‹ Théâtre contemporainChapitre 11 sur 24 · JANOT · texte numérisé non relu

JANOT

qui fail un vieux fal du nom de Chàteauminet, a obtenu le rire en faisant toujours la même grimace, c'est-à-dire en ouvrant la bouche comme une trappe; car, en fait de grimaces, il n'en faut qu'une pour attrapper immanquablement le public !

Quant à la pièce, je ne méprise pas assez le public et moi pour l'analyser. Qu'il suffise de savoir, en un mot, que le véritable auteur de cette pièce ce n'est ni MM. Meilhac et Halévy, ni peutêtre M. Lecoq (quis est Gallus ?), ni les acteurs, — c'est le costumier.

31 Janvier 1881.

Eh bien, non ! non ! non ! — ce n'est pas cela qu'on attendait !

La déception a été immense. Que dis-je ? C'a été une suite de déceptions ! Je les raconterai. Ah ! cette Nana ! Comme tu m'as trompé, infidèle ! Cette fameuse, celte retentissante Nana! Que n'en disait-on pas ? Que n'en espérait-on pas? Qui faisait tant de bruit avant d'être jouée ! Elle n'en fera plus, la pauvre diablesse ! Depuis six mois, elle faisait affiche dans les imaginations et les conversations de tout le monde. Quel spectacle elle nous promettait! Ce serait plus fort que l Assommoir ! Ce devait être d'un dégoûtant plus profond, plus savant, plus travaillé, plus voulu! Nana, le roman, avait été jugé par les dégustateurs de ces sortes de choses plus fort en indécences de situation et en

turpitudes de langage que le roman de l'Assommoir, et on se flattait que la même proportion existerait au théâtre et que les murs de la salle de l'Ambigu seraient trop étroits pour contenir la foule impatientée, surexcitée, assoiffée par sa longue attente !

Ce n'était plus ici les saoûleries de V Assommoir, les viles saoûleries du peuple empoisonné par le vitriol des cabarets et mourant du delirium tremens dans les hôpitaux ! Ce serait de la débauche plus relevée, et le vice des riches, après le vice des pauvres, est plus hideusement grand, de cela seul qu'il monte!... On espérait enfin un vrai festin de Trimalcion en fait de saletés recherchées : intellectuellement une espèce de grande orgie romaine ; et on se disait que le directeur de l'Ambigu avait fait mettre, pour les besoins delà salle, des vomitoria dans les coins.

Mais tout cela était un roman sur un roman. On avait rêvé sur Nana, et même sur le cynisme que le public, l'ignoble et sot public, avait élevé à sa plus haute puissance chez son auteur. Cette puissance, ce soir, a fini par une faiblesse. La Nana de ce soira été pour le Naturalisme une lâcheté et une trahison. Au moment où la bataille engagée par le Naturalisme devient belle, l'auteur de Nana a reculé comme un conscrit. Il n'a pas osé être seul au feu. 11 s'est fait deux. Ce n'est plus M. Zola : c'est M. Zola et M. Busnach. C'est même M.Busnach sur

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M. Zola, devenu sou humble pilolis. L'un des deux auteurs a nettoyé l'autre. Il l'a peigné. Il l'a lavé et il l'a rendu presque propre. Encore une pièce comme cette Ncvia, et M. Zola finira peut-être par arriver à la chasteté par la platitude. Joli chemin ! Alors, on ne dirait plus : Zola-le... — je cherche le mot qu'il trouverait et qu'il écrirait, lui, mais que, moi, je n'écrirai pas ! — mais on dirait : Zolale-Chaste.

Vous comprenez la stupéfaction ! Ce soir-là, on arrivait tout chaud, tout bouillant, se frottant les mains et se pourléchant les babines avec l'idée de ce qu'on allait voir et entendre... On avait le joyeux grognement des goinfres en appétit qui vont s'en donner à auge pleine. Et au lieu de laper la galimafrée qu'on espérait, comme le Renard de La Fontaine, on n'a trouvé devant soi que l'honnête bouteille débouchée avec précaution par la cigogne Busnach, et offerte aux museaux affamés de la salle, impertinemment mystifiés. Vous jugez de la figure de ces museaux ! C'était à n'y pas croire, et ils n'y croyaient pas ! Pendant deux actes, au moins, ils

