‹ Théâtre contemporainChapitre 3 sur 24 · C. rsiiaa . Ottaviet^V · texte numérisé non relu

C. rsiiaa . Ottaviet^V

et détonne avec tous les autres costumes, qui sont restés espagnols jusqu'à la première occasion, où on les changera pour l'aire encore du neuf! Pour aujourd'hui, c'est la seule nouveauté introduite dans cette pièce, qui n'avait besoin que d'acteurs de talent pour paraître ce qu'elle est : — une chose charmante et immortelle. Seulement, le talent a manqué.

Mais la nouveauté, qui n'était pas dans la pièce, était dans la salle. C'est l'effet produit par le Mariage de Figaro, qui — jusqu'à hier soir — passionnait le public comme jamais pièce de théâtre ne l'avait passionné, excepté le Tartuffe peut-être. Je ne connais guères que Tartuffe qui pût lutter d'intérêt et d'impression faite avec la comédie de Beaumarchais. Il n'y avait que ce génie pour rivaliser avec cet esprit et faire jaillir toujours le même enthousiasme ! Toutes les autres pièces, même celles de Molière, noircissent plus ou moins sous l'action du temps, qui y met cetle estompe qui sied même aux statues et dont leur marbre ne les défend pas... Kn reculant dans le passi, le chef-d'œuvre n'en est pas moins visible, et peut-être l'est-il davantage; peutêtre sa majesté de chef-d'œuvre gagne-t-el le encore à celte vieillesse ; mais la vivacité de l'impression diminue, et, dégagée de l'impression, l'admiration monte mieux dans l'esprit et s'y fixe , mais ce n'est plus le coup de foudre, le soulèvement de nerfs du

premier moment. Seuls, parmi toutes les comédies de la scène française, Tartuffe et le Mariage de Figaro le donnaient à point nommé, toujours, et même quand les passions qu'ils tisonnaient dans nos cœurs s'étaient amorties, Depuis que l'impérieuse décence du siècle de Louis XIV, qui forçait les coquins à l'hypocrisie, s'en est allée comme un vêtement déchiré ; depuis que la monarchie française, à moitié morte déjà quand Beaumarchais lui envoyait, sans danger pour lui, les flèches bardelées de ses épigrammes, n'a plus été qu'un cadavre, galvanisé sous plusieurs pauvres règnes lorsque le grand règne n'était plus, mais qui n'en était pas moins le corps d'une morte, Tartuffe et le Mariage de Figaro excitaient toujours, lorsqu'on les jouait, le même enthousiasme, et réveillaient toujours les mêmes échos dans tous les cœurs, les mêmes applaudissements dans toutes les mains! Ceci était certain. On y comptait, et on avait raison. Il y avait tels vers de Tartuffe qu'à la représentation on prévoyait, on voyait venir de loin, comme la tempête ! II y avait telles phrases du Mariage de Figaro qui produisaient de frénétiques explosions! Je ne sais rien de comparable aux frémissements de plaisir qui passaient alors sur la salle. C'était le bonheur de l'esprit et sa reconnaissance. Je n'ai pas vu jouer Tartuffe, hier soir, et, si on l'eût joué, je ne sais pas s'il m'eût rappelé ces soirées qu'il char-

geait, il n'y a pas longtemps encore, de l'électricité de son génie. Mais je viens de voir jouer le Mariage de Figaro, et j'atteste que je n'ai jamais vu rien de moins animé que cette salle pleine, venue pour jouir de l'esprit de Beaumarchais ; je n'ai jamais rien vu de plus inerte, de moins prompt à l'applaudissement que cette salle, et je ne dirai point de plus froid que toute cette représentation, mais de plus tiède, — ce qui est bien pis! car Dieu vomit les tièdes, disent les Saints Livres, et il n'y a vraiment, ici, à faire que comme Dieu.

