‹ Théâtre completChapitre 370 sur 1720 · ZULIME, ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ZULIME, ACTE II, SCÈNE II

Qui met en sûreté cette tète si chère. En vain nos ennemis (car j'ose ainsi nommer «Qui voudrait désunir deux cœurs nés pour s'aimer), En vain tous ces guerriers, ces peuples que j'offense, De mon malheureux père ont armé la vengeance. Profitons des instants qui nous sont accordés : L'amour nous conduira, puisqu'il nous a gardés; Et je puis dès demain rendre à votre patrie Ce dépôt précieux qu'à moi seule il confie. Il ne me reste plus qu'à m'attacher à vous Par les nœuds éternels et de femme et d'époux. Grâce à ces noms si saints, ma tendresse épurée En est plus respectable et non plus assurée. Le père, les amis, que j'ose abandonner, Le ciel, tout l'univers, doivent me pardonner, Si de tant de héros la déplorable fille Pour un époux si cher oublia sa famille. Prenons donc à témoin ce Dieu de l'univers Que nous servons tous deux par des cultes divers ; Attestons cet auteur de l'amour qui nous lie, Non que votre grande âme à la mienne est unie (Nos cœurs n'ont pas besoin de ces vœux solennels) ; Mais que bientôt, seigneur, aux pieds de vos autels Vos peuples béniront, dans la même journée, Et votre heureux retour et ce grand hyménée. Mettons près des humains ma gloire en sûreté; Du Dieu qui nous entend méritons la bonté : Et cessons de mêler, par trop de prévoyance, Le poison de la crainte à la douce espérance.

ramire.

Ah ! vous percez un cœur destiné désormais [faits. A d'éternels tourments, plus grands que vos bien-

zulime. [plaire?

Eh ! qui peut vous troubler quand vous m'avez su Les chagrins sont pour moi : la douleur de mon père, Sa vertu, cet opprobre à ma fuite attaché, Voilà les déplaisirs dont mon cœur est touché; Mais vous qui retrouvez un sceptre, une couronne, Vos parents, vos amis, tout ce que j'abandonne, Qui de votre bonheur n'avez point à rougir; Vous qui m'aimez enfin...

RAMIRE

Pourrais-je vous trahir?

Non, je ne puis.

ZULIME

Hélas! je vous en crois sans peine :

Vous sauvâtes mes jours, je brisai votre chaîne. Je vois en vous, Ramire, un vengeur, un époux : Vos bienfaits et les miens, tout me répond de vous.

RAMIRE

Sous un ciel inconnu le destin vous envoie.

Je le sais, je le veux, je le cherche avec joie; C'est vous qui m'y guidez.

RAMIRE

C'est à vous de juger Qu'on a tout à souffrir chez un peuple étranger : Coutumes, préjugés, mœurs, contraintes nouvelles, Abus devenus droits et lois souvent cruelles.

zulime. [droits?

Qu'importe à notre amour ou leurs mœurs ou leurs Votre peuple est le mien, vos lois seront mes lois. J'en ai quitté pour vous, hélas ! de plus sacrées : Et qu'ai-jeà redouter des mœurs de vos contrées? Quelssont donc les humains qui peuplen t vos Étais; Ont-ils fait quelques lois pour former des ingrats?

RAMIRE

Je suis loin d'être ingrat; non, mon cœur ne peu! zulime. [l'être.

Sans doute...

RAMIRE

Mais en moi vous ne verriez qu'un traii i < . Si, tout prêt à partir, je cachais à vos yeux Un obstacle fatal opposé par les deux.

zulime.

Un obstacle!

RAMIRE

Une loi formidable, éternelle.

ZULIME

Vous m'arrachez le cœur; achevez, quelle est-elle?

C'est la religion... Je sais qu'en vos climats, Où vingt peuples mêlés ont changé tant d'États, L'hymen unit souvent ceux que leur loi divise. En Espagne autrefois cette indulgence admise Désormais parmi nous est un crime odieux ; La loi dépend toujours et des temps et des lieux. Mon sang dans mes États m'appelle au rang su-

[prême, Mais il est un pouvoir au-dessus de moi-même.

zulime. [cœur.

Je t'entends; cher Ramire, il faut t'ouvrir mon Pour ma religion j'ai connu ton horreur, J'en ai souvent gémi; mais, s'il ne faut rien taire, A mon âme en secret tu la rendis moins chère. Soit erreur ou raison, soit ou crime ou devoir, Soit du plus tendre amour l'invincible pouvoir (Puisse le juste ciel excuser mes faiblesses!), Du sang en ta faveur j'ai bravé les tendresses ; Je pourrai t'immoler, par de plus grands efforts, Ce culte mal connu de ce sang dont je sors : Puisqu'il t'est odieux, il doit un jour me l'être. Fidèle à mon époux et soumise à mon maître, J'attendrai tout du temps et d'un si cher lien. Mon cœur servirait-il d'autre Dieu que le tien? Je vois couler tes pleurs; tant de soin, tant de

[flamme, Tant d'abandonnement, ont pénétré ion àme. Adressons l'un et l'autre au Dieu de tes autels Ces pleurs que l'amour verse et ces vœux solennels. - Qu'Atideysoitprésente; elle approche; elle m'aime, Que son amitié tendre ajoute à l'amour même! Atide !

RAMTRE.

C'en est trop , et mon eœur déchiré...

Page 1