JOCASTE, PHILOCTÈTE
PHILOCTÈTE
Ne fuyez point, madame, et cessez de trembler; Osez me voir, osez m'entendre et me parler. Ne craignez point ici que mes jalouses larmes
De votre hymen heureux troublent les nouveaux
[charmes ; N'attendez point de moi des reproches honteux, Ni de lâches soupirs indignes de tous deux. Je ne vous tiendrai point de ces discours vulgaires Que dicte la mollesse aux amants ordinaires. Un cœur qui vous chérit, et, s'il faut dire plus, S'il vous souvient des nœuds que vous avez rompus, Un cœur pour qui le vôtre avait quelque tendresse, N'a point appris de vous à montrer de faiblesse.
De pareils sentiments n'appartenaient qu'à nous; J'en dois donner l'exemple ou le prendre de vous. Si Jocaste avec vous n'a pu se voir unie, Il est juste, avant tout, qu'elle s'en justifie. Je vous aimais, seigneur : une suprême loi Toujours malgré moi-même a disposé de moi; Et du sphinx et des dieux la fureur trop connue Sans doute à votre oreille est déjà parvenue; Vous savez quels fléaux ont éclaté sur nous, Et qu'Œdipe...
PHILOCTÈTE
Je sais qu'Œdipe est votre époux; Je sais qu'il en est digne; et, malgré sa jeunesse, L'empire des Thébains sauvé par sa sagesse, Ses exploits, ses vertus, et surtout votre choix, Ont mis cet heureux prince au rang des plus grands
[rois.
Ah! pourquoi la fortune, à me nuire constante, Emportait-elle ailleurs ma valeur imprudente? Si le vainqueur du sphinx devait vous conquérir, Fallait-il loin de vous ne chercher qu'à périr? Je n'aurais point percé les ténèbres frivoles D'un vain sens déguisé sous d'obscures paroles; Ce bras, que votre aspect eût encore animé, A vaincre avec le fer était accoutumé:
Du monstre à vos genoux j'eusse apporté la tète. D'un autre cependant Jocaste est la conquête! Un autre a pu jouir de cet excès d'honneur!
JOCASTE
Vous ne connaissez pas quel est votre malheur.
PHILOCTÈTE
Je perds Alcide et vous; qu'aurais-je à craindre jocaste. [encore?
Vous êtes en des lieux qu'un dieu vengeur ab- [n feu contagieux annonce son courroux, [horre; Et le sang de Laïus est retombé sur nous. Du ciel qui nous poursuit la justice outragée Venge ainsi de ce roi la cendre négligée : On doit sur nos autels immoler l'assassin; On le cherche, on vous nomme, on vous accuse philoctète. [enfin.
.Madame, je me tais; une pareille offense Étonne mon courage et me force au silence. Qui? moi, de tels forfaits! moi, des assassinats! Et que de votre époux... Vous ne le croyez pas.
JOCASTE
Non, je ne le crois point, et c'est vous faire injure Que daigner un moment combattre l'imposture.