SCÈNE VI
ZULIME, ATIDE. amenée par des gardes.
ZULIME
Ah ! qu'est-ce que je voi ?
Ma rivale à mes yeux! Atide devant moi!
ATIDE.
Oui, madame, il est vrai, je suis votre rivale; Le malheur nous rejoint, le destin nous égale : Je sens les mêmes feux, je meurs des mêmes coups: Et Ramire est perdu pour moi comme pour vous.
ZULIME
Avez-vous vu Ramire ?
ATIDE.
Oui, je l'ai vu combattre Et braver son destin qui ne pouvait l'abattre; Mais je ne l'ai point vu depuis qu'il est chargé De ces indignes fers où vous l'avez plongé. On prépare pour lui la mort la plus sanglante : Vous le voulez, madame, et vous serez contente: 11 ne vous reste ici qu'à terminer mon sort, Avant d'avoir appris s'il vit ou s'il est mort.
S'il est mort, je sais trop le parti qu'il faut prendre.
ATIDE.
Ali! si vous le vouliez, vous pourriez le défendre. Madame : vous l'aimez et je connais l'amour. Vous périrez des coups dont il perdra le jour; Et, quelque sentiment qu'un père vous inspire. Le plus grand des forfaits est de trahir Ramire. Il n'eut jamais que vous et le ciel pour appui; Et n'est-ce pas à vous d'avoir pitié de lui? Quelques amis encore échappés au carnage Vendent bien cher leur vie et marchent au rivage :
Vous êtes mal gardée; on peut les réunir.
ZULIME
Et vous me commandez encor de vous servir?
atide. [vie,
Quand je vous l'ai cédé, quand, vous donnant ma Je me suis immolée à votre jalousie; Quand j'osais en ces lieux vous presser à genoux Dem'abandonner seule et de suivre un époux, Puis-je encor mériter vos fureurs inquiètes? Que vous faut-il? parlez, cruelle que vous êtes! Quel fruit recueillez- vous de toutes vos erreurs? Et qui peut contre moi vous irriter?
ZULIME
Vos pleurs, Votre attendrissement, votre excès de courage, Votre crainte pour lui, vos yeux, votre langage, Vos charmes, mon malheur et mes transports ja- Tout m'irrite, cruelle, et m'arme contre vous, [loux ; Vous avez mérité que Ramire vous aime; Vous me forcez enfin d'immoler pour vous-même Et l'amour paternel, et l'honneur de mes jours. Je vous sers, vous, madame; il le faut et j'y cours; Mais vous me répondrez...
ATIDE.
Ah! c'en est trop, barbare!
Eh bien! j'aime Ramire : oui, je vous le déclare; Je l'aime, je le cède, et vous vous indignez! J'ai sauvé votre amant, et vous vous en plaignez! Quel temps pour les fureurs de votre jalousie! Quel temps pour le reproche! il s'agit de sa vie. Je jure ici par lui, par ce commun effroi, J'en atteste le jour, ce jour que je vous doi, Que vous n'aurez jamais à redouter Atide. Ne vous figurez pas que ma douleur timide S'exhale en vains serments qu'arrache le danger; Je jure encor ce ciel, lent à nous protéger, Que, s'il me permettait de délivrer Ramire, S'il osait me donner son cœur et son empire, Si du plus tendre amour il écoutait l'erreur, Je vous sacrifierais son empire et son cœur. Conservez-le à ce prix, au prix de mon sang même. Que voulez-vous de plus, s'il vit et s'il vous aime? Je ne dispute rien, madame, à votre amour; Non, pas même l'honneur de lui sauver le jour ; Vous en aurez la gloire, ayez-en l'avantage.
ZULIME
Non, je ne vous crois point, je vois tout mon ou-
[trage; Je vois jusqu'en vos pleurs un triomphe odieux; La douceur d'être aimée éclate dans vos yeux. Mais cessez de prétendre au superbe partage, A l'honneur insultant d'exciter mon courage; Ce courage intrépide autant qu'il est jaloux Pour braver cent trépas n'a pas besoin de vous. Suivez-moi seulement; je vous ferai connaître Que je sais tout tenter et même pour un traître. Je devrais l'oublier, je devrais le punir, Et je cours le sauver, le venger ou périr. Sérame, quelle horreur a glacé ton visage?