D'où venaient cette surprise et cette affreuse défaite?... Est-ce de la comédie elle-même? ou des acteurs? ou du public? ou peut-être de tous les trois?... La comédie du Mariage de Figaro, avant d'être, dans l'action, une comédie d'intrigue, est, dans sa conception et dans sa portée, une comédie politique. Beaumarchais est un Aristophane, — un Aristophane sans l'aristocratie qui distinguait Aristophane, lequel ne voulait pas, lui, détruire le gouvernement d'Athènes, mais le conserver... La politique a l'ait vivre longtemps la pièce de Beaumarchais de sa vie intense. Mais Figaro a triomphé, et son triomphe est trop récent encore pour qu'on puisse le traiter comme tous les pouvoirs qui ont le vice de trop durer, dans ce vertueux pays de l'instabilité éternelle! Il n'y a pas de Figaro présentement contre les Figaros qui ont réussi, dans ce pays où les

Oispins sont devenus les rivaux heureux de leurs maîtres. Il y en aura un jour, gardez-vous d'en douter! Mais l'heure n'en est pas venue encore. Aussi les Figaros triomphants et se prélassant, hier soir, dans leurs loges, n'ont pas pris grand goût aux plaisanteries de ce valet du diable ! qui n'est pas grand seigneur, mais qui va le devenir. Seulement, au fond, ils ont été bons princes, à l'air ennuyé comme des princes (cela nous venge un peu !). Mais eux et le public qui jouit actuellement de la République, comme nous n'avons pas joui, nous, hier soir, de l'esprit de Beaumarchais, ont été aussi Brid'oison que Brid'oison lui-même à tous les passages et à tous les traits qui, dans un autre temps, les auraient fait vibrer et éclater en bravos unanimes. 11 n'y a eu que le mot d'amnistie générale, rencontré par hasard dans une phrase insignifiante de la pièce, qui leur a arraché un petit rire et un petit applaudissement pudibonds. Pour le reste, ils ont partout bégayé l'applaudissement comme Brid'oison ses paroles. Ils ont été les Brid'oison de l'applaudissement !

Et, ma foi ! les acteurs n'en méritaient pas davantage. Sentaient-ils qu'ils jouaient devant des Figaros parvenus, qui ne font plus la barbe qu'à la Fiance, et cela les embarrassail-ilr cette assemblée, non de Rois, comme à Tilsitt, mais de républicains?... Toujours est-il qu'ils ont joué comme le public les écoutait. Misérable soirée, qui n'avait d'égale, pour l'enthousiasme sincère, la spontanéité, l'entraînement, qu'une matinée académique ! Il y a beaucoup de rapports, du reste, entre le Théâtre- Français perrinisé et l'Académie. Ici et là, la grande affaire, ce sont les fauteuils! M. Perrin avait fort doré et capitonné celui dans lequel M. Delaunay (le comte Almaviva) s'est assez mal assis, quand il a fait le grand justicier de village. Il s'y est mis comme Mlle Gunégonde, en croupe sur le cheval de Pangloss, dans Candide; mais Mlle Gunégonde avait ses raisons pour manquer d'aplomb, et j'imagine que M. Delaunay n'en a pas. Je ne trouve à M. Delaunay, qui fait ce qu'il peut pour êlre Bressant, ni la distinction, ni la voix (la voix surtout) nécessaires pour

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jouer le comte Almaviva, dont le nom ravissant dit tout ce qu'il doit être et tout ce que l'acteur n'est pas ! Je l'ai vu jouer, un soir, l'élégant marquis de Villemer en complet du Bon Marché et une chaîne de montre en or sur le ventre, comme le neveu de Prudhomme, et vous sentez bien que ce n'est pas ce marquis-là qui peut entrer dans la peau du comte Almaviva, quand elle serait recouverte de tous les costumes Louis XV, rouge et violet, de la collection de M. Perrin. La voix, des fosses du nez, de M. Delaunay, est uneforle objection contre la séduction et contre l'amour. Je lui ai vu autrefois aussi d'assez jolies jambes d'amoureux, quand il jouait Philippe V dans je ne sais plus quelle pièce de Dumas; mais elles ont perdu de leur sveltesse et l'empâtement se glisse alentour, avec de petits nœuds musculaires perceptibles à travers le bas de soie, et qui ressemblent presque aux bulbos du visage de M. Deshayes quand il joue Mirabeau. M. Delaunay a échoué dans les grandes scènes de son rôle, surtout dans celle où, jaloux, furieux, et dupé par sa femme et la camériste de sa femme, il dit à la comtesse ce mot qu'Armand — racontaient nos pères — disait de manière à enlever toute la salle et à la mettre tout entière aux pieds de l'actrice qui jouait la comtesse : Madame, vous jouez 1res bien la comédie! Hier soir, la salle, à ce mot, est restée muette et n'a pas bougé.

