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LA REINE DES HALLES

11 Avril 1881.

C'était lundi — c'est-à-dire il y aura huit jours lorsque ce feuilleton paraîtra — qu'ils ont inauguré ce nouveau théâtre qui s'appelait autrefois le Théâtre des Menus-Plaisirs, et qui sera peut-être désormais le théâtre des grands. Son premier soir, d'excellent augure, en a été comme la promesse... Parmi tant de théâtres qui défaillent et qui meurent, celui qui vient de naître est vivant, et quand la vie est quelque part, elle a son magnétisme et sa contagion, et nous avons tous senti, lundi soir, l'électrique influence de cette vie subite et rare à laquelle, depuis longtemps, nous n'étions plus accoutumés. Le public, cet instrument aux cordes détendues par l'ennui des pièces qu'on lui joue, mais qui ne demande pourtant qu'à retentir, a vibré lundi sous le multiple archet de cette musique, de ces chansons, de ces acteurs, de ce spectacle ! Il y a

eu, entre lui et le théâtre qui commençait si bien, une harmonie instantanée et soutenue, et les coudes qui se touchaient, dans la salle remplie, avec de joyeux frémissements de plaisir, en disaient encore plus long que les mains qui applaudissaient. Ils disaient l'émotion même qu'on éprouvait, et les applaudissements n'en disent que la reconnaissance !

L'âme de tout cela, il est vrai, a été Thérésa, l'âme immortelle de Thérésa, que ni les années, ni le succès, ni la popularité, ces choses terribles qui usent les âmes, n'ont pas usée, et qui, parle renouvellement de la première impression qu'elle me causa quand je l'entendis pour la première fois, a toujours pour moi l'air et le charme du plus délicieux des débuts! C'est elle qui jouait la Reine des Halles, dans cette pièce qu'on a dû faire pour elle, et elle a été, ce soir-là, la reine attendue et acclamée de ce théâtre qui attend aussi son roi ; car on parle de l'engagement de Paulin Ménier, — l'acteur le plus fait pour partager avec elle la royauté de ce théâtre nouveau. Thérésa et Paulin Ménier! deux forces dramatiques qui s'adosseraient si robustement et si triomphalement l'une à l'autre, comme les supports de l'écusson de la Comédie- Parisienne, qui vient de repeindre avec tant d'éclat et de rajeunir son antique blason effacé.

La Comédie-Parisienne, qui ne sera pas, nous

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l'espérons bien, seulement parisienne, quel bon nom de Ihéàtre pour tous ceux-là qui en ont assez du pauvre vieux drame qui croule de toutes parts, exactement comme la 'pauvre vieille tragédie qu'il avait fait crouler ! Débris sur débris, entassement de ruines sur lesquelles nous nous préparons à danser.

Car la Comédie-Parisienne, si on la prend au mot, nous donnera la comédie sans épilhète, cette comédie qui, s'il lui en faut une absolument, pourrait s'appeler la comédie très française, allant du vaudeville jusqu'à l'opérette, mais ne se dispensant pas d'avoir de l'esprit sous prétexte de musique ou sous prétexte de spectacle, — qui est de la musique encore : car le spectacle est la musique des yeux !... Nous aurons l'un et l'autre ici, je le veux bien, mais dans une juste proportion et à condition que cette comédie-là, sur laquelle nous comptons, se rappellera surtout, ainsi qu'à nous, qu'elle est la fille de cette chose si française, si profondément et tout à la fois si légèrement française, qu'on appelle

le vaudeville, ce genre charmant de comédie que l'esprit français, qui s'est trahi lui-même en l'abandonnant, a si bêtement abandonné ! Depuis longtemps, en effet, il n'existe plus, et nous voudrions le voir revivre. Il y a bien encore un théâtre du Vaudeville, que je m'obstine à trouver, moi, dans sa direction et dans l'ensemble de ses acteurs, supérieur au majestueux Théâtre-Français, qui marche sur son ancienne gloire comme les femmes maladroites marchent sur leur queue. Mais ce théâtre du Vaudeville fait anachronisme avec son nom, et si la Comédie-Parisienne que voici ne le porte pas, elle peut, du moins, se montrer digne de le porter. La Reine des Halles, qu'elle vient de nous donner, est une opérette, mais, comme toute opérette, elle n'est au fond qu'un vaudeville renforcé d'une musique et d'un spectacle que le vaudeville primitif ne connaissait pas. Seulement, toute opérette qu'elle est par la musique et par l'étalage du spectacle, la Reine des Halles est, par l'observation, la gaîté vraie et quelquefois l'attendrissement, bien au dessus des affreuses bouffonneries imbécilles qui mettaient le bon sens et jusqu'à la poésie en pièces, et qu'a réchauffées trop longtemps des sons de sa musique Offenbach, ce Lully de l'encanaillement.

