SEMIRAMIS, ACTE IV, SCÈNE II
Moi, son fils ? moi ?
OROÈS.
Vous-même: en doutez-vous encore?
Apprenez que Ninus, à sa derrière aurore, Sur qu'un poison mortel en terminait le cours Et que le même crime attentait sur vos jours, Qu'il attaquait en vous les sources de la vie, Vous arracha mourant à cette cour impie. Assur, comblant sur vous ses crimes inouïs, Pour épouser la mère, empoisonna le fils. Il crut que, de ses rois exterminant la race, Le trône était ouvert à sa perfide audace; Et lorsque le palais déplorait votre mort, Le fidèle Phradate eut soin de votre sort. Ces végétaux puissants qu'en Perse on voit éclore, Bienfaits nés dans les champs de l'astre qu'elle ado- Par les soins de Phradate avec art préparés, [re, Firent sortir la mort de vos flancs déchirés. De son fils qu'il perdit il vous donna la place; Vous ne fûtes connu que sous le nom d'Arzace : Il attendait le jour d'un heureux changement. Dieu, qui juge les rois, en ordonne autrement. La vérité terrible est du ciel descendue, Et du sein des tombeaux la vengeance est venue.
ARZACE.
Dieu ! maître des destins, suis-je assez éprouvé? Vous me rendez la mort dont vous m'avez sauvé. Eh bien ! Sémiramis !... oui, je reçus la vie Dans le sein des grandeurs et de l'ignominie. Ma mère... ô ciel! Ninus ! ah ! quel aveu cruel ! Mais si le traître Assur était seul criminel, S'il se pouvait...
OROÈS, prenant la lettre et la lui donnant. Voici ces sacrés caractères, Ces garants trop certains de ces cruels mystères. Le monument du crime est ici sous vos yeux : Douterez-vous encor ?
ARZACE.
Que ne le puis-je, ô dieux !
Donnez. Je n'aurai plus de doute qui me flatte; Donnez.
(// lit.) Ninus mourant au fidèle Phradate.
Je meurs empoisonné; prenez soin de mon fils; Arrachez Ninias à des bras ennemis :
Ma criminelle épouse...
OROÈS.
En faut-il davantage ?
C'est de vous que je tiens cet affreux témoignage. Ninus n'acheva point; l'approche de la mort Glaça sa faible main qui traçait votre sort. Phradate en cet écrit vous apprend tout le reste; Lisez : il vous confirme un secret si funeste. Il suffit. Ninus parle, il arme votre bras, De sa tombe à son trône il va guider vos pas. Il veut du sang.
ARZACE, après avoir lu.
O jour trop fécond en miracles!
Enfer, qui m'as parlé, tes funestes oracles
SEMIRAMIS
Sont plus obscurs encore à mon esprit troublé Que le sein de la tombe où je suis appelé. Au sacrificateur on cache la victime :
Je tremble sur le choix.
OROÈ3.
Tremblez, mais sur le crime.
Allez ; dans les horreurs dont vous êtes troublé, Le ciel vous conduira comme il vous a parlé. Ne vous regardez plus comme un homme ordinaire. Des éternels décrets sacré dépositaire, Marqué du sceau des dieux, séparé des humains, Avancez dans la nuit qui couvre vos destins. Mortel, faible instrument des dieux de vos ancêtres, Vous n'avez pas le droit d'interroger vos maîtres. A la mort échappé, malheureux INinias, Adorez, rendez grâce et ne murmurez pas.
ARZACE, MITRANE.
ARZACE.
Non, je ne reviens point de cet état horrible ! Sémiramis ma mère! ô ciel ! est-il possible?
MITRANE, arrivant.
Babylone, seigneur, en ce commun effroi, Ne peut se rassurer qu'en revoyant son roi. Souffrez que le premier je vienne reconnaître Et l'époux de la reine et mon auguste maître. Sémiramis vous cherche, elle vient sur mes pas ; Je bénis ce moment qui la met dans vos bras. Vous ne répondez point : un désespoir farouche Fixe vos yeux troublés et vous ferme la bouche; Vous pâlissez d'effroi, tout votre corps frémit. Qu'est-ce qui s'est passé ? qu'est-ce qu'on vous a
ARZACE. [dit?
Fuyons vers Azéma.
MITRANE.
Quel étonnant langage !
Seigneur, est-ce bien vous? faites-vous cet outrage Aux bontés de la reine, à ses feux, à son choix, A ce cœur qui pour vous dédaigna tant de rois ? Son espérance en vous est-elle confondue?
ARZACE.
Dieux ! c'est Sémiramis qui se montre à ma vue !
O tombe de Ninus ! ô séjour des enfers !
Cachez son crime et moi dans vos gouffres ouverts.