‹ Théâtre contemporainChapitre 18 sur 24 · PAS DE FEUILLETON · texte numérisé non relu

PAS DE FEUILLETON

gloire se résumait toujours, — celle facilité n'est plus maintenant capable de féconder la tète vidée de ceux qu'elle inspira naguôres et la tète vide de ceux qui leur ont succédé et qui ne les remplaceront pas.

Et voilà la raison suprême pour laquelle le théâtre ne peut plus rien produire ! Il périt par le vide des esprits. Voilà pourquoi, à ce moment du siècle, il est aussi pauvre et aussi stérile que ce triste siècle, pauvre en tout: en littérature, en politique, en arts, en hommes, et qui doit mourir de celle pauvreté ; car les peuples ne meurent jamais que de cela. Ce n'est pas 1 epée qui tue les peuples. C'est la pauvreté et la famine. Et nen pas la pauvreté et la famine comme l'entendent les économistes qui écrivent l'Histoire, mais la pauvreté et la famine intellectuelles de toutes leurs facultés épuisées. C'est par là que meurent toutes les sociétés qui furent, un jour, de grandes civilisations. L'homme, avant de mourir, revenu à l'eufant, devient bête, et le théâtre le devient en ce moment, parce que, chaque jour, sa fin approche. Le premier des arts intellectuels

dans l'ordre du temps, il doit mourir nécessairement le premier, et pour l'instant, il agonise...

11 périt également et par les œuvres et par les hommes, — les hommes devenus absolument impuissants à faire œuvre qui vaille dans cet art, aussi impuissant qu'eux ! Vous le voyez, les œuvres mêmes ne viennent plus ! Jamais leur rareté n'a été plus grande. Depuis que la saison théâtrale est commencée, depuis plus de quatre mois on n'avait vu au théâtre une aussi effroyable, une aussi désolante aridité. On n'y a vécu que sur Nana, tirée d'un roman, par conséquent d'invention dramatique parfaitement nulle, et sur la Princesse de Bagdad, sifflée et pourtant maintenue au théâtre, parce qu'il n'y a pas d'autre pièce pour l'en chasser. Allez ! s'il y en avait, depuis longtemps elle n'y serait plus. Divorçons, à proprement parler, n'est pas une pièce. Elle n'en est une qu'à malproprement parler. C'est une exhibition de gestes et de plaisanteries que devait avidement rechercher le noble siècle dont les femmes portent des cochons en guise d'amulettes ! En dehors de ces trois pièces, réduites à ce qu'elles sont, qu'avons-nous eu au théâtre qui puisse nous faire croire que l'Art dramatique ait de la vie dans les veines pour longtemps encore?... Ni pièce qui promette un homme, ni homme qui promette une pièce, ne s'est imposé au public en autorisant une espérance. Certes! la littérature des livres est présen-

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Lemenl bien médiocre, mais, comparée à la lillérature dramatique, elle est d'une évidente supériorité. Prenez les livres qui s'éditent, et mettez-les en regard des pièces qui se jouent ! Et les livres pourtant qui s'éditent ne se font pas, eux, pour ce qu'ils rapportent, tandis que les pièces de théâtre, même les plus vulgaires et les plus courtes, tentent les esprits sordides et bas de la génération actuelle par la perspective de ce qu'elles peuvent rapporter.

Mais cette tentation ne suffit même plus. Tout puissant à d'autres époques, l'Art dramatique emportait, comme un astre dans son orbite, toutes les imaginations. Aujourd'hui, tombé de sa hauteur d'Art dans l'abjection d'une industrie à laquelle l'Art se mêle, il est vrai, plus ou moins, il n'a plus même assez de virtualité industrielle pour exciter dans les esprits qui s'en occupent l'effort volontaire et soutenu qu'il faudrait, je ne dis pas pour faire un chefd'œuvre, mais seulement pour faire une bonne pièce... Celles qu'on fait maintenant méritent-elles ce modeste nom ? Les succès d'estime, comme on disait jadis, ne sont-ils pas à présent aussi rares que

les succès d'admiralion et d'enthousiasme? Ou plutôt y a-l-il succès? Gela peut-il s'appeler un succès, l'accueil que fait le public à toute pièce? Le public de ces pièces ne ressemble-t-il pas aux auteurs de ces pièces, et n'a-t-il pas, comme eux, cette lassitude et cet ennui que produit un Art qui se meurt de vieillesse, et qui, pour vivre encore ou faire mine de vivre, est obligé de revenir à des situations et des combinaisons profondément usées et auxquelles le génie même de Shakespeare ou de Molière n'ajouterait pas?

Tel est l'état présent du théâtre, et cet état présent, il faut bien le dire, c'est sa mort prochaine. C'est la mort du théâtre ! Je ne dis pas la mort des spectacles. Des spectacles, nous en aurons toujours ! Mais c'est la mort du théâtre par le fait de sa conception définitivement épuisée. J'ai souvent, dans les feuilletons du Triboulet, laissé entrevoir cette idée, qui n'est pas gaie pour un joyeux bouffon comme lui, que le théâtre en était à sa dernière heure. Mais aujourd'hui, dans son absence de pièce jouée pendant toute une semaine, — symptôme de défaillance qui, croyez-le ! va se répéter, —j'ai profité du papier blanc qu'il me laissait pour le montrer mieux.

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