Les auleurs de la Reine des Halles sont restés, eux, dans l'observation et dans la réalité de la comédie, en nous offrant le tableau exact de la Halle de

Paris et de ses mœurs. C'est sur ce fonds-là qu'ils ont été— je leur en fais bien mon compliment ! — des vaudevillistes, et des vaudevillistes spirituels, et qu'ils ont enlevé sur ce fonds ardemment peint et brillamment varié leur pièce, cette pièce à laquelle ils n'auraient peut-être pas pensé s'ils n'avaient pas eu sous la main une actrice comme Thérésa.

Car elle est maintenant une actrice, cette femme qui a commencé par n'être qu'une chanteuse, — et une chanteuse de café chantant I Elle est maintenant une fière et grande actrice ! Elle l'est devenue, ou plutôt elle l'était déjà, comme elle était une chanteuse, sans se douter du talent qui dormait en elle et qui, au premier mot chanté par elle, s'est tout à coup éveillé comme une Aurore qui allait devenir le jour 1 La caractéristique de Thérésa, —je l'ai dit ailleurs, dans cette Veilleuse allumée à la Lanterne de Rochefort et maintenant éteinte, et qui pour Thérésa eut une minute l'éclat d'une torche ; — la caractéristique de Thérésa, de celte femme naïve et savoureuse comme l'eau des sources, c'est la beauté

de l'instinct, la beauté de l'instinct qui est sa justesse, et qui, du premier jaillissement, lui fit dépasser en hauteur toutes les cantatrices et leurs méthodes, et qui maintenant l'a faite actrice à rendre jalouses toutes les actrices de talent, de réflexion, d'effort et d'études !

Je l'ai vue, et je puis dire retrouvée, lundi soir. Depuis l'écroulement de l'Empire et sa gloire de chanteuse à elle, qui ne s'était pas écroulée et qu'elle avait arrachée, à force de talent, à cette bégueule d'opinion publique qui longtemps, disons le mot fangeux, la traita de canaille, je ne l'avais pas vue, mais, certes ! je ne l'avais pas oubliée. Les envieux, ou plutôt les envieuses qu'elle a l'honneur d'avoir, m'avaient raconté que cette maigre cigale sonore, dont les Alcibiades d'Athènes auraient mis l'image dans leurs cheveux, était devenue ce quelque chose de lourd, d'empâté, de gras, d'informe et presque de difforme, qui avait étouffé la beauté royale de Mlle Georges ; mais quels n'ont pas été mon étonnement et ma joie quand je l'ai retrouvée, cette svelte et peut-être trop svelte des anciens jours, une femme physiquement accomplie, poussée dans la chair qui lui manquait autrefois comme dans le talent qui ne lui manquait pas, et auquel elle avait ajouté. Je l'ai retrouvée aussi spontanée, aussi instinctive qu'elle l'était, aussi native et géniale de talent que l'eau est de l'eau, et j'en ai été d'autant

plus heureux qu'à cette bombe d'artiste, quand elle s'éleva pour éclater, j'avais tracé sa parabole !

