‹ Théâtre completChapitre 17 sur 1720 · Blaze de Bury, p · texte numérisé non relu

Blaze de Bury, p

o. «Les ombres vout devenir à la mode, écrit-il le 13 octobre 1769 à d'Argental, à propos du spectre de VHamlet de Ducis; j'ai ouvert modestement la carrière, on y va courir à bride abattue. » Vous voyez que c'est Hamlet qui imite Sémiramis .'

XVI VOLTAIRE AU THEATRE

sa Dramaturgie1, fut le premier à indiquer l'imitation, Ton sait que la Zaïre de Voltaire est une sœur cadette de la Desdemone de Shakespeare, et que le More de Venise, un peu blanchi, ressemble fort à ce fier jaloux, à ce beau sultan du temps des Croisades, pour lequel le Prince corsaire de Scarron prêta à Voltaire le nom si brillant d'Orosmane. Il ne laissa pas ignorer qu'il connaissait la pièce anglaise; mais, s'il en parla, ce fut avec la prudence, mêlée d'aplomb, à son usage en cas pareil. Là encore, non-seulement il n'avoua pas ce qu'il avait pris; mais, quand il put croife qu'on s'en apercevrait, il prétendit qu'il était le volé. « S'il cite, dit M. Blaze de Bury2, la dernière scène iïOl/icllo, il en supprimera soigneusement les passages qu'il a placés lui-même dans la bouche d'Orosmane, et il accusera publiquement d'avoir pillé Zaïre le traducteur français venant rétablir le texte de Shakespeare dans son

intégrité ! »

A propos de sa Mérope, qui lui vint de celle du marquis italien Maffei, il se fit la belle part au moyen d'un autre artifice ; il ne nia pas, il déclara même hautement, de la façon la plus flatteuse, ce qu'il devait; mais, après ce remboursement en douces paroles, il se fit dire, ou plutôt il s'écrivit à lui-même : qu'il était trop bon de remercier pour si peu; que ce qu'il avait emprunté ne valait pas ce qu'il avait rendu, et qu'enfin il avait fait au marquis MalTci « en le volant beaucoup d'honneur. »

Qu'on relise, en tête de Mérope, sa dédicace au marquis, et, à la suite, la longue lettre qu'il s'adresse en la signant Lalindelle, on y trouvera toute cette honnête manœuvre, entrevue aussi par Lessing3; tout ce joli jeu à deux mains : l'une qui donne, l'autre qui reprend.

Il nous coûte de dévoiler ces pratiques de Voltaire. Avec un plus inconnu, nous n'en aurions pas pris le soin pénible ; avec un homme tel que lui, c'était un devoir. Son caractère, dont M. Des Alleurs écrivait à Mme Du Deffand, le 15 octobre 1748 : « Il dégoûtera toujours de ses talents, » doit être flétri, partout où il se montrera sous un tel jour. Si les œuvres peuvent servir de modèle, il ne faut pas que l'homme puisse servir d'exemple. Plus il est en vue, plus il importe de combattre en lui, sous le génie littéraire, le génie du mensonge, l'esprit d'intrigue dans les œuvres de l'esprit.

Il fallait vraiment qu'il en fût possédé, qu'il en eût la manie, pour l'appliquer, comme nous venons de le voir, à la dissimulation d'un emprunt des plus permis pour sa Zaïre, et à l'exaltation de sa Mérope au-dessus de celle de Maffei! A quoi bon tant de manèges pour deux œuvres si excellentes? N'a-t-il pas, dans sa Mérope, une supériorité évidente pour tous? Ne l'y voit-on pas éclipser, presque à chaque scène, par l'intérêt mieux distribué, l'émotion plus habilement amenée, et plus sympalhiquement répandue, la glaciale et sentencieuse tragédie du marquis italien4? Et dans Zaïre, pour quelques traits de caractère qu'il emprunte, pour une scène ou deux qui ne sont pas à lui, el dont il cache trop l'origine, que de beautés véritablement siennes, quelle ardeur d'intérêt et de passion, dont il ne doit rien qu'à luimême, et à son cœur !

Là, en effet, à force d'imagination, il a du cœur, et, qui plus est, de la foi ! Il en fait un peu un roman, comme il arrive de toute chose plus inventée que sentie, et Haller avait quelque raison de dire, à propos des originalités delà pièce : « Ce qui m'a semblé en avoir le plus, c'est un rendez-vous pour se faire baptiser; » mais il n'en est pas moins vrai que la chaleur d'une double passion, amour et foi, éclate partout dans Zaïre el en échauffe les plus belles scènes : « Je tâcherai, écrivait Voltaire à Cideville, le 29 mai J732, dejeler dans cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir de plus pathétique et de plus intéressant. » I! y réussit, et fut très-fier des applaudissements qu'il y gagna. 11 ne pensait pas aux armes qu'il donnait ainsi

1. Traduction d'Kd. Suekau, L872, in-18, p. 73. i'. Revue des Deux-Mondes, 15 août 1 st J, p. (J37.

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