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II est vrai que ce n'était ni Mlle Mars, ni Mlle Leverre, ni Mlle Rose Dupuis qui était en scène ; ce n'était que Mlle Broizat. Broizat n'est pas Brohan! Mlle Broizat n'est pas même une comédienne comme M. Delaunay est un comédien. Elle n'a point la langueur rêveuse et troublée de cette moitié de coupable, — la comtesse Almaviva, — la Corruption à son aurore! Mlle Broizat n'a non plus aucune des grasses plénitudes qui font partie du rôle de la comtesse et des insomnies de Chérubin. C'est un sourire précieux dans un visage anguleux, et son corps ressemble à son visage. Elle est prétentieusement correcte, comme ils le sont tous, du reste, au Théâtre-Français, également brisés et assouplis au jeu de la scène, très sûrs d'eux-mêmes et adéquats les uns aux autres (M. Got excepté, qui ne joue pas dans le Mariage de Figaro). En effet, le caractère du Théâtre-Français, — très républicain par ce côté, — c'est d'être le théâtre de l'égalité... entre tous les talents. Us y atteignent, tous, un niveau d'éducation grammatical, didactique et conventionnel, que très peu d'entre eux dépassent; mais aucune supériorité tranchée, incontestable, ne sort de ce niveau pour le surmonter... Et on en a pu juger mieux que jamais dans la féerie d'esprit et d'imagination qu'ils ont jouée hier soir, et qui exigerait pour tous les rôles une si nette supériorité.

Cherchez-la donc, après Mlle Broizat, dans Mlle Croizette qui fait Suzanne, dans Mlle Reichemberg qui fait Chérubin, et même dans M. Coquelin qui fait Figaro ! Mlle Croizette, mise à l'envers de son rôle, avec sa robe lamée d'argent, Mlle Croizette, peinte, repeinie à neuf couches comme une voiture, émaillée, vernissée comme une idole japonaise, et qui avait dans les loges, derrière moi, des idolâtres qui n'étaient malheureusement pas japonaises; car elles auraient parlé japonais et je ne les aurais pas entendues... Mlle Croizette a été, dans le rôle pimpant de Suzanne, ce qu'elle est toujours, — ce que je l'ai vue, par exemple, dans le rôle immense de Célimène lorsqu'elle débuta par cette haute impertinence, dans ce rôle si terrible pour qui ose y toucher et qui est resté comme une robe vide depuis la mort de Mlle Mars ! Malgré le petit scandale qu'elle fit dans le Sphinx, où au dénouement elle nous prec?^'sa Coupeau, Mlle Croizette n'a pas progressé à partir de ses débuts. Elle y fut mince de talent comme de taille. La taille a épaissi, les bras sont venus, la gorge est venue, et l'embonpoint

partout; le talent, non! Mais elle s'en passe très bien ; elle sourit même comme si elle en avait, et pourquoi pas?... Elle n'aurait pas plus de succès quand elle en aurait, tant nous sommes devenus japonais !