Je l'avais devinée. Je lui avais dit, j'avais été le premier à lui dire : « Si le Théâtre-Français n'était pas si bête, il vous dirait : Jouez-moi donc Dorine, dans Tartuffe! Et vous ferez courir tout Paris à Tartuffe, comme Rachel le fit courir à Andromaque, l'instinctive Rachel qui n'en savait pas plus que vous ! » • Mais le Théâtre-Français, qui croyait à Sarah Bernhardt, n'était pas capable de seulement entrevoir l'actrice cachée dans la chanteuse et qui ne demandait qu'à en sortir ! Le Théâtre-Français, parmi les théâtres c'est l'Académie. Il a la cécité de regard des quarante Quinze- Vingt de l'Académie, et il est aussi gourmé et pédant qu'eux. Thérésa, ignorée de ce vieil aveugle de Théâtre-Français, et qui sait ? peut-être méconnue, a dû longtemps chercher, çà et là, en vain, un théâtre assez large pour elle, et c'est enfin la Comédie-Parisienne qui le lui a donné... Elle y a joué la Reine des Halles avec le talent de chanteuse qu'on lui connaissait; mais la chanteuse n'a étonné personne : on s'est livré une fois déplus à cette chanteuse qui donne un plaisir si près du bonheur quand on l'écoute. Mais c'est l'actrice qui a dû étonner tout le monde. C'est l'actrice qui a pris l'admiration avec puissance, et qui l'eût forcée, cette admiration parfois rebelle, si elle avait fait seulement mine de résister.

Mais elle n'a pas résisté. L'actrice a été applaudie encore plus que la chanteuse, et même, quand on a applaudi la chanteuse, c'est encore, dans la chanteuse, l'actrice qu'on applaudissait. L'actrice, en effet, a été nettement supérieure. Les auteurs de la Reine des Halles avaient parfaitement vu que Thérésa, la forte artiste populaire, pouvait être une poissarde sublime et charmante, et pour qu'elle le fût ils avaient composé très habilement pour elle un rôle qui devait mettre en relief les qualités qui l'ont toujours distinguée : la rondeur, la verve familière, la vaillance, la franchise, la cordialité. Ils avaient même deviné qu'il y avait dans le fond de son talent, à cette fille plantureuse, à ce puits artésien de facultés, des sources encore inconnues de tendresse, et ils ont fait de la femme qui chantait si bien autrefois : Cest pour l'enfant ! une robuste mère, divine de faiblesse maternelle.

Seulement, ils n'avaient pas besoin de cette intelligence qui a compris toutes les ressources du talent de Thérésa. Ils n'avaient pas besoin de se donner tant de peine pour faire sortir de la chanteuse la grande actrice. C'est dans la partie de son rôle qui n'est pas écrite que Thérésa s'est le mieux révélée,

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lundi soir. Elle a eu des gesles d'une noblesse étonnante, des gestes d'une beauté d'enveloppement à ceindre toute la salle, et d'une puissance à l'emporter!

Elle a eu enfin les gestes de ses bras, qui sont toujours, eux et ses mains, des bras et des mains de princesse, que la manière dont elle jouait son rôle de poissarde pouvait seule faire oublier. J'ai entendu dire autour de moi à quelques femmes qu'elle avait perdu je ne sais quelles notes dans l'étendue de sa voix ; mais elle a prouvé, pendant toute la pièce, que sans voix même elle chanterait encore le couplet avec le charme de sa manière incomparable, et qu'elle pourrait réaliser le mot si profond de Choron qu'il en paraît fou : « On peut « chanter avec les genoux. »

Et voilà aujourd'hui ce que je voulais dire de Thérésa. Je reviendrai, sans nul doute, à cette femme surprenante. Seulement, ce que je demande pour elle aux auteurs qui vont lui faire des rôles dont cette Reine des Halles est le premier, c'est de lui en faire dans un autre accent que celui-ci. J'aimerais à la voir lutter contre des rôles moins en accord parfait avec sa nature, pour savoir ce que pourrait nous donner cette fille qui n'a rien fait pour être ce qu'elle est, et qui n'a eu pour bercer son enfance et ses facultés ignorantes, ô poésie ! que les sons du violon de son père le ménétrier.

19 Avril 1881.

Il fallait du courage et presque de l'audace pour prendre à l'Histoire, où sa grandeur est discutée et niée par des plumes terribles, et mettre à la scène la femme historique qui a porté ce nom. Cependant, il y a six ans, un jeune poète, jeune encore au moment où j'écris et dont le premier succès avait été un succès de théâtre, quoique la pièce à laquelle il le dut {le Passant) fût plus un dialogue poétique qui enleva les imaginations qua proprement parler unep ièce de théâtre, un jeune poète d'un talent incontesté comme poêle, mais individuel, élégiaque, idyllique, d'une simplicité très pénétrante et très puissante sur le cœur des femmes, le Wordsworth enfin de cette École descriptive qui rappelle l'École des lacs anglais, M. François Coppée, n'eut pas peur de ce sujet de Madame de Maintenon qui aurait

dû le faire trembler... Mais s'il ne trembla pas, ce furent les directeurs de théâtre qui tremblèrent!... Vous les reconnaissez bien là, n'est-ce pas?... à ce courage et à cette ardeur dans l'initiative, ces vieux masques de directeurs qui ont peur de tout, et même ont encore d'autres craintes !... Us n'osèrent pas ce que le jeune poète avait osé...

