SOPHONISBE, ACTE III, SCENE II
Sur le sort des vaincus, sur la loi du combat, Je crois que leur destin n'appartient qu'au sénat.
MASSINISSE
Au sénat! Et qui suis-jc?
LÉLIE
Un allié, sans doute, Un roi digne de nous, qu'on aime et qu'on écoule, Que Rome favorise et qui doit accorder Tout ce que ce Sénat a droit de demander.
(Il se lève.) C'est au seulScipion de faire le partage; Il récompensera votre noble courage, Seigneur, et c'est à vous de recevoir ses lois, [rois. Puisqu'il est notre chef et qu'il commande aux
MASSINISSE
Je l'ignorais, Lélie, et ma condescendance N'avait point reconnu tant de prééminence ; Je pensais être égal à ce grand citoyen, Et j'ai cru que mon nom pouvait valoir le sien : Je ne m'attendais pas qu'il s'expliquât en maître. J'ai d'autres intérêts, et plus pressants peut-être, Que ceux de disputer du rang des souverains Et d'opposer l'orgueil à l'orgueil des Romains. Répondez; ose-Uil disposer de la reine?
LÉLIE
Il le doit.
MASSINISSE
Lui?... Mon cœur ne se contient qu'à peine.
LELIE.
C'est un droit reconnu qu'il nous faut maintenir; Tout le sang d'Annibal nous doit appartenir. Vous qui dans les combats brûliez de le répandre, Quel étrange intérêt pourriez-vous bien y prendre, Vous, de sa race entière éternel ennemi, Vous, du peuple romain le vengeur et l'ami?
MASSINISSE
L'intérêt de mon sang, celui de la justice, Et l'horreur que je sens d'un pareil sacrifice. J'entrevois les projets qu'il me cache avec soin; Mais son ambition pourrait aller trop loin.
LÉLIE
Seigneur, elle se borne à servir sa patrie.
MASSINISSE
Dites mieux, à flatter l'infâme barbarie D'un peuple qu'Annibal écrasa sous ses pieds. Si Rome existe encor, c'est par ses alliés : Mes secours l'ont sauvée ; et, dès qu'elle respire, Sur les rois, sur moi-même elle affecte l'empire; Elle se fait un jeu, dans ses murs fortunés, De prodiguer l'outrage à des fronts couronnés; Elle met à ce prix sa faveur passagère : Scipion, qui m'aima, se dément pour lui plaire ; Il me trahit.
LÉLIE
Seigneur, qui vous a donc changé?
Quoi î vous seriez trahi quand vous seriez vengé? J'ignore si la reine, en triomphe menée, Au char de Scipion doit paraître enchaînée ; Mais en perdrions-nous votre utile amitié?
C'est pour une captive avoir trop de pitié.
massinisse. [pecle.
Que je la plaigne ou non, je veux qu'on la re<- La foi romaine enfin me devient trop suspecte. De ma protection tout Numide honoré, Lu quelque rang qu'il soit, doit vous être sacré : Et vous insulteriez une femme, une reine ! Vous oseriez charger de votre indigne chaîne Les mains, les mêmes mains que je viens d'afîran-
lélie. [chir!
Parlez à Scipion, vous pourrez le fléchir.
MASSINISSE
Le fléchir! apprenez qu'il est une autre voie De priver les Romains de leur injuste proie, [d'hui, Il est des droits plus saints : Sophonisbe aujour- Seigneur, ne dépendra ni de vous ni de lui; Je l'espère du moins.
LÉLIE
Tout ce que je puis dire> [pire; C'est que nous soutiendrons les droits de notre em- Et vous ne voudrez pas, par des caprices vains, Vous priver des bontés qu'ont pour vous les Romains. Croyez-moi, le sénat ne fait point d'injustices: Il a d'un digne prix reconnu vos services. Il vous chérit encor, mais craignez qu'un refus Ne vous attire ici des ordres absolus.
(// sort avec les soldats romains.)