Quant à Mlle Reichemberg, franchement, on aurait pu lui épargner cette humiliation d'étaler una jeunesse qui n'est plus en la chargeant du rôle le plus près d'être impossible à la scène. En ce rôle de Chérubin, de cet Ariel sensuel de Chérubin que j'ai vu manquer à tant de femmes et qui les tente toutes, elle est si mélancoliquement le contraire de ce que son rôle voudrait qu'elle fût, et par le visage, et par le corps, et par le mouvement, et par le geste, et par la voix, qu'elle en devient touchante... à la fin !!! Assurément, elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres, que toutes ces Perfections épinglées du Conservatoire, elle qui a pris ses épingles chez les Brohan ! mais elle n'est pas de force à porter ce rôle inouï de Chérubin qu'on aura dû lui imposer, et sous lequel elle meurt écrasée, comme une faible canéphore l'est par sa corbeille. Elle a chanté sa Romance à Madame, non pas comme le Bel oiseau bleu, mais avec le filet cristallin d'une rainette au bord de son étang, et quelques femmes affectées ont, au fond des baignoires, poussé de petits : ah ! pâmés, comme si elles avaient entendu le plus cruellement doux des

harmonicas. Mais cela a été tout son succès de la soirée. Pour le reste de ce damnant rôle de Chérubin qui vaudrait son nom si Satan était Dieu, pour exprimer dans sa désespérante nuance ce Jour et Nuit de la Vie qui n'est plus un enfant et qui n'est pas un homme encore, quel don de jeunesse- en sa fleur d'amandier il faudrait, quelle grâce caressante d'aspic autour du bras de Cléopâtre! En regardant Mlle Reichemberg, blonde qui fut jolie mais qui paraît passée sous son frais manteau myosotis, en voyant, à genoux aux pieds de la comtesse, ces jambes de femme qui ont leur sexe, je pensais aux jambes sans sexe qu'il faudrait (je ne note que des indigences!) à cette charmante et incertaine créature d'entre les deux sexes qui s'appelle Chérubin ; je songeais à ces jambes si voluptueusement hermaphrodites que Raphaël donne à ses archanges et que montre, en ce moment, à tout Paris, cette merveille d'Emma Juteau, l'acrobate du Cirque, une comédienne qui joue avec son corps mieux que toutes les comédiennes du Théâtre-Français avec leur esprit et leur âme ! Et je me disais que le délicieux petit monstre n'était pas encore trouvé, et que ce n'était pas dans le collant de Mlle Reichemberg qu'il apparaissait, hier soir!

tv

Je l'ai dit : c'est M. Goquelin, Y aîné, qui jouait Figaro; car depuis qu'il veut devenir, dit-on, un homme politique, on dit M. Coquelin Yaîné, comme on disait Mirabeau Yaîné, dans le temps... Je crois l'avoir vu jouer déjà, il y a environ un an, dans le Barbier de Séville, et moi qui ai les yeux, les oreilles et l'esprit pleins du superbe jeu du grand Monrose, je le trouvai grossier, bruyant, bouffi, bucculent, mal costumé d'un habit grenat à passementerie rosâtre, avec d'odieux souliers gris de goutteux qui lui couvraient trop le cou-de-pied, et d'horribles bas bleus comme ceux de Dominus Sampson dans Walter Scott. Sa voix, qu'on s'obstine à trouver belle, me fit l'effet d'être rude, criarde, étranglée,dans les notes de tête, sans velouté et sans opulence. Nette pourtant, ne prononçant pas mal. M. Coquelin n'a point le physique de Figaro; car Figaro doit être un joli garçon. Il doit être aimé plus tard de Suzanne. Il doit être aussi frétillant que sa future fiancée, souple comme Arlequin, délié comme Scaramouche, avec le meneo un peu déhanché des femmes de son pays. Or, M. Coquelin est laid ; le coq du Théâtre-Français a sa crête dans son nez,