ont cherché l'indécence absente. Ils l'ont cherchée partout où elle n'était pas, et même ils ont fini, d'impatience, par l'y mettre. Ils l'ont inventée. Leur désir la coulait sous la moindre phrase, le moindre mot, le moindre geste. Il entendait malice à tout, ce malicieux public, et il riait, non pas de ce qu'avaient écrit les auteurs de la pièce, mais des polis-onneries qu'il pensait... Il était, en effet, plus Zola que M. Zola lui-même, qui, ce soir, n'était plus Zola, mais Busnach. Seulement, quand ce pauvre polisson trompé de public s'est aperçu que celte chère petite bête de l'indécence, qu'il cherchait, n'était pas dans la botte de foin de la mauvaise pièce qu'on lui servait, il s'est fâché; il est devenu féroce ; et il a retourné son rire contre la pièce elle-même et contre les situations qui devaient paraître les plus intéressantes et les plus pathétiques aux auteurs de la pièce, et ce rire insolent en diable a même atteint jusqu'aux acteurs!

Dure, mais bonne leçon ! M. Zola a pu l'entendre. 11 était, m'a-t-on dit, dans la salle, caché dans une loge grillée comme le Gambetla de la littérature dramatique de ce temps, comme sur le théâtre il était également caché sous son bouclier en caoutchouc de Busnach. De ces deux cachettes, il a donc pu apprendre ce qu'il en coûte de n'être que le capitaine Fracasse du Naturalisme, qui fracasse tout dans ses articles, mais qui, au théâtre, le vrai champ

de bataille des faiseurs de systèmes, quand il faut en découdre, se dérobe comme le gros Falstalî ! Depuis quelque temps, du reste, on aurait pu prévoir cette pusillanimité dernière dans tout ce qu'écrivait M. Zola. Dernièrement, il se plaignait de ce sceptre de l'ordure que la Critique, disait -il tristement, lui faisait trop porter. 11 trouvait que la Critique le sacrait trop, et qu'elle n'était pas juste, et qu'il n'était pas de cette royale infection-là ! Quant au fond, il avait raison. Je suis assez de son avis. M. Zola n'est pas, en action, aussi naturaliste qu'en théorie, et il n'y a pas que la Nana, capitonnée de Busnach, qui vienne de le prouver. Même dans la Nana, le roman, la Nana qui n'est pas hongrée, comme un cheval de demoiselle, M. Zola n'est qu'un écuyer qui a peur des oreilles de son cheval. Il n'est pas le héros sans peur ni reproche de sa doctrine ; et là où il descend à moitié d'échelle, il y a toujours des profondeurs et des dessous dans lesquels il n'est pas capable de descendre d'un échelon de plus.

Il n'a pas assez de poitrine pour n'avoir pas peur d'y être asphyxié.

Je peux bien lui donner décharge de sa pièce, puisqu'il dit avec une humble prudence qu'il ne l'a pas faite ; mais je ne lui donne pas décharge de n'avoir pas osé la faire. Ceci n'est pas digne d'un homme qui se croit un chef d'école. M. Victor Hugo, ce grand romantique si méprisé par M. Zola, a eu le courage de faire Hernani et même d'enfermer, en plein Théâtre-Français, un de ses personnages dans une armoire, — ce qui était du naturalisme assez hardi pour le temps, — et il ne s'est mis derrière personne. M. Zola, lui, a pris M. Busnach pour son armoire. Il s'est musse là-dedans, ne se montrant que par la serrure, mais y allongeant cette patte blanche du biquet qui croit ramasser les gros sous de cette exhibition de Nana, qui n'est pas littéraire, mais scandaleusement financière! Et, de fait, y a-, t-il, dans cette pièce de Nana qui n'est une pièce que comme une pièce de tapisserie, y a-t-il, dans ce découpage plaqué sur des planches où maintenant on met tout sans pudeur, une cohésion, une combinaison, une logique ou un art quelconque?...

M. Busnach, collaborateur de M. Zola! Allons donc 1 Collaborateur, lui ! — une paire de ciseaux !

Il a promené les siens en long et en large à travers le fameux roman, y laissant les choses qu'il aurait fallu y prendre si M. Zola avait eu du cœur (et y prenant celles-là qui n'avaient pas d'inconvénient) et que le roman, qu'on veut révolutionner, supporte très bien dans la cachette d'un volume (toujours des cachettes, ces hardis!), mais que ne supporterait pas le théâtre, qu'avec ces façons M. Zola ne révolutionnera pas, je lui en donne ma parole d'honneur ! L'Origène qui a passé par les ciseaux de M. Busnach est un triste sire dramatique réduit aux proportions qui lui restent, et tous les | ersonnages du roman, et qui font aller l'action d roman comme ils peuvent, sont aussi émasculé? jue leur auteur, lis n'ont plus le relief du roman, qui les faisait vivre d'une vie grossière, ah ! oui ! mais, au moins, intense. Ici, ils ressemblent à des bustes auxquels on a coupé le nez. La Nana, qui aurait demandé une actrice comme Mme Dorval pour la jouer,n'estplus guèresqu'à la hauteur de Mlle Massin, qui pourtant a montré, il faut l'avouer, pour exprimer son personnage, plus de talent que M. Busnach pour le tailler et le retailler/

