‹ Théâtre completChapitre 453 sur 1720 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

POLYPHONTE, ÉROX,

ÉROX.

Seigneur, attendez-vous que son âme fléchisse? Ne pouvez-vous régner qu'au gré de son caprice? Vous avez su du trône aplanir le chemin, Et pour vous y placer vous attendez sa main !

POLYPHONTE

Entre ce trône et moi je vois un précipice ; 11 faut que ma fortune y tombe ou le franchisse. Mérope attend Égisthe; et le peuple aujourd'hui, Si son fils reparaît, peut se tourner vers lui. Envahi, quandj'immolai son père et sesdeux frères, De ce trône sanglant je m'ouvris les barrières; En vain, dans ce palais, où la sédition Remplissait tout d'horreur et de confusion, Ma fortune a permis qu'un voile heureux et sombre Couvrît mes attentats du secret de son ombre; En vain du sang des rois, dont je suis l'oppresseur, Les peuples abusés m'ont cru le défenseur : Nous touchons au moment où mon sort se décide. S'il reste un rejeton de la race d'Alcide, Si ce fils, tant pleuré, dans Messène est produit, De quinze ans de travaux j'ai perdu tout le fruit. Crois-moi, ces préjugés de sang et de naissance Revivront dans les cœurs, y prendront sa défense. Le souvenir du père et cent rois pour aïeux, Cet honneur prétendu d'être issu de nos dieux, Les cris, le désespoir d'une mère éplorée, Détruiront ma puissance encor mal assurée. Égisthe est l'ennemi dont il faut triompher. Jadis dans son berceau je voulus l'étouffer.

lit- Narbas à mes yeux l'adroite diligence Aux mains qui me servaient arracha son enfance : Narbas, depuis ce temps, errant loin de ces bords, A bravé ma recherche, a trompé mes efforts. J'arrêtai ses courriers; ma juste prévoyance De Mérope et de lui rompit l'intelligence, Mois je connais le sort ; il peut se démentir; De la nuit du silence un secret peut sortir, Et des dieux quelquefois la longue patience Fait sur nous à pas lents descendre la vengeance.

ÉROX.

Ah! livrez-vous sans crainte à vos heureux destins. La prudence est le dieu qui veille à vos desseins. Vos ordres sont suivis : déjà vos satellites D'Élide et de Messène occupent les limites. Si Narbas reparaît, si jamais à leurs yeux Narbas ramène Égisthe, ils périssent toux deux.

POLYPHONTE

Mais me réponds-tu bien de leur aveugle zèle?

ÉROX.

Vous les avez guidés par une main fidèle : Aucun d'eux ne connaît ce sang qui doit couler, Ni le nom de ce roi qu'ils doivent immoler. Narbas leur est dépeint comme un traître, un

[transfuge, î'n criminel errant, qui demande un refuge; L'autre, comme un esclave, et comme un meur- Qu'à la rigueur des lois il faut sacrifier. [trier

POLYPHONTE

Eh bien ! encor ce crime ! il m'est trop nécessaire. Mais en perdant le fils, j'ai besoin de la mère; J'ai besoin d'un hymen utile à ma grandeur, Qui détourne de moi le nom d'usurpateur, Qui fixe enfin les vœux de ce peuple infidèle, Qui m'apporte pour dot l'amour qu'on a pour elle. Je lis au fond des cœurs; à peine ils sont à moi : Échauffés par l'espoir, ou glacés par l'effroi, L'intérêt me les donne; il les ravit de même. Toi, dont le sort dépend de ma grandeur suprême, Appui de mes projets par tes soins dirigés, Érox, va réunir les esprits partagés.

Que l'avare en secret te vende son suffrage ; Assure au courtisan ma faveur en partage; Du lâche qui balance échauffe les esprits : Promets, donne, conjure, intimide, éblouis. Ce fer aux pieds du trône en vain m'a su conduire; C'est encor peu de vaincre, il faut savoir séduire, Flatter l'hydre du peuple, au frein l'accoutumer, Et pousser l'art enfin jusqu'à m'en faire aimer.

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