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qu'il porte au vent, ouvert des narines, comme une conque de trompette. II eut, ce soir-là, de la pétulance et de l'entrain avec l'aplomb d'un marcheur de planches; mais, certes! pour employer le mol consacré au théâtre, il ne les brûle pas dans le Mariage de Figaro. Dans le Barbier de Séville, qu'il galopa avec assez de feu, il fut sans tact, inconvenant et presque indécent de familiarité avec Rosine, la pupille de Bartholo, qu'il doit respecter, puisqu'après tout cette femme, à l'enlèvement de qui il travaille, est la femme future de son maître ! Mais hier soir, il ne galopait plus, — il allait l'amble comme les autres, qui jouaient lentement, pesamment, mettant partout des points et des virgules qui ne sont plus des particules, ce qui est ridicule !... Hier soir, il était aussi mal costumé que dans le Barbier de Séville, avec une culotte qui fait de gros plis et une abominable ceinture verte, trop haute d'une main, qui retient, soutient et maintient un ventre qui commence à pousser. Il paraît qu'il n'a pas le génie du costume, M. Coquelin, et l'instinct du costume est pourtant la moitié du génie de l'acteur ! D'un autre côté, il se méprend sur son talent. Il prend à l'envers ses facultés, comme Mlle Croizette porte des robes à l'envers de ses rôles. Il est né comique de prestance et de jactance, de bouche ouverte, de nez ouvert, il a l'air joyeux et impudent, et malgré tous ses avantages, dont il pour-

rait tirer parti, il s'obstine à ne pas se voir... et il veut être, au contraire de sa figure, sentimental, pathétique, touchant et allant aux entrailles, introduisant un pleurard dans ce Figaro qui n'est que le portrait de Beaumarchais, lequel disait : « La gaî- « té! la gaîté ! voilà la force de ma vie !! » Monrose, quand il faisait Figaro, ne s'accroupissait pas dans le chagrin et dans les larmes quand il croit Suzon infidèle. Non ! il jetait un cri, et c'était tout. II ne sanglotait pas comme un jouvenceau ! Reproche grave. En voici un plus grave : M. Coquelin a été absolument faux dans la scène de la déclaration à la comtesse, sous les grands marronniers. Il y affecte un ton de papelardise moqueuse qui prouve trop qu'il se moque du comte, de la comtesse et de lui-même. Encore une fois, ceci est faux, et faux même jusqu'à la bêtise. Il doit faire croire au comte qu'il y a un amant aux pieds delà comtesse, et non pas un farceur ! Or, si le comte l'entend et s'il s'y trompe, il n'est qu'un sot, et Beaumarchais n'a pas fait un sot de son Almaviva, ni de son Figaro non plus !

Voilà comme sont tenus tous les grands rôles de cette reprise. Dans les petits, — relativement petits, qui sont encore des rôles où le talent pourrait se montrer avec des caractères différents, — il n'en a brillé d'aucune espèce. M. Thiron, si comique parfois, a bien l'enflure de ce gros enflé de conseiller,

mais il a manqué tous ses effets de bégaiement... Brid'oison est bègue, mais il n'est pas paralysé. Les mots retenus, répétés syllabiquement par les bègues, finissent par sortir avec l'éruption de l'impatience. Mais chez M. Thiron, ils ne sortent pas: il les avale, et le public rit de sa grimace ; c ar il en fait une pour les avaler, et le rôle est ravalé, du coup!... Bazile, que le Coquelin, l'autre Coquelin, qui n'est le cadet de personne, jouait, dans le Barbier de Séville, avec une profondeur si diabolique, a été remplacé par le nommé Vilain, qui produit l'impression d'un grand diable d'aveugle, piaulant en grattant de la guitare, au bout d'un pont. Il est lamentable. Mais voilà à quoi sert le talent et comme on le remplace dans la boutique de M.Perrin !

Mais M. Perrin est moins le directeur d'un théâtre littéraire, qui fut le premier théâtre du monde, qu'un grand décorateur, un grand costumier, un grand tapissier. Je pense toujours à ce beau fauteuil d'Almaviva, qui a été, hier soir, le plus bel ornement de la pièce. Un grand tapissier ! Il y a dans Balzac un grand tapissier aussi, et que j'aime mieux... C'est celui qui tapisse la voûte des Invalides avec les drapeaux enlevés à l'ennemi !

