TANCRÈDE, ACTE I, SCÈNE Y
L'accueil impérieux d'une cour arrogante,
Et la fausse pitié, pire que les mépris.
Dans un sort avili noblement élevée.
De ma mère bientôt cruellement privée,
Je me vis seule au monde, en proie h mon effroi,
Qu'ils ravirent vos biens et qu'ils vous opprimèrent, Tancrède aurait pour vous affronté le trépas. C'est tout ce que j'ai su.
ARGIRE.
C'est trop, Aménaïde:
Roseau faible et tremblant, n'ayant d'appui que , Rendez-vous aux conseils d'un père qui vous guide; Votre destin changea. Syracuse en alarmes [moi. • Conformez-vous au temps,conformez-vous aux lieux. Vous remit dans vos biens, vous rendit vos hon- | Solamir et Tancrède, et la cour de Byzance, Se reposa sur vous du destin de ses armes, [neurs, I Sont tous également en horreur à nos yeux. Et de ses murs sanglants repoussa vos vainqueurs. Votre bonheur dépend de votre complaisance. Dans le sein paternel je me vis rappelée : j J'ai pendant soixante ans combattu pour l'État ;
t'n malheur inouï m'en avait exilée, Je le servis injuste et le chéris ingrat:
Peut-être j'y reviens pour un malheur nouveau. Je dois penser ainsi jusqu'à ma dernière heure. Vos mains de mon hvmen allument le flambeau.
Je sais quel intérêt, quel espoir vous anime ; Mais de vos ennemis je me vis la victime : Je suis enfin la vôtre ; et ce jour dangereux Peut-être de nos jours sera le plus affreux.
Il sera fortuné, c'est à vous de m'en croire. Je vous aime, ma fille, et j'aime votre gloire. On a trop murmuré quand ce fier Solamir, Pour le prix de la paix qu'il venait nous offrir. Osa me proposer de l'accepter pour gendre ; Je vous donne au héros qui marche contre lui, Au plus grand des guerriers armés pour nous
[défendre^ Autrefois mon émule, à présent notre appui.
AMÉNAÏDE
Quel appui! Vous vantez sa superbe fortune; Mes vo'iix plus modérés la voudraient plus com- Je voudrais qu'un héros si fier et si puissant [mune : N'eût point, pour s'agrandir, dépouillé l'innocent.
, ARGIRE.
Du conseil, il est vrai, la prudence sévère Veut punir dans Tancrède une race étrangère. Elle abusa longtemps de son autorité ; Elle a trop d'ennemis.
AMÉNAÏDE
Seigneur, ou je m'abuse, Ou Tancrède est encore aimé dans Syracuse.
ARGIRE.
Nous rendons tous justice à son cœur indompté. Sa valeur a, dit-on, subjugué l'Iliyrie ; Mai- plus il a servi sous l'aigle des Césars, Moins il doit espérer de revoir sa patrie : Il est par un décret chassé de nos remparts.
AMÉNAÏDE
Pour jamais ! lui? Tancrède?
Oui, l'on craint sa présence; Et si vous l'avez vu dans les murs de Byzance, Vous -avez qu'il nous hait.
AMÉNAÏDE
Je ne le croyais pas.
Ma mère avait peusé qu'il pouvait être encore L'appui de Syracuse et le vainqueur du Maure ; VA lorsque dans ces lieux des citoyens ingrats Pour ce fier Orhassan contre vous s'animèrent,
Prenez mes sentiments; et, devant que je meure, Consolez mes vieux ans dont vous faites l'espoir. Je suis prêt à finir une vie orageuse :• La vôtre doit couler sous les lois du devoir, Et je mourrai content si vous vivez heureuse.
AMENAÏDE.
Ah! seigneur, croyez-moi, parlez moins de bon- Jc ne regrette point la cour d'un empereur, [heur. Je vous ai consacré mes sentiments, ma vie; Mais, pour en disposer, attendez quelques jours. Au crédit d'Orbassan trop d'intérêt vous lie : Ce crédit si vanté doit-il durer toujours? 11 peut tomber; tout change, et ce héros peut-être S'est trop tôt déclaré votre gendre et mon maître,
ARGIRE.
Comment? Que dites-vous?
AMÉNAÏDE
Cette témérité Est peu respectueuse et vous semble une injure. Je sais que dans les cours mon sexe plus flatté Dans votre république a moins de liberté : A Byzance on le sert; ici la loi plus dure Veut de l'obéissance et défend le murmure, [queurs, Les musulmans altiers, trop longtemps vos vain- Ont changé la Sicile, ont endurci vos mœurs : Mais qui peut altérer vos bontés paternelles?
ARGIRE.
Vous seule, vous, ma fille, en abusant trop d'elles. De tout ce que j'entends mon esprit est confus : J'ai permis vos délais, mais non pas vos refus. La loi ne peut plus rompre un nœud si légitime: La parole est donnée; y manquer est un crime. Vous me l'avez bien dit, je suis né malheureux : Jamais aucun succès n'a couronné mes vœux. Tous les jours de ma vie ont été des orages. Dieu puissant ! détournez ces funestes présages ; Et puisse Aménaïde, en formant ces liens, Se préparer des jours moins tristes que les miens!