La pièce était bravement écrite en vers, dans cette langue divine des vers méprisée par ce temps sacrilège. Elle avait cinq actes et un long prologue qui en faisait six. Elle ne prêtait, dans sa gravité, à aucune de ces exhibitions fastueusement bêtes, lesquelles charment à présent le goût d'un public corrompu, qui aime les spectacles tels qu'on les pratique aujourd'hui et non plus le théâtre tel qu'on l'entendait autrefois. On conçoit que ces héros de directeurs reculassent devant tout cela... Lanternée, ballottée, refusée, cette pièce de Madame de Maintenon dormit tranquillement ces six ans dans les cartons de l'auteur, quand elle s'est réveillée à l'Odéon, mardi soir, de son petit sommeil d'Epiménide, et elle a eu un succès grave comme elle, — plus grave que retentissant, — mais qui se fixera dans la tête du public, cette caboche qu'il faut fendre, comme une bûche qu'elle est, avec le coin d'un succès, pour y introduire une idée. C'est que l'élégiaque Coppée n'est pas homme à rester cantonné dans le domaine poétique qu'on lui consent, et qu'il est très capable

d'en sauter la haie et d'être dramatique tout autant que ceux qui, présentement, semblent l'être le plus!

Voilà toujours le résultat obtenu, mardi soir, à l'Odéon, envers et contre tout, malgré la difficulté du sujet de la pièce et malgré la façon détestable dont elle a été jouée, estropiée, macérée, triturée, mâchonnée, dans la langue très élevée et très littéraire qu'elle parle, par des acteurs qui n'en savent pas le premier mot ! Certes! avec les convictions que je n'ai cessé d'exprimer sur la mort visible du théâtre depuis que j'ai l'honneur d'écrire au Triboulet, je ne crois pas, je ne peux pas croire que la Madame de Maintenon de M. François Coppée ressuscite cette vieille grenouille morte d'Art dramatique, mais elle l'aura galvanisée.

Du reste, je n'ai jamais admis, pour ma part, cette impossibilité de faire un drame que jettent assez malhonnêtement au nez de M. François Coppée des esprits peut-être jaloux de ses succès poétiques, qui ont été immédiats, qu'il n'a pas attendus une minute, et qui sont, dans toute vie litté-

raire, le réveille-matin le plus matinal de l'envie. L'écrivain qui a fait le Petit Marquis (de moitié avec M. Armand d'Artois, lequel ne donne sa moitié de rien dans un ouvrage quand il y a du talent), l'écrivain qui fit ce drame, — dont le premier acte fut applaudi à outrance et qui fut sifflé glorieusement au second, par la plus inepte des inconséquences, quoique ce second acte sortît du premier comme un second anneau d'un premier anneau dans une chaîne, — avait évidemment les facultés de combinaison et l'intelligence réfléchie de ce qu'on appelle l'Art dramatique ; et si on les lui conteste encore aujourd'hui, c'est que, poète senlimental et descriptif reconnu par la foule, il ne pouvait pas être autre chose, — comme Chateaubriand, par exemple, auquel je ne le compare point, mais qui, dans l'idiote opinion du monde, ne put jamais être un grand homme d'État, quoiqu'il le fût, parce qu'il était un grand écrivain ! L'âme humaine manque tellement de générosité que c'est assez pour elle de reconnaître une supériorité dans un homme, mais qu'il lui est absolument impossible d'en reconnaître deux! Ah! plutôt mourir que de convenir de cela ! C'est ignoble, mais c'est ainsi. Voilà les hommes ! Je ne sais pas si on le comprendra, mais M. Cjppée vient de faire la preuve que le vieux jeu étant donné de l'Art dramatique — ce vieux jeu auquel, selon moi, on s'attarde trop aujourd'hui, — il

en bat les cartes aussi bien que personne, et il l'a prouvé d'autant plus que la femme qu'il a choisie pour l'héroïne et le sujet de son drame est la femme la plus anti-dramatique qui ait peut-être jamais existé.