Châtré et châtié comme il est, on conçoit biea que ce drame n'ait plus d'intérêt, surtout pour ceux qui ont lu le livre, que l'intérêt scénique de la re-

présentation. De la trame du roman on connaît tout, excepté les trous qu'on y a faits. J'ai dit déjà que l'esprit impur du public n'avait rien trouvé ici à mettre sous sa vilaine dent gâtée. Eh bien, les yeux impurs, non plus, n'ont pas vu ce qu'ils voulaient voir! On avait rêvé d'une Vénus et d'une nudité qu'on appelait sa toilette. Il n'y avait là qu'une danseuse d'opéra qui s'habille beaucoup, au contraire ! Mme Céline Chaumont, dans Divorçons, quand elle relève sa jupe et montre seulement son pied au bout du paravent, est cinquante mille fois plus osée et plus libertine que Mlle Massin avec tous ses falbalas qui lui servent de ceinture. Gela a été une déception encore.

La plupart des acteurs, eux, n'en ont pas été une. On savait bien qu'ils ne sont pas bons à l'Ambigu. Mais celle que je vais nommer et qui a eu dix minutes superbes (une déception encore, dans une pièce et un théâtre qui n'ont ordinairement rien de superbe !), est l'actrice qui a joué la vieille reine Pomaré, devenue une chiffonnière et une mendiante. Celte actrice, du nom d'Honorine, était un Gavarni de pied en cap, et elle a joué comme Frederick Lemaître,en femme. Son regard de côté, en regardant toutes ces filles de joie et de luxe qui lui rappelaient sa jeunesse, a été sublime de mépris et de mélancolie, et j'en ai gardé la lueur au fond du mien. Elle était

entrée on ne sait comment, car dans cette exhibition il n'y a pas plus de logique dans les entrées et dans les sorties que dans autre chose, mais quand, après avoir joué ces dix minutes qui m'ont paru si courtes, elle est remontée sur les marches du fond du théâtre et qu'elle s'est retournée, avec son oblique, menaçantet terrible regard noir, elle a fait avec son bras un geste qui a rempli la scène. C'était la Sibylle, en haillons, de la misère, mais c'était la Sibylle ! Quand elle a été partie, je suis retombé dans la prosedes autres acteurs. Elle n'est peut-être pas meilleure que ceux qui étaient là, dans un autre rôle; mais il faut saluer le talent partout où il est, et même quand il passe comme un éclair !

On avait beaucoup parlé de l'incendie de l'hôtel Muffat, et, selon moi, il a été médiocre. Il eût, du reste, été ce qu'on nous promettait, — c'est-à-dire magnifique, — que la réconciliation de Muffat et de sa femme, qui, adultères tous deux, se mettent à chanter tout à coup la chanson de M. et de Mme Denis sur leurs vieilles amours et à se jeter dans les 1 ras l'un de l'autre, avant de se jeter dans le feu, aurait suffi pour égayer ses flammes. Lacressonnière, qui jouait le mari, a été de niveau avec le ridicule de la situation, et la salle a ri d'une réconciliation si subite, au nez de cet incendie humilié.

7 Février 1881.

Il y a huit jours aujourd'hui que cette pièce se jouait au Théâtre-Français, comme si Ton avait voulu donner à la Critique hebdomadaire le temps d'avaler et de digérer les énormitésde M. Alexandre Dumas, et, si la pièce tombait à la première représentation, le temps aussi de se relever, sinon sur ses pieds, au moins sur ses mains ou sur ses genoux. Prévision et précaution inutiles! La pièce, représentée devant un public trié sur le volet par M. Dumas lui-même, ce grand préparateur de succès qui sait faire ses salles mieux que ses pièces, est tombée, comme si elle n'était pas de M. Dumas. Chose aussi étonnante que si le lustre du théâtre avait croulé du plafond et s'était brisé dans la salle! Le sifflet, que je croyais mort, est tout à coup ressuscité, et moi qui le regrettais comme une Institution perdue

