BRUTUS, CASSIUS, CIMBER, DÉCIME
CASSIUS
Ah! Cimber, est-ce toi? parle, quel est ce trouble?
DÉCIME
Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat? Qu'a-t-on fait? qu'as-tu vu?
CIMBER
La honte de l'Étal.
César était au temple, et cette fière idole Semblait être le dieu qui tonne au Capitole. C'est là qu'il annonçait son superbe dessein D'aller joindre la Perse à l'empire romain. On lui donnait les noms de Foudre de la guerre, DeVengeurdes Romains, de Vainqueur de la terre. Mais, parmi tant d'éclat, son orgueil imprudent Voulait un autre titre et n'était pas content. Enfin, parmi ces cris et ces chants d'allégresse, Du peuple qui l'entoure Antoine fend la presse: Il entre : ô honte! ô crime indigne d'un Romain! Il entre, la couronne et le sceptre à la main. On se tait, on frémit: lui, sans que rien rétonne. Sur le front de César attache la couronne, Et soudain, devant lui se mettant à genoux : « César, règne, dit-il, sur la terre et sur nous. » Des Romains, à ces mots, les visages pâlissent ; De leurs cris douloureux les voûtes retentissent ; J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur, D'autres rougir de honte et pleurer de douleur. César, qui cependant lisait sur leur visage De l'indignation l'éclatant témoignage, Feignant des sentiments longtemps étudiés, Jette et sceptre et couronne, et les foule à sespieds. Alors tout se croit libre, alors tout est en proie Au fol enivrement d'une indiscrète joie. Antoine est alarmé; César feint et rougit: Plus il cèle son trouble et plus on l'applaudit; La modération sert de voile à son crime : Il affecte à regret un refus magnanime. Mais, malgré ses efforts, il frémissait tout bas Qu'on applaudit en lui les vertus qu'il n'a pas. Enfin, ne pouvant plus retenir sa colère, Il sort du Capitole avec un front sévère; Il veut que dans une heure on s'assemble au sénat. Dans une heure, Brutus, César change l'État. De ce sénat sacré la moitié corrompue, Ayant acheté Rome, à César l'a vendue : Plus lâche que ce peuple à qui, dans son malheur, Le nom de roi du moins fait toujours quelque hor-
[reur.
César, déjà trop roi, veut encor la couronne: Le peuple la refuse et le sénat la donne. Que faut-il faire enfin, héros qui m'écoutez?
CASSIUS
Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés.
J'ai traîné les liens de mon indigne vie
Tant qu'un peu d'espérance a flatté ma patrie :
Voici son dernier jour, et du moins Cassius Ne doit plus respirer lorsque l'État n'est plus. Pleure qui voudra Rome et lui reste fidèle; Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle.
(En regardant leurs statues.) Je vais où sont nos dieux... Pompée et Scipion, Il est temps de vous suivre et d'imiter Caton.
BRUTUS
Non, n'imitons personne et servons tous d'exemple :
C'est nous, braves amis, que l'univers contemple ;
C'est à nous de répondre à l'admiration
Que Rome en expirant conserve à notre nom.
Si Caton m'avait cru, plus juste en sa furie,
Sur César expirant il eût perdu la vie :
Mais il tourna sur soi ses innocentes mains;
Sa mort fut inutile au bonheur des humains.
Faisant tout pour la gloire, il ne fît rien pour Rome ;
Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme.
CASSIUS
Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir?
BRUTUS, montrant le billet.
Voilà ce qu'on m'écrit, voilà notre devoir.
CASSIUS
On m'en écrit autant, j'ai reçu ce reproche.
BRUTUS
C'est trop le mériter.
C1MBER.
L'heure fatale approche.
Dans une heure un tyran détruit le nom romain.
BRUTUS
Dans une heure à César il faut percer le sein.
CASSIUS
Ah! je te reconnais à cette noble audace.
DÉCIME
Ennemi des tyrans et digne de ta race,
Voilà les sentiments que j'avais dans mon cœur.
CASSIUS
Tu me rends à moi-même et je t'en dois l'honneur. C'est là ce qu'attendaient ma haine et ma colère De la mâle vertu qui fait ton caractère. C'est Rome qui t'inspire en des desseins si grands: Ton nom seul est l'arrêt de la mort des tyrans. Lavons, mon cher Rrutus, l'opprobre de la terre; Vengeons ce Capitole, au défaut du tonnerre. Toi, Cimber; toi, Cinna; vous, Romains indomptés, Avez-vous une autre âme et d'autres volontés?
CIMBER
Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie: Nous détestons César, nous aimons la patrie ; Nous la vengerons tous : Brutus et Cassius De quiconque est Romain raniment les vertus.
DÉCIME
Nés juges de l'État, nés les vengeurs du crime, C'est souffrir trop longtemps la main qui nous op-
[prime ;
Et, quand sur un tyran nous suspendons nos coups,
Chaque instant qu'il respire estun crime pour nous.
cimber. [prêmes?
Admettons-nous quelque autre à ces honneurs su-