Elle est grande, ah ! oui ! ce n'est pas douteux. Elle est grande, mais sa grandeur n'est pas dramatique ! C'est Mme de Maintenon la reine voilée, — qui a gardé son voile et qui n'a pas voulu qu'on le surmontât d'une couronne! C'est Mme de Maintenon raisonnable et discrète, qui, si elle était ambitieuse (chose incertaine), n'a voulu que la réalité de l'influence et du pouvoir et en a dédaigné et repoussé le faste, ce que beaucoup d'homme?, même parmi les grands, ne feraient pas! et qui, si elle ne fut qu'une chrétienne, fut une reine comme Blanche de Castille, pour ne conseiller seulement que des actes chrétiens au grand roi ! Parmi les reines de France, celle qui vient, selon moi, immédiatement après Blanche de Castille, c'est cette marquise de Maintenon, qui déclina l'honneur d'être reine et qui pourtant humblement et sublimement le fut, et, phénomène unique dans l'Histoire, qui arriva au pouvoir par la vertu et par la raison et plut à un homme qui n'était plus jeune, à un Assuérus fatigué de toutes les jeunesses et de toutes les beautés de son royaume, et dans le cœur ennuyé de qui elle s'assura, à force de solidité, de bon sens et

de piété. Quoi de plus grand, mais quoi de raoins dramatique?

Ajoutez à cette grandeur qui ne parle ni aux yeux ni aux passions de la foule ceci qu'elle est impopulaire, et que la plupart des esprits, au xixe siècle, vivent encore sous l'impression que nous a donnée Saint-Simon, qui, à. force de génie, nous a enchantés de ses haines, et la Palatine, dont les injures abominables font plaisir à ce qu'il y a de moins noble en nous!

Il est vrai que les pénombres où elle a vécu à la cour et qui l'ont suivie dans l'Histoire ont permis à l'auteur du drame d'aujourd'hui de la peindre, comme un poète dramatique a le droit de peindre des personnages trop profonds pour être clairs, en ajoutant à leur réalité quelque chose de sa fantaisie sans qu'on puisse le lui reprocher. Sans cela il n'aurait pas pu mettre à la scène ce sphinx voilé pour tant d'esprits qui ne voient pas, comme moi, à travers son voile noir de veuve qu'elle ne quitta jamais, la majestueuse grandeur de cette figure qui finira par rayonner et par tout percer en Histoire.

Assurément, M. Coppée ne nous l'a pas donnée comme il aurait pu la comprendre; mais enfin, dans un temps comme celui-ci, avec le parterre qu'il devait avoir devant lui et dont dépendent toujours les plus fiers auteurs dramatiques, il ne l'a pas faussée, il ne l'a pas salie des préjugés contemporains, et nous l'avons eue dans la pureté, sinon intégrale, au moins relative de son caractère. 11 s'est bien gardé de la faire mère de cet enfant dont la crédulité des partis qui croient tout l'a souillée. Et si, femme de Scarron dans le prologue de la pièce, elle aime l'homme avec qui elle a été élevée, ça été d'un amour chaste qui n'a pour témoignage qu'un livre de prières que l'homme aimé qui la quitte lui rapportera un jour, lorsqu'elle sera libre. C'est ce psautier qui est la bobine sur laquelle s'enroule toute la pièce. Moyen qui, du reste, n'est pas plus mauvais que les moyens qu'on emploie de toute éternité au théâtre, que ce soit l'anneau dans une pièce ridicule comme VArbate, ou le mouchoir d'Othello dans une pièce de génie. Ce n'est pas là ce qui importe ! Non ! ce qui importe, c'est que Mme de Maintenon ne soit pas une seule fois insul-

tée dans la grande mémoire que ceux qui l'hono* rent gardent d'elle, et que le poète de ce drame soit resté le poète impersonnel, placé bien au-dessus des idées basses auxquelles il n'a pas voulu demander un succès qui eût été une clabauderie. Il n'a pas traité, lui, Mme de Maintenon comme, Victor Hugo a traité jadis Lucrèce Borgia...

