‹ Théâtre completChapitre 162 sur 1720 · ÉRIPHYLE, ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ÉRIPHYLE, ACTE IV, SCÈNE V

Et qui, de mes exploits rabaissant tout le lustre, Pensaient ternir mon nom quand je le rends illustre. J'ai cru que ce vil sang dans mes veines transmis, Plus pur par mes travaux, était d'assez grand prix, Et que lui préparant une plus digne course, En le versant pour vous, j'ennoblissais sa source. Je fis plus: jusqu'à vous l'on me vit aspirer, Et, rival de vingt rois, j'osai vous adorer. Ce ciel, enfin, ce ciel m'apprend à me connaître : 11 veut confondre en moi le sang qui m'a fait naître; La mort entre nous deux vient d'ouvrir ses tombeaux, Et l'enfer contre moi s'unit à mes rivaux. Sous les obscurités d'un oracle sévère, Les dieux m'ont reproché jusqu'au sang de ma mère. Madame, il faut céder à leurs cruelles lois; Alcméon n'est point fait pour succéder aux rois. Victime d'un destin que môme encor je brave, Je ne m'en cache plus, je suis fils d'un esclave.

ÉRIPHYLE

Vous, seigneur?

ALCMÉON

Oui, madame; et, dans un rang si bas, Souvenez-vous qu'enfin je ne m'en cachai pas; Que j'eus l'àme assez forte, assez inébranlable, Pour faire devant vous l'aveu qui vous accable; Que ce sang, dont les dieux ont voulu me former, Me fit un cœur trop haut pour ne vous'point aimer.

ÉRIPHYLE

Un esclave!

ALCMÉON

Une loi fatale à ma naissance Des plus vils citoyens m'interdit l'alliance. J'aspirais jusqu'à vous dans mon indigne sort. J'ai trompé vos bontés, j'ai mérité la mort. Madame, à mon aveu vous tremblez de répondre. ériphyle. [dre!

Quels soupçons ! quelle horreur vient ici me confon-

Oubliés dans leur vie, inconnus dans leur mort. Théandre cependant sauva mes destinées; Il renoua le fil de mes faibles années. J'ai passé pour son fils: le reste vous est dû. Vous fîtes mes grandeurs, et je me suis perdu.

ÉRIPHYLE

M'alarmerais-je en vain? Mais cet oracle horrible.... Le lieu, le temps, l'esclave.... ô ciel ! est-il possible?

[A Alcméon.)

Théandre dès longtemps vous a sans doute appris Le nom du malheureux dont vous êtes le fils: C'était....

ALCMÉON

Qu'importe, hélas ! au repos de la Grèce, Au vôtre, grande reine, un nom dont la bassesse Redouble encor ma honte et ma confusion?

ÉRIPHYLE

S'il m'importe? ah! parlez....

ALCMÉON, avec hésitation.

11 se nommait Phaon.

ÉRIPHYLE

(A part.) (A Alcméon.)

Ah! je n'en doute plus. ...Ma crainte, ma tendresse....

ALCMÉON

Quelle est en me parlant la douleur qui vous presse?

ÉRIPHYLE

Alcméon, votre sang....

D'où vient que vous pleurez?

ÉRIPHYLE

Ah ! prince !

ALCMÉON

De quel nom, reine, vous m'honorez!

ÉRIPHYLE

Eh bien ! ne tarde plus, remplis ta destinée; Porte ce fer sanglant sur cette infortunée;

Dans les mains d'un esclave autrefoisj'ai remis.... Moufle dans mon sang cet amour malheureux

M'avez-vous pardonné, destins trop ennemis? O criminelle épouse! ô plus coupable mère!.. Alcméon, dans quel temps a péri votre père?

ALCMÉON

Lorsque dans ce palais le céleste courroux Eut permis le trépas du prince votre époux.

ÉRIPHYLE

O crime!

ALCMÉON

Hélas! ce fut dans ma plus tendre enfance Qu'on fit périr, dit-on, l'auteur de ma naissance, Dans la confusion que des séditieux A la mort de leur maître excitaient en ces lieux.

ÉRIPHYLE

Mais où vous a-t-on dit qu'il termina sa vie?

Ici, dans ce lieu même elle lui fut ravie, Au pied de ce palais de tant de demi-dieux, D'où jusque sur son fils vous abaissiez les yeux. Prèsdu corps tout sanglant de mon malheureux père Je fus laissé mourant dans la foule vulgaire De ces vils citoyens, triste rebut du sort,

Que dictait la nature en'nous trompant tous deux; Punis-moi, venge-toi, venge la mort d'un père; Reconnais-moi, mon fils: frappe et punis ta mère!

ALCMÉON

Moi, votre fils? grands dieux!

ÉRIPHYLE

C'est toi dont, au berceau, Mon indigne faiblesse a creusé le tombeau; Toi, le fils vertueux d'une mère homicide; Toi, dont Amphiaraus demande un parricide; Toi mon sang, toi mon fils, que le ciel en courroux, Sans ce prodige horrible, aurait fait mon époux!

ALCMÉON

De quel coup ma raison vient d'être confondue! Dieux! sur elle et sur moi puis-je arrêter la vue? Je ne sais où je suis: dieux, qui m'avez sauvé, Reprenez tout ce sang par vos mains conservé. Est-il bien vrai, madame, on a tué mon père? 11 veut votre supplice et vous êtes ma mère?

ÉRIPHYLE

Oui, je fus sans pitié: sois barbare à ton tour, Et montre-toi mon fils en m'arrachant le jour.

Frappe... Mais quoi! tes pleurs se mêlent à mes

[larmes?

0 mon cher fils ! ôjour plein d'horreur et de charmes ! Avant de me donner la mort que tu me dois, De la nature encor laisse parler la voix : Souffre au moins que les pleurs de ta coupable mère Arrosent une main si fatale et si chère.

ALCMÉON

Cruel Amphiaraûs ! abominable loi !

La nature me parle et l'emporte sur toi. O ma mère!

ÉRIPHYLE, en r embrassant.

O cher fils que le ciel me renvoie, Je ne méritais pas une si pure joie!

J'oublie et mes malheurs, et jusqu'à mes forfaits; Et ceux qu'un dieu t'ordonne, et tous ceux que

[j'ai faits.

Page 1