je l'ai réentendu avec le plaisir que m'aurait fait l'harmonie des sphères célestes! 11 faut bien le dire, malgré sa prépotence dramatique, M. Alexandre Dumas a été sifflé, et ceux qui ne sifflaient pas gémissaient et se lamentaient sur ce sifflet, hélas ! mérité. Quelle surprise pour tout le monde ! Le lendemain, sur lequel on comptait, le lendemain vengeur n'est pas venu. C'était le mardi, le jour des abonnés, comme on dit si noblement, maintenant, à la Comédie-Française, mais devant cette société du mardi, élégante, énervée, à moitié morte, ayant trop bon ton pour avoir beaucoup d'àme, la pièce tombée n'a pas trouvé de béquilles pour se relever. Et depuis, au lieu de marcher, elle se traîne comme un colimaçon qui s'obstine...

Est-ce la fin d'un règne que cette chute ? car M. Alexandre Dumas a vraiment régné et règne encore sur les théâtres et sur l'imagination publique!... A tort ou à raison, l'opinion en a fait le petit Napoléon dramatique de ce temps sans Napoléons. Certes ! je ne dis pas que sa Princesse de Bagdad soit encore sa bataille de Waterloo, mais peut-être pourrait-on comparer avec plus d'exactitude aux Adieux de Fontainebleau cette malheureuse pièce d'aujourd'hui, et d'autant plus qu'après sa défaite de lundi dernier, l'auteur veut, dit-on, faire ses suprêmes adieux au Théâtre. Pour moi, je n'en crois pas un mot. Déjà, dans une de ses préfa-

ces, ne nous avait-il pas menace de ses adieux au théâtre? et le voilà revenu, ou plutôt il n'est pas parti ! On ne guérit pas du théâtre. Mais puisqu'on n'en guérit pas, on peut en mourir...

Cette heure est-elle venue pour l'auteur de la Dame aux Camélias et du Demi-monde, cet enfant chéri des petites dames ? C'est là maintenant la question formidable. La pièce d'aujourd'hui est réellement inquiétante. Elle a d'affreux symptômes. Elle témoigne de l'exagération de ces défauts dans la manière d'un homme que le public ne voyaitpas et que la Critique n'osait signaler, tant cet homme exerçait de prestige ! Aujourd'hui, la Princesse de Bagdad a mis ces défauts dans les yeux de tout le monde, et à les en crever. Après la Princesse de Bagdad, on peut se demander ce qui doit venir dans la tête de l'auteur, en fait de folies et d'absurdités.

Car il ne faut pas ménager les termes. Je sais que la Critique — la fille aux relations et aux yeux d'or — est assez lâche, et que tout tremble devant M. Dumas ; mais il faut qu'il sache cependant mieux que par des sifflets anonymes que sa Princesse de

Bagdad est une pièce absolument folle. Ce n'est plus seulement ici le paradoxe ordinaire et sempiternel sur les femmes, que M. Dumas, qui n'a jamais eu qu'une idée dans toute sa vie, introduit dans ses pièces et soutient invariablement. C'est, à part toute préconception et tout système, radicalement une mauvaise pièce, qui donne même un démenti à la réputation de M. Dumas, lequel passe pour un constructeur de pièces, comme on est un constructeur de vaisseaux ! Le talent de charpentier et d'ébéniste, nécessaire, à ce qu'il paraît, à ces charmants ouvrages qu'on appelle des pièces de théâtre, manque dans celle pièce, incohérente et démantibulée, au grand charpentier et au grand ébéniste reconnu et presque acclamé dans M. Dumas. Mais là n'est pas le plus grave reproche qu'on puisse faire à la Princesse de Bagdad. Cette pièce n'est pas uniquement une mauvaise pièce parce qu'elle est mal faite et qu'elle ne coule pas dans la rainure comme un ouvrage de menuiserie habilement travaillé, mais c'est une mauvaise pièce dans le plus profond et dans le plus intime de son être, par le fond même de l'observation humaine qu'il y faudrait et qui n'y est pas !