Et c'est ce qui a donné à son succès de l'autre soir et sa justice et sa noblesse, quelles qu'aient été les émotions de celle pièce où l'intrigue inventée par M. Coppée est menée habilement autour de Mme de Maintenon et qui l'enveloppe. M. Coppée l'a nouée et dénouée, cette intrigue, avec une dextérité de main qu'on ne lui supposait pas. Alexandre Dumas s'y prenait ainsi dans ses pièces à personnages historiques ; mais il ne les aurait pas écrites de cette façon-là en vers. Je ne tiens pas — et on le sait ici — en assez grande estime les choses du théâtre et les contextures que l'Art dramatique exige, pour raconter ici en détail l'intrigue dont Mme de Maintenon et Louis XIV sont le centre auquel tout aboutit dans la pièce de M. Coppée. Ce qui m'intéresse particulièrement, ce qui intéressait tous les esprits élevés présents à ce spectacle, c'est le tableau des passions religieuses et politiques du temps, c'est le protestantisme armé contre le Roi catholique qui amène la très belle scène de la conspiration au fond des catacombes, et qui a décidé et enlevé à coups de

MADAME DE MAIXTKXON 3 ",!)

beaux vers et de beaux sentiments le succès de la pièce, quand il était encore une question.

Eh bien, là aussi, dans cette scène que la Critique du lendemain a trouvée cornélienne, M. François Coppée a été aussi impersonnel devant les protestants que devant Mme de Mainlenon ! Il a l'ait parler les protestants comme ils devaient parler, mais rien de plus. Ils se sont tenus dans la généralité de leurs sentiments et de leurs rôles, mais pas un mot qui sentît la déclamation, pas le moindre tisonnement dans ce vieux foyer de récriminations qu'on appelle la Révocation de l'Édit de Nantes et qu'on aurait furieusement applaudi, si M. Coppée l'avait voulu. Heureusement, l'artiste, qui n'a vu que l'Art dramatique en faisant sa pièce, a dédaigné ces choses abjectes et n'a pas voulu prostituer là-dedans sa main pure...

Quant aux acteurs, ils sont si mauvais que le succès de la pièce est incroyable; mais, à la lecture, ce sera peut-être le meilleur repoussoir des beautés de la pièce que le souvenir de l'avoir vue jouer comme ils la jouent... Elle paraîtra alors avec tout son mérite, augmenté de cela qu'on ne les entendra plus.

25 Avril 1881.

C'est le Gymnase qui nous a donné la seule nouveauté de la semaine, mais quel pauvre œuf de Pâques que sa pièce de Monte-Carlo ! Les faiseurs dramatiques à qui nous la devons ont-ils eu la prétention d'écrire une comédie ou un drame ?... On ne le sait pas bien, et peut être eux-mêmes ne le savent-ils pas mieux que nous. Mais s'ils ont voulu faire une comédie, elle manque profondément d'esprit et de gaîté, — et si un drame, avertissons-les qu'il est du pathétique le plus facile et le plusvulgaire ! Franchement, il faut bien en convenir, cela ne semble guères là qu'un prétexte à exhibition, — l'exhibition d'une maison de jeu photographiée avec exactitude, une espèce de panorama dramatique que les yeux avalent, comme ils avalent tout, ces gourmands, mais à la jouissance desquels ne s'ajoute pas un plai-

sir intellectuel d'un caractère plus noble... Et cela est si fort, dans sa réalité matérielle et grossière, que quelques spectateurs autour de moi sont allés jusqu'à prétendre et affirmer que cette pièce de Monte-Carlo n'était rien de plus qu'une réclame, à l'américaine, introduite audacieusement pour la première fois au théâtre ; et de vrai, la pièce semblait faite pour mériter et justifier l'insulte de cette outrageante supposition !