Il s'appelle Montcornet, et il a, je crois, des cornets qui sonnent, dans ses armes. Eh bien, nous en avons un, de ces cornets-là, au service de M. Perrin, et désormais nous en sonnerons pour sa gloire !

27 Novembre 1879.

C'est encore une reprise, puisque les théâtres nous mettent à ce dur régime des reprises et que la tête dramatique se dessèche ; mais c'est une reprise, celle-là, qui ne sera pas une reprise perdue ! Le Vaudeville vient de nous venger du Théâtre-Français de l'autre soir. Il a joué triomphalement les Lionnes pauvres, et il les a jouées comme le Théâtre-Français lui-même ; mais comme le Théâtre- Français dans des pièces à sa taille, et non pas quand il tombe, entraînant armes et bagages, sous le Mariage de Figaro.

Il faut bien le dire, et je suis heureux de le dire, ils ont joué supérieurement samedi soir, ces acteurs du Vaudeville, que le Théâtre-Français se donne peut-être les airs de mépriser du haut de son

ancienne renommée et des piles d'écus de ses sociétaires ! Ils ont ressuscité le succès, qui fut très grand et très retentissant quand elles parurent, ces Lionnes pauvres, qui furent saluées comme un dramelion il y a maintenant vingt années, et quoique la Critique ne l'ait pas assez dit, le succès de cette reprise doit être surtout imputé au jeu des acteurs.

En effet, la pièce, — la pièce, on la connaissait. Ceux qui ne l'avaient pas vue à sa première interprétation, l'avaient lue, épreuve terrible pour une pièce de théâtre ! Elle était dans le théâtre imprimé de l'auteur. On pouvait l'y trouver. Elle ne pouvait donc plus produire la surprise, cette savoureuse surprise qui précède d'une minute et produit l'applaudissement. Mais les acteurs de ce succès ressuscité n'étaient pas connus, eux! dans les rôles qu'ils ont abordés et qu'ils ont joués avec des moyens différents de ceux de leurs prédécesseurs. On ignorait ce qu'ils allaient faire.

La pièce, pourquoi donc n'en conviendrais-je pas? était classée comme un chef-d'œuvre dans l'opinion. Le chef-d'œuvre de M. Augier, qui, malheureusement pour lui, n'était plus ici tout seul ; or la gloire est comme le pouvoir, dont on dit que divisé, il périra! M. Emile Augier s'était fortifié de quelqu'un... pour faire ces Lionnes pauvres; il s'était doublé d'un homme littérairement obscur et dont je ne

sais rien encore, mais que je ne crois pas une doublure dans le sens humiliant que le théâtre donne à ce mot-là. Je me demande môme lequel de ces deux messieurs double l'autre, quand je rencontre, en ces Lionnes pauvres, un style serré, concis, presque métallique, avec des coups sur coups de réparties, qui n'est pas là du tout le style ordinaire de M. Augier, — vulgaire dans sa prose, et, dans ses vers, lamentablement incomparable! D'un autre côté, cette pièce des Lionnes pauvres n'était pas d'hier, mais, comme étude d'une vérité âpre et profonde, elle était encore d'aujourd'hui. Elle était encore aussi vivante, aussi mordante dans la réalité du moment, que quand elle avait été jouée pour la première fois... Depuis ce tempsdéjà lointain, la société dont M. Augier avait tiré le type odieux de sa lionne pauvre, — car il n'y en a qu'une, dans cette pièce des Lionnes pauvres, probablement parce qu'elle y représente toutes les autres qui n'y sont pas : une représentation nationale ! — cette délicieuse société, qui peut bien changer ses gouvernements mais qui n'a pas la force de changer ses mœurs, ne s'était pas modifiée. Elle n'avait pas bougé, — même après le terrible coup de fouet que le Juvénal dramatique de cette pièce, fait de deux morceaux, lui avait allongé sur la figure. Preuve évidente, du reste, pour le dire en passant, que le théâtre s'abuse dans d'imbécilles prétentions quand il croit corriger les