Dès les premières scènes, en effet, de cette incroyable production, on peut se demander où l'on est, — si c'est à Bagdad,— ou en France, — ou dans la lune, — et si on se répond on doit se répondre que

c'est dans la lune; car, parole d'honneur! c'est dans la lune que l'on croit être, en supposant pourtant que la lune soit un astre ou un globe de bien mauvais ton et de bien mauvaise compagnie pour qu'on y rencontre des créatures comme en façonne M. Dumas. Il peut n'y avoir que dans la lune des millionnaires de quaranle millions d'insolence qui osent dire à la femme qu'ils prétendent aimer qu'ils l'achèteront, à quelque prix qu'elle se mette, et quei sans la presser, ils attendront ce moment-là, dont ils sont sûrs, appuyés tranquillement sur leurs quaranle millions, tout puissants et irrésistibles! Il n'y a que dans la lune où une femme, qu'on a appelée Lionnelte pour nous faire croire qu'elle est une lionne, puisse entendre celte outrageante déclaration sans rugir d'indignation et de colère!... 11 n'y a que dans la lune qu'il n'y ait pas de sonnettes pour faire venir un valet ni de valet pour mettre à la porte par les épaules ce Turcaret de quarante millions, justiciable de quarante mille coups de pieds dans le derrière ! — pour répondre à une richesse par une autre. Il n'y a non plus que dans la lune q ue la femme qu'on vient d'outrager, et à qui on a offert la clef de la petite maison où l'affreux formicaleo de ce trou d'or va l'attendre et qui l'a prise, cette clef, mais pour la jeter par la fenêtre, dès qu'il est parti (après lui avoir craché cette infâme injure : « Elle n'est pas tombée dans la rue,

« où quelqu'un pourrait la ramasser, mais dans « votre jardin, madame »,) s'en aille, à pieds plats et furtifs, la ramasser, comme l'abominable drôle l'a prévu !

Il n'y a toujours que dans la lune où, au second acte de la pièce, sans qu'on sache ce qui s'est passé dans cette âme de femme qu'on dit fière, on la voie arriver dans cette maison qui est son opprobre, pour demander (bien inutilement, puisqu'elle le sait !) pourquoi l'homme aux millions l'a si cruellement insultée, en payant ses dettes! Il n'y a enfin que dans la lune qu'une pareille femme, voyant son mari furieux entrer, comme sur la terre, avec un commissaire de police, se déshabille, jette sa robe au vent, et, presque nue, se vante du flagrant délit d'un adultère qui n'a pas été consommé ! Oui ! il n'y a que dans la lune où de pareilles choses puissent se passer. Pour ce monde-ci, l'homme et la femme restant ce qu'ils sont, c'est impossible ! Ce sont là des contes à faire dormir debout, dans leurs babouches, tous les califes de Bagdad, puisque, dans cette pièce, sans qu'on sache pourquoi, Bagdad ilya!

Il y a Bagdad, — mais c'est une fantaisie ! La pièce irait très bien sans cette princesse de Bagdad, qui, d'ailleurs, n'est qu'une moitié de princesse. Supposez que Lionnette, qui est la fille d'une marchande de marrons et de cidre et d'un prince de Bagdad qui, de Bagdad, est venu manger des marrons et cidrailler à Paris, soit tout simplement la fille de la marchande de marrons et du marchand de marrons, la pièce serait identiquement la même que ce qu'elle est... Ce grand constructeur de pièces qui ne doit rien faire d'inutile s'est permis, on ne sait pourquoi, cette superfétation, dans la sienne, d'une princesse qui eût tenté M. Jourdain, et qui n'est là que pour expliquer par la physiologie la fierté d'une femme qui, pendant toute la pièce, ne fait pourtant que des bassesses.

En effet, caresses et baisers à un mari qu'elle n'aime pas, mais qu'elle embrasse et qu'elle caresse en présence des amis de ce mari (ce qui se fait peutêtre encore dans la lune mais point dans les maisons où l'on se respecte) ; hypocrisie de l'adultère ; résolution de partir avec l'homme qui l'a déjà payée

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et qui va l'entretenir. Est-ce assez de bassesses pour une princesse, et même pour une femme du peuple ? Une autre superfétation encore, dans cette pièce d'un homme qui estré puté pour serrer ferme le tissu dramatique et ne jamais le surcharger, c'est l'histoire du duel racontée par l'odieux millionnaire au premier acte. On peut aussi le supprimer, et la pièce n'en sera pas moins ce qu'elle est toute entière. Pour ce qui est de la cause de ce duel, c'est une plaisanterie sur la bo=se du millionnaire, qui, à ce qu'il paraît, fut bossu autrefois, mais qui a maintenant les épaules droites grâce à ce duel, — ce qui est stupide, mais pas clair. Qua:;t à être déplacé, ce duel, il ne le serait peut-être pas dans la lune, mais il l'est extrêmement sur notre globule terraqué. En bonne compagnie, on ne raconte pas ses duels, surtout devant les femmes. Nous qui n'avons pas été élevés dans la lune, nos mères nous ont appris qu'il y a deux choses dont les hommes ne doivent jamais se vanter : c'est des duels qu'ils ont eus par malheur, et des femmes qu'ils ont eu le bonheur d'avoir.

