SCÈNE I
DATAME, Cydoniens.
DATAME.
Pensent-ils m'éblouir par la pompe royale, Par ce faste imposant que la richesse étale? Croit-on nous amollir? Ces palais orgueilleux Ont de leur appareil effarouché mes yeux ; Ce fameux labyrinthe, où la Grèce raconte Que Minos autrefois ensevelit sa honte, N'est qu'un repaire obscur, un spectacle d'horreur; Ce temple, où Jupiter avec tant de splendeur Est descendu, dit-on, du haut de l'empyrée, N'est qu'un lieu de carnage à sa première entrée; Et les "fronts de béliers égorgés et sanglants Sont de ces murs sacrés les honteux ornements : Ces nuages d'encens qu'on prodigue à toute heure N'ont point purifié son infecte demeure. Que tous ces monuments, si vantés, si chéris, Quand on les voit de près, inspirent de mépris !
un cydonien. [nestes
Cher Datame, est-il vrai qu'en ces pourpris fu- On n'offre que du sang aux puissances célestes? Est-il vrai que ces Grecs, en tous lieux renommés, Ont immolé des Grecs aux dieux qu'ils ont formés ? La nature à ce point serait-elle égarée?
DATAME.
A des flots d'imposteurs on dit qu'elle est livrée, Qu'elle n'est plus la même, et qu'elle a corrompu Ce doux présent des dieux, l'instinct de la vertu; C'est en nous qu'il réside, il soutient nos courages : Nous n'avons point de temple en nos déserts saunages; Mais nous servons le ciel et ne l'outrageons pas Par des vœux criminels et des assassinats. Puissions-nous fuir bientôt cette terre cruelle, Délivrer Astérie et partir avec elle!
le cydonien.
Rendons tous les captifs entre nos mains tombés, Par notre pitié seule au glaive dérobés, Esclave pour esclave ; et quittons la contrée Où notre pauvreté, qui dut être honorée, N'est, aux yeux des Cretois, qu'un objet de dédain. Ils descendaient vers nous par un accueil hautain. Leurs bontés m'indignaient. Regagnons nos asiles, Fuyons leurs dieux, leurs mœurs et leurs bruyantes Ils sont cruels et vains, polis et sans pitié, [villes. La nature entre nous mit trop d'inimitié.