » (Vie privée de Voltaire et de Madame du Cndtelet, 1820, in-8, p. 57.)

Lettres mademoiselle Clairon, 1G octobre 1760.

7. V. sis Lettres à Formont, 26 décembre 1731,20 avril et 29 mai 1732 ; a Cideville, 9 et 16 mai et 27 août 1732 ; et à Thiriot. 16 mai

VOLTAIRE AU THEATRE. xv

le nom de « l'ombre de Ninus. » Il y entra, en vrai revenant, avec une foule d'autres débris de l'ancienne pièce !, et, nous le répétons, il y réussit enfin, ce qui ravit Voltaire : « J'ai mis les spectres à la mode, » écrivait-il bien plus tard2, et toujours enchanté; mais il n'ajoutait pas que cette mode qu'il avait faite nouvelle chez nous était bien vieille chez les Anglais.

Ce fut sa façon d'être avec leur littérature. Il en parlait tant qu'on voulait, mais en s'arrêtant toujours juste au point où il aurait du avouer ce qu'il en avait imité.

Dans sa préface de Brutus, par exemple, qui n'est qu'une longue dissertation à l'adresse de son ami lord Bolingbrock, il fit un examen du Jules César de Shakespeare, et il en cita le discours de Brutus; mais quant à celui d'Antoine, il n'eut garde : il tenait tout prêt déjà le plan de sa Mort de César, dans laquelle une imitation de ce discours avait sa place marquée, et il était trop adroit pour dénoncer lui-même, par le moindre indice, l'emprunt qu'il se ménageait. Pour de bons yeux, cette Mort de César tout empreinte de sentiments anglais, c'està-dire républicains, eût elle-même manifesté son origine, quand elle parut; mais ni la censure ni le public n'avaient encore ces bons yeux-là : l'une, qui l'ajourna 3, n'y vit qu'une taquinerie libérale de Voltaire ; l'autre, qui n'était pas encore mûr, en 1743, pour des idées de cette sorte, ne comprit pas, et ne fit à la pièce qu'un assez froid accueil.

Un bel et franc aveu de ce qu'il imitait, où il eût fait appel à la comparaison, en disant, sans trop la craindre : « Voici ce que j'ai emprunté, voilà ce que je rembourse; » eût mieux valu cent fois que ces manèges de dissimulation, bons, sans doute, pour un plagiaire, mais non pour un simple imitateur, comme il l'était. Ils le faisaient trop coupable, et donnèrent ainsi trop beau jeu à la critique, lorsqu'on le découvrit. Ce fut deux ans après la représentation de la Mort de César. La publication de Shakespeare, traduit pour la première fois en français par l'abbé la Place, éventa le premier l'affaire. On le lut avec assez peu d'intérêt d'abord, puis avec plus de curiosité et une certaine malice, lorsqu'on s'aperçut que Shakespeare n'y était pas seul : Voltaire et une partie de son originalité s'y trouvant avec lui.

Voltaire vit le coup, et que fit-il ? Sachant; son crédit sur le public, toujours prêt à le suivre en toutes ses évolutions, il entra résolument en guerre contre ce Shakespeare assez osé pour se faire enfin comprendre en France où il avait été si longtemps, lui Voltaire, à le comprendre seul; assez hardi pour se dresser, comme un revenant, lui réclamant ses spectres, et le reste. C'est alors que sur tous les tons il le traita de barbare, l'appela Gilles Shakespeare, et lui prodigua mille autres gentillesses de même sorte. Bref, il le sapa, le démolit pièce à pièce, faisant un peu comme ces voleurs qui brûlent la maison pour qu'on ne voie pas ce qu'ils y ont pris.

La traduction en vers libres et sournoisement machinée qu'il publia du Jules César, en y entassant, comme pièges et chausse- trapes, contre-sens et omissions à plaisir furent, on l'a fort bien remarqué4, une de ses nouvelles manœuvres. Il poussa la précaution encore plus loin : lorsqu'il, crut n'avoir laissé de ce malheureux volé que pièces et décombres, il se mit sur ses ruines à crier au voleur! pour son propre compte. C'est à n'y pas croire, et cependant c'est vrai. Lorsque Lekain dut jouer YHamlet de Ducis, il fit tout pour l'en empêcher. A quoi bon cette tragédie anglaise et son spectre? n'était-ce pas un détestable regain, «un mauvais rifarcimenlo de Sémiramis'0 ? »

Pour Othello, il ne procéda pas non plus d'une autre manière. Depuis Lessing, qui, dans

1733. Il ne pouvait se lasser de gémir sur l'insuccès de cette pauvre pièce, dont le plan lui avait tant coûté, et qui parlait en si beaux vers. « Mon Dieu ! écrit-il à Cideville, 25 août 1732, mon Dieu ! ce que c'est de choisir un sujet intéressant ! Eryphile est bien mieux écrite que Zaïre. »

1. Lorsqu'il se fut enfin désabusé des mérites de sa pièce tombée, il avoua, mais très-tard, où il en avait mis les morceaux : « Lekain m'a mandé, écrit-il à d'Argental (8 mars 177o), qu'il avait une vieille Eryphile de moi. C'est une esquisse assez mauvaise de Sémiramis. »

■2. Lettre à d'Argenson, 13 octobre 1769.

3. C'est à la lin de la dernière répétition, à minuit, le 10 juin 1713, qu'il apprit cette interdiction, qui d'ailleurs ne fut pas de

longue durée. Le 29 août, on joua la pièce. Elle n'était pas nouvelle. Huit ans auparavant Voltaire en avait accordé les primeurs aux élèves du collège d'Harcourt, pour leur distribution de prix. Plus tard, elle passa du collège au couvent; elle fut jouée chez les Visitandines de Beaune, pour lesquelles Voltaire, qui aimait ces singularités, fit exprès un prologue. (Almanach littéraire, 1785, p. 230.)

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