hommes de quelque chose avec du rire ou des larmes; car ni les larmes ni le rire ne manquaient dans les Lionnes pauvres, qui ne sont ni un drame ni une comédie, comme toutes les pièces modernes, et dont le visage a une moitié de Jean qui pleure et une moitié de Jean qui rit. La société qui avait ri et pleuré aux Lionnes pauvres, il y a vingt ans, a ri et pleuré, samedi soir, aux mêmes places et pour les mêmes raisons, ce qui ne doit étonner personne puisque c'est la même société, n'ayant pas un vice de moins ni une vertu de plus, la vieille même culde-jatte de ses propre vices, immobilisée dans une corruption qui paraît caduque et qui pourrait bien être éternelle.

Telles, pour la pièce, étaient les raisons, tirées d'elle, qui militaient en faveur de sa nouvelle réussite; mais il n'est pas de pièces sans acteurs. L'Art dramatique, pour qui veut réfléchir, est plus dans les acteurs que dans les pièces. Les acteurs sont les cariatides du chef-d'œuvre, de cette chose qui pèse et qu'il faut porter sur des épaules d'airain. Ce sont les acteurs qui parachèvent l'auteur dramatique. Ils sont les rallonges du génie. Frederick Lemaître était la rallonge de M. Victor Hugo. Sans les acteurs du Vaudeville, qui ont été charmants, samedi soir, la pièce de MM. Augier et Foussier, mise par terre dans vingt ans d'oubli, — une fière dune de sable roulée sur elle ! — ne se serait pas enlevée comme

elle l'a fait pour remonter sur le théâtre et pour s'y maintenir avec une rampe de feu, allumée par le talent, autour d'elle 1

C'est donc aux acteurs du Vaudeville que les auteurs des Lionnes pauvres doivent leur nouveau succès ! Ils ont joué avec une intelligence et une exécution d'ensemble et de détail, qui a ranimé ce drame oublié, d'une force si concentrée et d'une observation si cruelle qu'elle est digne presque de Balzac.

Il le rappelle, en effet. Il le rappelle surtout par le type dominateur de la pièce, qui fait penser à l'effroyable Mme Marneffe, de la Comédie humaine. La lionne pauvre du drame de M. Augier n'a pas assurément l'ampleur que le génie de Balzac a donnée à Mme Marneffe et la grâce perverse de celte épouvantable créature, qui ruine trois amants auxquels elle se prostitue en même temps. Séraphine n'est encore qu'au premier ! Séraphine n'est encore qu'un jeune monstre maigre, une adolescence de monstre en boulon, si vous la comparez à ce monstre parfait, adorablement rond, épanoui et mûr, de Mme Marneffe, et il

semble que le directeur du Vaudeville, en donnant le rôle de Séraphine à Mlle Réjane, ait eu le sentiment de la différence des deux personnages. La Séraphine des Lionnes pauvres n'est pas encore venue. C'est une Mme Marneffe qui poind, — qui s'arrondira à pleine chair de beauté et d'infamie, et s'accomplira un jour qu'on prévoit et qui n'est pas très loin, mais qui est au-delà du temps de la pièce... Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans laquelle il semble qu'il n'y ait pas de place pour le cœur, avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait admirablement le physique de son rôle ; mais elle y en a ajouté l'intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande destinée dramatique. J'en augure beaucoup après l'avoir vue l'autre soir. La Critique m'a semblé très injuste pour elle en disant qu'elle se cherchait... qu'elle n'avait pas pris assez possession de son rôle. Elle me fait, à moi, au contraire, l'effet de si bien le tenir ! Dans ce rôle d'un être vil qui débute si tôt dans l'adultère et dans l'ingratitude, pire que l'adulLère, qui se donne froidement à l'homme qu'elle n'aime pas pour un paquet de dentelles, elle a eu, à certains moments, une naïveté d'absence de cœur, des ingénuités d'amour