Il y a pourtant des joueurs dans cette pièce, — et même il était impossible qu'il n'y en eût pas, puisque les maisons de jeu ne sont pas des mécaniques qui vont toutes seules, et qu'on voulait nous montrer une maison de jeu dans son ignoble gloire. Mais cène sont pas eux, ce n'est pas l'âme des joueurs, ce n'est pas la nature humaine en proie à la passion du jeu qui est l'intérêt central de la pièce. On ne peut pas s'y tromper : évidemment c'est la maison de jeu, c'est la copie exacte et minutieuse de cette maison, qui, à elle seule, tient tout un acte sur trois et le plus important, puisque c'est le second !... Il fallait cependant bien un homme, dans cette maison infâme et sotte, un petit bout d'âme humaine quelconque qui intéressât, pour y accrocher, comme à un clou, le tableau matériel offert aux appétits matérialistes de ce temps qui n'a goût et souci que des choses physiques... Seulement, le type nécessaire à la chose de MM. Belot et Nus pour humani-

ser leur spectacle ne leur a pas coûté grand'peine, ils ne l'ont pas cherché et trouvé bien loin. Ce n'a pas été le joueur de Regnard, qui va de l'amour du jeu à l'amour de sa maîtresse, et qui est le volant éternel de ces deux raquettes, amoureux fou quand il est en perte, et, quand il gagne, cessant tout à coup d'être amoureux. Type vrai et charmant d'une époque où la comédie était possible et où l'on aimait à rire encore! Non ! leur type,à eux, a été d'une tout autre espèce, digne d'un temps où l'on est hypocritement sentimental au théâtre quand on l'est si peu dans la vie ! et c'a été le père de famille placé entre l'amour du jeu et l'amour de ses enfants, ce type usé comme une vieille pantoufle sur les planches de tous les théâtres, mais qui, sous une main vigoureuse, capable de le creuser, pourrait encore donner des impressions.

Mais la main n'y est pas... Le père de famille de Monte-Carlo, entre ses enfants qu'il adore et le jeu qu'il adore encore plus, n'a aucune originalité, ni dans son honnêteté, ni dans son vice ! Au lever du rideau, on le voit combinant, tête à tête avec son

valet, des coups à jouer qu'il marque avec des haricots, des haricots qui ont eu, par parenthèse, le plus grand succès dans la pièce ; car, dès que leur nom revenait, il faisait éclater de rire ce public d'imbécilles sur lequel les auteurs dramatiques, qui veulent tous le succès à vil et bas prix, ont, ma foi ! bien raison de compter. Or, il a une filleule, ce bonhomme, une filleule joueuse comme lui, mais plus heureuse que lui, — et qui sera son bon génie au dernier moment delà pièce... Elle, c'est le vice aimable et gai, un contraste avec son parrain, qui est le vice radoteur et lacrymaloire. Tout le premier acte, qui ne prépare rien, n'annonce rien, n'expose rien, comme l'on disait autrefois, est consacré seulement à nous montrer toutes les manies, toutes les superstitions, tous les fétiches des joueurs, qui se ressemblent tous, dans ce vieux joueur qui les concentre, et à nous présenter ses filles, dont l'une est mariée et l'autre va se marier quand la pièce commence. Ces deux excellentes filles souffrent beaucoup toutes les deux de la folie de leur vieux père, qui, comme toutes les folies passionnées, s'exaspère d'autant plus qu'il vieillit, et elles la surveillent ; mais, malgré toute leur surveillance, elles ne peuvent empêcher qu'il ne prenne sur le bureau (où il traîne justement pour être pris) un titre de cinq mille livres de rentes au porteur, qu'il croit à lui, il est vrai, quoiqu'il soit à un autre, et qu'il n'aille le

jouer immédiatement à Monte-Carlo et le perdre, quand sa fille — celle qui est mariée — l'a suivi en toute hâte pour l'empêcher de le jouer, et par ainsi arrive trop tard. Alors éclate, mais par trop prévue, la grande scène entre le père et la fille, qui arrache de ses oreilles les diamants donnés par son père pour que sur l'escompte de ces diamants il ratlrappe (peut-être!) les cent mille francs qu'il a perdus. Seulement, le vieux joueur, qui a de la délicatesse, une délicatesse qui n'est pas dans la nature des joueurs, ne veut pas reprendre les diamants de sa fille, et c'est alors qu'elle, désespérée, se met au jeu, malgré son horreur du jeu, et joue et perd, — et tout serait perdu, l'argent, l'honneur, le mariage de sa sœur, tout enfin, si la filleule, cette bonne fée du vice, n'avait gagné, elle, pendant que l'autre perdait, et ne rapportait, terre-neuve des filleules, les cent mille francs à son parrain naufragé et déshonoré !