Eh bien, tout ceci a véritablement paru par trop fort au public, et même aux adorateurs de M. Alexandre Dumas!... Quand on a sifflé ce lunatique, ils ont dû souhailer, eux, que sa pièce, sans faire tant de bruit, s'en allât où s'en vont tout silencieusement les vieilles lunes... Elle ira là certainement ; mais elle sera accompagnée de cette musique qui ne les charmait pas, l'autre soir ! Malgré leur tendre admiration pour M. Dumas, ses amis ont été, comme nous, qui ne sommes pas si tendres qu'eux, révoltés de bien des détails dégoûtants de cette pièce entreprise pour glorifier la femme dans sa maternité et pour rendre vivante cette idée, qui peut être vraie: c'est que l'enfant est tout pour elle, et qu'elle s'essuii à l'enfant et à ses baisers de toutes les boues qu'elle a traversées et dont elle ruisselle ! Seulement, il fallait s'y prendre mieux que M. Dumas... Il n'a été que l'homme de thèse qu'il est toujours, il n'a pas été le grand artiste dramatique que tout ce public attendait. Le moyen qu'il a employé pour changer l'âme de cette orgueilleuse Lionnette, qui n'a pas peur de se rouler, par orgueil blessé et

haine de son mari, dans la fange du concubinage et de l'adultère sans amour ; le coup de foudre dans l'ornière de ce sale chemin de Damas qu'elle veut suivre, n'a été presque (qu'on me pardonne l'image!) qu'un coup de pied au derrière de l'enfant qui entortille de ses bras les genoux de sa mère et que le brutal millionnaire envoie rouler sur le tapis. Cette vulgarité de moyen, cette conversion sans majesté, a soulevé la salle et a déterminé une tempête inconnue depuis longtemps au Théâtre-Français, et sous laquelle s'est engloutie la pièce avec le nom de son auteur.

Cette pièce toute entière, c'est Mlle Croizette, qui y débute dans le talent. Je n'ai jusqu'ici jamais dit du bien de Mlle Croizette, qui ne me paraissait pas, à moi, ce que le public a la bonté de la trouver ; mais aujourd'hui je lui rendrai justice ! Elle a entr'ouvert un bouton de talent qui pourrait être une belle rose demain.

Les autres acteurs ont été corrects dans des rôles odieux. Seule, elle a été nettement supérieure, dans un rôle qui ne l'était pas moins. Elle a montré beaucoup d'intelligence et de feu. Son genre debeauté allait à son rôle, comme ses robes allaient à sa beauté. Sans elle, assurément, cette misérable pièce n'aurait pas été écoutée jusqu'à la fin. Mais elle l'a soutenue. Cariatide qui n'avait pas que les deux beaux bras qu'on voyait, mais qui en avait dans le

talent deux autres qu'on ne voyait pas mais dont on sentait la robustesse. Chose surprenante ! elle a été troublée jusqu'à ne plus prononcer distinctement la fin de quelques unes de ses phrases pendant la durée de la pièce, quoique cette pièce lui fît un repoussoir superbe et quelle dût être heureuse de l'enthousiasme qu'elle excitait. Elle l'a senti pourtant, quand on l'a rappelée, et son visage l'a dit avec un sourire qui était le bonheur et qui pouvait le donner.

MADAME DE NAVARET

14 Février 1881.

Le théâtre, pour l'heure, est aux mères. Elles s'y suivent, processionnellement, et y tombent (aussi) comme des capucins de cartes... Nana, qui a précédé la Princesse de Bagdad, est une mère. La Princesse de Bagdad est une mère. Madame de Navaret, jouée cette semaine au Vaudeville, est une mère. Quelle litanie de mères! Quelle contagion, quelle pestilence de maternité ! C'est sur cette dernière corde de l'âme humaine, de ce pauvre instrument qui n'en peut plus, que les auteurs dramatiques à bout d'idées et de combinaisons jouent leur dernier petit air, hélas ! affreusement monotone. L'idéal du moment est là. L'idéal d'un moment est, du reste, presque toujours le contraire de la réalité! On écrit des idylles en temps de guerre. Les bourreaux de la Convention faisaient des romances dans

l'entre-deux des têtes qu'ils coupaient. Et quand une société n'a plus, comme la nôtre, ni mœurs, ni sentiments qui vaillent, on fait de la maternité 1

