LE MONDE OU L'ON S'ENNUIE
2 Mai 1881.
Eh bien, oui ! c'est là un succès, — un succès qui est parti comme une fusée, au Théâtre-Français, lundi soir. Rapide, instantané, indiscuté, clamé, acclamé, exclamé, et contre lequel, parmi les lundis tes de demain, personne ne réclamera; — car le succès, c'est une poudre qui grise tout le monde dès les premiers coups de fusil. Clamé, il l'était même avant le lever du rideau ; j'entendais dire aux cravatés de blanc que j'avais derrière moi, à l'orchestre, que c'était charmant et délicieux, ce qu'on allait jouer! Acclamé, il l'a été pendant toute la pièce, et depuis une semaine il est l'exclamation de tous les salons, où l'on ne parle plus que de M. Pailleron et de sa pièce ! Certes ! ce n'est pas moi qui diminuerai son succès. M. Pailleron est l'Alexandre Dumas du moment, excepté chez Mme Aubernon... peut-être. Sa pièce d'aujourd'hui — sa pièce
du Monde où Von s'ennuie — vient d'être pour le Théâtre-Français une fameuse revanche de la Princesse de Bagdad, qui avait été si furieusement sifflée, et on l'a applaudie avec autant de frénésie, ma foi ! qu'on avait sifflé la pauvre Princesse. Cela a été lundi un enthousiasme, un ravissement, une pâmoison, une suite de pâmoisons, un délire !... Je n'avais jamais vu, pour mon compte, de tels trémoussements d'admiration aux Français, — dans ce théâtre du bon ton, et de la convenance, et de la décence. On y a été vraiment, lundi, très étonnant et très pittoresque.
De ce soir-là, M. Pailleron a passé d'auteur dramatique agréable à auteur dramatique supérieur, du coup de sa pièce ! Ce n'était plus le feu de paille, le feu follet de ses premiers succès. Évidemment, il devenait et il allait rester une étoile fixe de première grandeur. On pouvait préparer son buste au Théâtre-Français, à côté du buste de M. Alexandre Dumas, qu'il a effacé ce soir-là et dont il nous a vengés, et son fauteuil à l'Académie, à côté de M. Alexandre Dumas encore et de M. Octave Feuillet, — mais de M. Dumas à sa gauche et de M. Octave Feuillet à sa droite; car M. Pailleron ressemble moins à M. Dumas qu'à M. Feuillet, et ce sont les mêmes ennemis à l'un et à l'autre que l'Académie doit réduire à leur servir de marchepied.
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Il n'a pas, en effet, M. Pailleron, le sérieux et le profond de M. Alexandre Dumas, qui fait de l'avenir théâtral et social dans ses drames. Il n'est, comme M. Dumas, ni un augure pour les gobemouches du Progrès, ni le moraliste impitoyable qui tient le cœur de toutes les femmes dans sa puissante main. 11 n'a pas cette gravité qui empêche de rire et qui passe à se faire des mots mordants pour ses pièce* le temps que les dents, chez les enfants, mettent à venir ! M. Pailleron, quand on y pense, est bien plutôt un Feuillet qu'un Dumas... Un Feuillet d'un vélin peut-être moins satiné que celui qui plaisait tant, littérairement, à l'Impératrice Eugénie, mais qui plaît toujours aux petites femmes du monde qui se croient les impératrices du goût et de l'esprit français... C'est un Feuillet moins poétique, quoiqu'il fasse des vers, que le Feuillet de la Revue des Deux Mondes, dont il est aussi, mais qu'il a dû blesser, lundi soir, en daubant dans sa comédie un de ses compagnons de chaîne à cette galère de Revue, comme si lui-même n'en était pas!
Car cette pièce du Monde où l'on s'ennuie, et qui a si fort amusé le public de l'autre jour, est une pièce d'allusions transparentes et de personnalités visibles et vivantes... On y nomme tout le monde par son nom véritable ! C'est une comédie qui, par ce temps de république athénienne, s'est permis d'être aristophanesque; mais à prix réduit, il est vrai, comme nous sommes athéniens, et dans des proportions qui convenaient également à l'auteur et aux personnages de cette impertinence en trois actes, dont le philosophe Caro a été le Socralinet, et l'Aristophanet M. Pailleron !
Et c'est probablement la meilleure explication à donner du succès d'une pièce qui a fait rire, comme une caricature, dans un théâtre solennel où l'on ne rit plus même quand on joue Molière. Nous avons tous été les complices des malices dramatiques de M. Pailleron. Sans les ressemblances de physionomies assez bien attrapées, on serait certainement resté froid devant cette pièce toute faite de copies, — de la copie des Femmes savantes, —de la copie