Tel est le fond de cette pièce de Monte-Carlo. Fait-elle assez pitié pour la pièce, cette analyse exacte, qui donne tant de mal au cœur à celui qui est obligé de la faire?... Certes! c'est là un dur métier, allez ! que le métier de feuilletoniste, quand il faut raconter des pièces établies sur de pareilles circonstances, qui sont les misérables lieux communs éternels sur lesquels tournent toutes les pièces de théâtre. Ils ne sont pas, d'ailleurs, plus impu-

tables à MM. Belot et Nus qu'à tout autre rabâcheur dramatique, forcé, comme eux, de les accepter maintenant, parce qu'en dehors de ces circonstances idiotes, imbécillement rabâchées et que le théâtre imposerait au plus fort génie, il n'y a rien. Il n'y a plus de théâtre !... Est-ce assez douloureux, pour qui sent ces immenses sottises dramatiques, d'être en les racontant aussi sot qu'elles, comme le prince de Ligne, qui, disait-il, « cavait toujours au pis « avec un sot ? »

Ce sont les acteurs qui nous vengent de ces platitudes par leur jeu. La pièce de MM. Belot et Nus est bien jouée. Elle est jouée comme si elle le méritait. Les acteurs s'y montrent bien supérieurs aux auteurs de la pièce qu'ils interprètent. Ah ! si elle était construite et écrite comme elle est jouée!... Landrol, qui fait le personnage du vieux joueur, l'a marqué de cette accentuation mordante qu'il a toujours dans le comique, et d'une sensibilité paternelle que je ne lui connaissais pas. Mlle Magnier, dans la filleule, étincelante de jeunesse impertinente et de verve à pouvoir se passer de ces dia-

niants dont elle n'a pas besoin pour étinceler, est toujours ce charmant et allier faucon que j'ai distingué dès la première heure, et qui, dans le dialogue et dans la répartie, allonge si gaîment ses coups de bec rapides et vibrants! Tous enfin, dans leurs rôles différents, ont joué à merveille, même cette fillette dont je ne sais pas le nom, si piquante d'ingénuité corrompue sous son chapeau à jugulaire du Directoire, qui ne dit que deux mots, mais qui les dit si bien et qui les répète mieux, avec une si jolie impudence : « Monsieur, prêtez- moi donc deux « louis ! » Excellents tous, de diction, de tenue, de costume ; car on joue aussi de costume... Mais celle-là qui a le plus montré de talent dans cette pièce à effets particulièrement extérieurs, c'est Mlle Mary Julian, qui l'a passionnée de son âme. Mlle Julian, qui n'est pas belle, pour ne pas dire un autre mot, qui est petite, qui a le profil dur et projeté en avant d'une reine Cacique, avec des dents de lionne qui dans sa bouche semblent plus de trente-deux, peut très fièrement se passer de beauté, parce qu'elle a les deux choses qui font oublier tout dans une actrice et même dans une femme : elle a 1 ame et elle a la voix.

Elle a l'àme, qui fait donner à la voix et au geste toutes leurs puissances, et on l'a bien vu quand elle s'est jetée au cou de son père qui a perdu et qu'elle croit déshonoré ! Quel entraînement, quel

éperdûment et quelle fougue désespérée ! On l'a bien vu encore quand elle s'est mise, dans le hérissement de l'horreur, à la table de jeu, et qu'elle s'y est tordue, en jouant, dans les angoisses de perdre et les espérances affolées de gagner ! et, au milieu de tout cela, quand elle a senti que l'horrible amour du jeu — le vice de son père — naissait en elle et la saisissait comme son père! Elle a magnifiquement nuancé tout cela... Au troisième acte, dans le récit qu'elle fait à sa sœur de ce qui s'est passé dans son âme à cette exécrable table de jeu et à sa rage d'avoir perdu, elle s'est montrée encore une éloquente et grande actrice, — et peut-être la grande actrice de l'avenir !

Nous n'avons encore que les premiers scintillements de l'étoile, mais j'ai le pressentiment qu'un jour ils s'étendront et s'affirmeront en clarté.

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