MM. de Courcy et Nus ont donc fait aussi une mère pour le Vaudeville. Mais leur mère, à eux, n'est point une fille, comme Nana, en plein commerce de son corps, et qui n'en a pas moins sa peLite fleur de maternité sur le fumier et dans la fange de sa vie. Ce n'est pas non plus, comme la Princesse de Bagdad, une fille de l'avenir, puisqu'elle vend déjà son corps et qu'elle n'est arrêté que par son enfant seul dans la rapide dégringolade de sa vertu ! La mère du Vaudeville est un autre genre de mère. C'est une mère vertueuse... Ma foi! une minute j'en ai douté. Elle prend des airs si tristes, dans le commencement de la pièce, quand elle parle de son mari mort qui lui a tant recommandé en mourant de bien élever son fils, que j'ai cru à quelque accroc lointain fait à sa vertu et que sa maternité, pour avoir plus de goût et produire plus d'effet, allait être salée de quelque remords; mais c'était une erreur. Il n'y a de sel d'aucune sorte dans cette Madame de Navaret... C'est doux, fade et innocent. Et, franchement, c'est trop facile que de faire des pièces, s'il n'y a qu'à nouer et à dénouer de ces rubans-là !

Ils s'y sont mis à deux, pourtant... Ils ont collaboré rudement dans cette babiole. Ils ont réuni,

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ces braves gens, tous leurs efforts, et se sont peutêtre donné des tours de reins pour arracher cette tête de laitue. Car, en fait de force, ils ne sont ni l'un ni l'autre des cabestans I

Faut-il vous raconter cette chosette, — simplette et maigrelette, — et qui n'est vraiment digne ni d'un tambour, ni d'un trompeUe? On pourrait l'appeler très bien : Le Duel impossible ou la Femme obligeante, diable de bon vieux titre qui ne vous prendrait pas en traître et comme on en donnait aux pièces de ce genre autrefois. Cette pièce, tenez ! elle est toute dans ceci, qui n'est pas bien gros : la réflexion imprudente d'une mère (Mme de Navaret) sur un duel de son fils qu'il lu raconte à la troisième personne et qui l'envoie à un second duel et peut-être à la mort, cette réflexion, et l'obligeance d'une amie (Mme de Risieux) qui veut empêcher ce fils de partir pour ce duel à l'heure fixe (et pour un motif, d'ailleurs, insuffisant), en lui faisant de ces coquetteries auxquelles la vanité des hommes, ces paons de fatuité, se prend toujours.

En un mot, voilà tout le nœud de la pièce ! Mais le dénouement de ce nœud n'est pas fait par la femme obligeante... Il est fait par la mère, qui ne craint pas de compromettre la femme obligeante et vertueuse en jetant par la fenêtre, au moment du départ, à son fils, le bouquet qu'il avait demandé pour ne pas partir. L'étourdi, qui se croyait adoré et qui revient avec le bouquet qu'il prend pour les arrhes de l'amour, trouve la femme obligeante nez à nez avec son mari, et voilà qu'au moins c'est le duel manqué qui reparaît avec un autre adversaire. Mais ce n'est là qu'un mirage de duel bientôt encore dissipé ! Le mari, suffisamment édifié sur la vertu et l'obligeance de sa femme par la mère, qui a jeté le bouquet et qui l'avoue, ne veut plus se battre avec le petit jeune homme en quête d'un duel, qui reste assez bêlement entre ces deux duels impossibles, et qui, pour ne pas passer pour poltron, à la fin de la pièce se fait soldat et va chercher un autre duel au régiment.

Telle est cette Berquinade, où il y a vraiment trop deBerquins! Il n'y a pas que la mère. Tout le monde est vertueux, dans cette pièce, et les innocences y sont transparentes à trois pas. Il y avait cependant peut-être, dans les plis chiffonnés de ce nœud de rubans, si facilement dénoué, une pièce qui pouvait avoir son intérêt et même son pathétique ; mais il fallait la voir et l'en faire sortir. Si cette Mme de

