SOPHONISBE, ACTE II, SCÈNE VI
Du malheureux Syphax a recueilli la cendre, Qui partage les pleurs que sa main fait répandre, Qui soumet les vaincus à force de bienfaits, Et dont j'aurais voulu ne me plaindre jamais.
MASSINISSE
C'est vous, auguste reine, en tout temps révérée Qui m'avez du devoir tracé la loi sacrée ; Et je conserverai jusqu'au dernier moment De vos nobles leçons ce digne monument. La lettre que tantôt vous m'avez adressée, Par la faveur des dieux sur la bpèche laissée, Remise en mon pouvoir, est plus chère à mon cœur Que le bandeau des rois, et Je nom de vainqueur. sophonisbe. [nue?
Quoi, seigneur! jusqu'à vous ma lettre est parve- Et par tant de bontés vous m'aviez prévenue?
MASSINISSE
J'ai voulu désarmer votre injuste courroux.
Je n'ai plus qu'une grâce à prétendre de vous.
MASSINISSE
Parlez.
SOPHONISBE
Je la demande au nom de ma patrie, Du sang de mon époux, qui s'élève et qui crie, De votre honneur surtout et des rois nos aïeux, Qui parlent par ma voix et vivent dans nous deux. Jurez-moi seulement de ne jamais permettre Qu'au pouvoir des Romains on ose me remettre.
MASSINISSE
Qui? vous en leur pouvoir! et d'un pareil affront Vous auriez soupçonné qu'on pût couvrir mon front ? Je commande dans Cirthe; et c'est assez vous dire Que les Romains sur vous n'ont point ici d'empire.
SOPHONISBE
En vous le demandant je n'en ai point douté.
MASSINISSE
Je sais qu'ils sont jaloux de leur autorité; Mais ils n'auront jamais l'audace téméraire D'outrager un ami qui leur est nécessaire. Allez ; ne croyez pas qu'ils puissent m'avilir : Je saurai les braver, si j'ai su les servir. Ils vous respecteront; vos frayeurs sont injustes. Vous avez attesté tous ces mânes augustes, [mis, Tous ces rois dont le sang, dans nos veines trans- S'indigna si longtemps de nous voir ennemis; Je les prends à témoin, et c'est pour vous apprendre Que j'ai pu comme vous mériter d'en descendre. La nièce d'Annibal, et la veuve d'un roi, N'est captive en ces lieux des Romains ni de moi. Je sais qu'un tel opprobre, un si barbare usage, Est consacré dans Rome et commun dans Carthage. Il finirait pour vous, si je l'avais suivi. Le sang dont vous sortez n'aura jamais servi : Ce front n'était formé que pour le diadème. Gardez dans ce palais l'honneur du rang suprême : Ne pensez pas surtout qu'en ces tristes moments Mon cœur laisse éclater ses premiers sentiments; Je n'en rappelle point la déplorable histoire :
Je sais trop respecter vos malheurs et ma gloire,*] Et même cet amour par vous trop dédaigné. Je règne dans ces murs où vous avez régné; Les trésors de Syphax y sont en ma puissance; Je vous les rends, madame, et voilà ma vengeance. Ne regardez en moi qu'un vainqueur à vos pieds; Sophonisbe, il suffit que vous me connaissiez. Vous me rendrez justice, et c'est ma récompense. A mes nouveaux sujets je cours en diligence Leur annoncer un bien qu'ils semblent demander, Et que déjà leur maître eût dû leur accorder: Ils vont renouveler leur hommage à leur reine; Sophonisbe en tous lieux est toujours souveraine.