‹ Théâtre contemporainChapitre 12 sur 24 · MAI 'AME DE XAVARET 25S · texte numérisé non relu

MAI 'AME DE XAVARET 25S

est classée par l'opinion, qui est toujours en retard quand il s'agit d'apprécier les supériorités réelles. Je ne crains pas de l'affirmer : présentement Mlle Blanche Pierson est la Mlle Mars du théâtre du Vaudeville, qui vaut le Théâtre-Français, — ce qui rend l'équation complète. Un jour, j'ai dit de Mlle Delaporte, évanouie dans une espérance qui serait devenue probablement une gloire, qu'elle avait ramassé l'éventail de Mlle Mars. Mais Mlle Pierson n'a pas pris que l'éventail.

Elle a joué comme la grande Célimène, qui n'est plus maintenant l'inimitable, son rôle de coquette, et ici elle n'était soutenue ni par les vers divins ni par le génie de Molière, ni par le souvenir de Mlle Mars, qu'elle n'a certainement pas vue, comme Mlle Mars avait vu, elle, Mlle Contât, et s'était chauffée à la flamme de ce talent qu'elle avait si puissamment réverbéré et fait oublier par le sien 1... Mlle Pierson, sans modèle, s'est élevée solitairement et graduellement dans l'art de la Comédie. Je l'ai suivie du regard longtemps au Gymnase et dans son art, montant lentement, mais montant toujours. Elle était pourtant assez belle pour oublier l'étude de cet art difficile en ces jardins d'Armide dont elle était l'Armide, mais ce qu'elle cherchait dans son miroir, c'étaitmoins la femme que l'artiste, et c'est l'artiste qu'elle a fini par y trouver!

Et nous en avons eu la preuve ce soir-là. Dans cette Berquinade attendrie, où l'ennui coule de l'attendrissement, elle a éclaté de beauté, d'esprit, de mordant, de bouderie, de moquerie et de coquetterie, même avec son mari dont elle n'est pas contente parce qu'il se fie trop à sa vertu, et à qui elle demande des soupçons, des agitations, de la jalousie et un petit duel de temps en temps, pour lui prou ver qu'il l'aime et que d'autres l'aiment :

Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !

Mais c'est dans la scène très longue, et dans laquelle elle déploie des ressources et une variété vraiment inouïe de diction et d'attitude pour empêcher le duel et faire rester là ce friand de coup d'épée, qui veut s'en aller et qu'elle ramène, à chaque mouvement pour sortir, du fond de la scène jusqu'à elle, avec un art de démon sans cesser d'être ange, — ce qui est, je crois, la pire espèce de démons! — c'est dans celte scène, qui est peut-

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être plate à la lecture, qu'il faut la voir pour juger de son ensorcellement de grande comédienne. Elle y a quelque chose de si joyeusement provoquant, de si joyeusement guerroyant, celte coquette qui ne craint pas le danger, qui s'y expose, qui le brave et qui saute sur son dos comme la fameuse Femme nue sur son tigre. Sa beauté, sa toilette, les arabesques contournés de sa robe de bal autour d'elle quand elle marche si lutinement la scène devantcet amoureux qui la suit, qu'elle affole et qui la poursuit, sa coiffure blonde relevée, serrée, lissée, qui n'est plus le casque noir d'Alfred de Musset :

Une jeune guerrière avec un casque noir !

mais le casque d'or d'une autre guerrière, tout cela forme un ensemble de femme et d'actrice qu'on n'oubliera plus quand on l'aura vu...

Et cela seul absoudra les auteurs d'avoir fait cette pièce, qu'ils auraient dû nommer : Blanche Pierson, et non pas: Madame de Navaret.

PHRYNE

21 Février 188 1.

Il faut avouer que si la chose doit continuer comme cela, prochainement il n'y aura plus du tout de théâtre en France et que nous autres lundistes nous pourrons aller nous promener avec nos feuilletons ! La marmite du compte-rendu sera renversée... Depuis que j'ai pris la plume au Triboulet, je n'ai pas vu passer une pièce qui eût au front, je ne dis pas une étoile de talent, mais une étincelle. Ceux qui aimeraient tant à louer sont bien malheureux ! Les noms môme des auteurs pris longtemps par l'opinion pour des supériorités dramatiques, ne jettent pas l'illusion du passé sur la médiocrité présente de leurs œuvres. Les auteurs de Madame de Navaret, qui précède de huit jours la Phryné d'aujourd'hui : MM. de Courcy et Nus, n'ont pas, eux, de gloire à compromettre, — pas plus que M. Bus-

nach, puisque M. Zola a retiré son pied de la fange qui lui appartenait et que M. Busnach a filtrée pour nous la faire avaler. Mais M. Gondinet, mais M. Dumas, mais M. Meilhac, ont une réputation, et ils sont en train de la perdre! Dans les pièces qu'ils nous ont données en ces derniers temps, ce n'a été qu'une série de coups maladroits et manques. Ils n'y ont été que l'ombre d'eux-mêmes. Or, pour être l'ombre de soi-même, il faut être mort.

Je crois bien qu'ils le sont ou qu'ils vont l'être... et qu'on peut faire leur oraison funèbre comme déjà Ignotus, cette semaine, a fait celle de M. Emile Augier, avec une flatterie aussi éclatante que le talent qu'il a mis à la faire! Quand Roland, dans l'Arioste, fait celle de sa jument, qui avait toutes les qualités, il ajoutait qu'elle était morte. Ma morta! disait-il d'un ton désarçonné. Il faut bien que M. Emile Augier soit mort aussi : on ne parle pas de ce ton-là des hommes quand les hommes sont vivants. On attend le jour de leurs funérailles, et on ne recommence pas le lendemain ! MM. Gondinet, Dumas et Meilhac, vont-ils avoir aussi leur éloge posthume, et cette oraison funèbre qui est la dernière pelletée d'admiration qu'on jette sur vous pour en finir?... De ces talents, à peu près défunts, qui honorèrent le théâtre, M. Meilhac semble, aux œuvres, le plus moribond des trois. Les autres n'ont qu'une œuvre ; lui, il en a deux ! Après Janot,

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