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Navaret, par exemple, eût envoyé positivement son fils à ce duel qu'il voulait avoir, c'est-à-dire à une mort possible, et que, mère héroïque, elle lui eût mis elle-même à la main cette épée dont il avait été désarmé et qu'il n'avait pas ramassée, alors il y aurait eu de la grandeur dans ce rôle de mère chez qui l'honneur eût parlé plus haut que la Maternité déchirée qui crie, — et il y aurait eu aussi du tragique dans la cruelle anxiété de ce duel, conseillé par elle. Je me suis dit en frémissant : « Va-t-elle le faire tuer? » Mais j'ai eu tort de frémir. Nous ne sommes plus au temps de Corneille. Les auteurs de Madame de Navaret n'ont fait ni uneespagnole, ni une romaine, mais une parisienne de ce piètre temps. Leur Mme de Navaret n'a d'héroïsme que pour commettre la mauvaise petite action de jeter par la fenêtre à son fils le bouquet que son amie n'avait pas voulu lui donner parce que c'était là l'engagement d'une promesse, et quand elle l'a avoué c'a été sans honte et presque sans repentir, comme si c'était la chose la plus simple du monde, — comme s'il était permis à toute mère de faire tout pour sauver son fils ! Et, de fait, les femmes de ce temps-ci sont bien capables de le croire ! C'est là le défaut moral, la lâcheté morale de cette pièce, dont la conclusion est juste à la taille de nos mœurs.

Aussi, cela n'a ému personne. Tout le monde s'est reconnu dans des sentiments si vulgaires, et on s'est fait l'accueil qu'on se devait ; on est resté froid. Le public, qui, depuis quelques jours, mâchait des pièces comme Nana et comme la Princesse de Bagdad, a treuvé que la maternité de Mme de Navaret manquait de piment, et ce n'est pas le jeu de Mlle Fargueil qui a réchauffé ce concombre. Mlle Fargueil, qui rentrait, je crois, ce soir-là, au Vaudeville, après une de ces meurtrières absences où l'on trouve au retour des talents qui ont poussé et qui ont empêché de trop s'apercevoir du vide que l'on croyait avoir laissé derrière soi, n'a pas pu montrer dans ce rôle de Mme de Navaret le genre de talent que généralement on lui reconnaissait autrefois. On la disait surtout passionnée. Ce soir-là, elle n'a pu se montrer que correcte, disant bien, — sobrement, élégamment, — mais avec une voix qui fut toujours d'un timbre désagréable et qui maintenant ressemble un peu trop au son d'une vielle qui ne va plus... Peut-être la passion Teût-elle transformée ; car la passion peut tous les

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miracles, à la scène comme dans la vie. N'ai-je pas vu, moi qui écris ceci, le visage de grenouille de Mme Dorval, cette batracienne, beau, de par la passion, et même plus beau que l'angle facial antique, et sa voix canaille (car elle l'avait naturellement canaille) devenir sublime dans les cris du cœur!... Seulement, la passion, chez Mlle Fargueil, si elle y est encore, si ce soleil qui pourrait n'être que couchant n'est pas encore tout à fait couché, la passion est vraiment impossible à introduire dans le rôle dont elle s'est chargée et dont une plus forte qu'elle ne serait pas capable de la faire jaillir ! C'est, d'ailleurs, leur histoire à tous, ces acteurs du Vaudeville, le plus distingué, par son ensemble, de tous les théâtres de Paris, d'avoir senti la faiblesse de leurs rôles et d'en avoir été victimes.

Seule, Mlle Pierson, Mlle Blanche Pierson, a dominé le sien par la supériorité de son jeu. Elle a été elle-même, et même plus qu'elle-même, dans la scène, V unique scène qui, dans Madame de Navaret, est toute la pièce.

C'est elle qui fait Mme de Risieux, l'amie obligeante qui veut sauver le fils de Mme de Navaret en l'empêchant de partir, et, franchement, quand on la voit et qu'on l'entend, on comprend qu'il reste, même sans le bouquet qu'elle ne lui donne pas!... Elle est, en effet, ravissante, dans ses diableries de coquette qui ne la séparent de la diablerie finale que de l'épaisseur de ce bouquet. Elle l'est de beauté et de talent, mais elle l'est encore plus de talent que de beauté, et c'est la première fois peut-être... La beauté aimable et charmante — la beauté ne l'est pas toujours 1 — de Mlle Blanche Pierson a joué souvent des tours perfides à son paient. Elle était si grande pour les yeux qu'ils ne voyaient qu'elle, et que les sens embrasés troublaient l'âme dans ses émotions les plus nobles et le calme de ses jugements. Les toilettes aussi de Mlle Pierson, qui sont des poèmes de goût et de génie> et qui doublent sa beauté, ont été longtemps une raison pour ne pas apercevoir le talent de l'actrice, qui n'a fini qu'à la longue par percer tout de ses rayons. A présent, on la voit toute entière, et elle

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