‹ Théâtre completChapitre 18 sur 1720 · Dramaturgie, p · texte numérisé non relu

Dramaturgie, p

4. Sur l'avis de mademoiselle QninauU, qui était alors la vraie directrice du Théâtre-Français, il renonça d'abord à faire jouer Mérope, comme on le voit par sa lettre à cette comédienne, du 2 août 1738. Cela lit croire que la pièce avait été refusée. Laharpe j très fort d'y avoir consenti

[Correspondance littéraire, t. I, p. 378) a raison de nier le fait, déjà démenti d'ailleurs par madame du Utiâtelel : a .Mais, écrit-elle à d'Argental, le G avril 1739, mais détruisez donc, vous et mademoiselle Quinault, et tous.les comédiens, cette calomnie que Mérope a été

refusée. » — A la première représentation le succès fut énorme ; Voltaire fut obligé de paraître sur la scène. Lessing lui reproche

VOLTAIRE AU THEATRE

contre lui-même, et que Chàleaubrianl, entre autres, ne manqua pas de saisir : « Une religion, a-l-il dit, après avoir cité dans le Génie du Christianisme la première et si admirable scène du rôle de Lusignan une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue, avant d'être condamnée. »

Zaïre, dans l'opinion de Voltaire lui-même, est d'abord une tragédie de passion : il y a mis tout son cœur1, comme il le dira plus tard pour X Orphelin de la Chine2; mais il veut ensuite qu'on y voie surtout une pièce religieuse, une tragédie chrétienne. On lui dit qu'à Paris elle n'est pas autrement désignée, et il est ravi ; on ajoute qu'elle a quelquefois été jouée à la place de Polyeucte, et il est plus enchanté encore3. Il veut aussi, il est vrai, — car que n'y trouve-t-il pas? — que ce soit une tragédie toute d'histoire : il s'imagine y avoir fait du vrai turc, du turc authentique4, comme il croira plus tard qu'il a donné, dans l'Orphelin, du chinois irréprochable 5.

Pour Alzire, ses illusions paternelles sont les mêmes : il y a là encore, suivant lui, en même temps « qu'un roman mis en action et en vers, » une pièce historique 6. Elle est sans contredit fort intéressante, et, de l'aveu de tous, il n'en a pas donné de plus originale7, de plus touchante, de mieux faite; mais, sauf une tirade qu'il y a rimée d'après quelques paroles du duc de Guise mourant8, nous y cherchons ce qui s'y trouve d'histoire.

Ce qui surtout domine dans Alzire, c'est encore ce que nous serons toujours étonné de voir chez Voltaire, quoique nous sachions déjà que, s'il a l'esprit impie, il a l'imagination croyante : c'est le sentiment religieux, non pas celui de la religion naturelle, mais au contraire celui du christianisme même, opposé à celte religion-là. Ne le dit-il pas formellement dans la préface ? Ce qu'it a tâché de faire voir, c'est « combien le véritable esprit de religion l'emporte sur les vertus de nature. »

La sagesse des religions antiques ne lui suffît même plus, c'est la morale chrétienne, avec ce qu'elle a de plus immaculé, qu'il lui faut. Écoutez-le plus loin clans Yèpître dédicatoire: «J'ai essayé de peindre ce sentiment généreux, cette humanité, celte grandeur d'âme, qui faitle bien, et qui pardonne le mal; ces sentiments tant recommandés parles sages de l'antiquité, et épurés dans notre religion ! »

C'est à la marquise Du Châtelet qu'il adresse ainsi son Alzire, à une philosophe, mais qui est restée femme sous sa philosophie, et dont il sait bien que le cœur, quoi qu'il ait tenté luimême pour le gâter, est resté ouvert à de hautes et religieuses pensées.

L'influence de ce cœur excellent est là, comme elle sera dans bien d'autres œuvres de Voltaire, et dans sa vie même, dont les heures les plus sérieusement inspirées, les journées les plus heureuses furent celles qui s'écoulèrent, de 1733 à 1749, près de cette sage et bonne Emilie, au château de Cirey, à Lunéville, ou à l'hôtel Lambert, à Paris.

Que ne lui dut-il pas? c'estavec elle qu'il acquit cette « connaissance du monde» que nul homme de lettres n'eut, selon Senac de Meilhan, « aussi approfondie » que lui ; c'est elle qui lui rendit la Cour plus accessible, et lui en fît avoir les honneurs : la charge de gentil-

1. Il n'y mit tant d'amour que parce qu'on lui reprochait de n'en pas avoir mis assez dans ses pièces précédentes. (Lettre à Forment, 25 juiu 1732.) Il se vante dans la même lettre d'avoir fait cette Zaïre en vingt-deux jours. Dans celle qu'il adressa au rédacteur du Mercure, La Roque, et qui est le compte rendu de sa pièce fait par lui-même, il dit que le plan ne lui coûta rien.

2. En 1753, lorsqu'il la composait, îi écrivit à la duchesse de Saxe- Gotha : « Je me suis mis, tout mourant que je suis, à dessiner le plan d'une comédie toute pleine d'amour. J'en suis honteux, c'est la rêverie d'un vieux fou. » Jl devait en avoir en tète le sujet depuis longtemps. Le Mercure de février 1734, p. 351-365, avait donné en grand détail l'analyse de la pièce chinoise YOrpIielin de la maison Théo, où il s'est inspiré pour la sienne. Cet Orphelin Je la Chine, joué le 20 août 1745, fut, avec Mérope, un des plus grands succès de Voltaire au théâtre.

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