bas et bête, et frissonnant et frétillant pour tout ce qui brille ; et quand son mari qui l'adore a connu la honte de son adultère et l'a interrogée sur son ignominie, elle s'est mise dedans à deux pieds. Elle a eu des silences révoltés, des entêtements de négation, des duretés de front ténébreux qui s'avance, et puis enfin l'arrachement des mots horribles : « Quand on est pauvre, on ne se marie pasl », cinglés à la face de son mari, et le : « Je veux être riche I », qui est toute l'abominable innocence de cette femme prédestinée à l'abîme sans fond des turpitudes dans lesquelles elle va s'enfoncer. Ceci a été véritablement tragique et beau ! Mlle Réjane a tiré du fond d'entrailles dont on sentait le creux son mot : « Je veux être riche ! », auquel elle a donné l'intonation d'une damnée qui sera le Diable demain, et elle l'a fait entrer dans toutes les entrailles de la salle... Ah! les auteurs de la pièce ont très bien fait de la faire disparaître. II ne fallait pas qu'elle revînt du spectacle où elle est allée ! Si elle en était revenue, si elle avait reparu en scène, le public, outré par son jeu, aurait sauté peut-être sur le théâtre et l'aurait déchirée en morceaux.

Et n'est-ce rien que de donner cette idée-là ?

Quant aux détails pensés de son rôle, ils ont été comme les détails sentis. CeUe femme, folle de luxe, devait avoir des robes à faire tourner toutes les têtes de femmes de la salle, et c'a été un véritable

défilé de splendeurs. Dans un pareil rôle, les robes sont presque des actrices, et les siennes aussi, sur Elle, comme Elle, dans elles, ont parfaitement joué !

On l'a rappelée deux fois. La seconde fois, elle était tuée d'émotion, brisée, toute en larmes : on craignait de la voir se casser en deux, en saluant. Ah! l'émotion des vrais artistes!! Avant d'entrer en scène, Mlle Mars pâlissait sous son rouge, et Mme Malibran aussi, quand on l'applaudissait, pleurait...

Le second rôle des Lionnes pauvres était tenu par Mlle Pierson. C'est le rôle en contraste de la femme honnête. Mlle Pierson a toujours été pour moi une délicieuse comédienne. Je l'aurais voulue depuis longtemps aux Français, mais le talent n'a jamais sa place nulle part, et la phalange des jalousies de femme qu'elle inspire a dû l'empêcher d'y prendre la sienne. Qu'il y avait longtemps que je ne l'avais vue ! Mais elle est toujours immuablement Mlle Blanche Pierson. Elle peut toujours signer Blanche. Je ne connais rien de plus suave

que toute cette Blancheur. Elle avait naguère en- /

core la suavité fraîche de la beauté ; elle en a maintenant la suavité pâle. Cette Belle et Bonne, comme l'aurait dit Voltaire, a aussi la suavité de la bonté sur son charmant visage; et ce soir-là, elle y avait ajouté la suavité de la vertu. Elle a joué son rôle de Thérèse Lecarnier chastement, noblement et pathétiquement, en robes très simples et très vertueuses, devant les robes magnifiquement coquines de la Lionne Pauvre ; et, d'h inneur ! tout aussi charmante que si elle, célèbre par ses robes, elle en eût porté une pointée de diamants dans la corolle des dentelles! Elle a eu un mouvement superbe. Quand, au bal, parlant à demi-voix indignée à Séraphine qui repousse ses conseils avec l'aveuglement de l'insolence, elle finit par lui dire les mots suprêmes : « Votre cha- « peau est payé par moi. Ne remettez plus les pieds « chez moi, vous m'entendez !... Levez donc la tête, « on vous regarde ! », elle donne un involontaire coup de mépris à la guirlande de fleurs que la flamboyante Séraphine porte comme un baudrier d'une épaule à la hanche, et la guirlande effeuillée tombe à ses pieds, — et c'est si beau, cela, encore, qu'on y tomberait commo ces fleurs !

Quant àDupuis, qui fait le mari de l'atroce Séraphine, il a su faire de ce misérable niais, de ce Georges Dandin, un type de mari trompé dont per-

sonne n'oserait se moquer. C'est là un triomphe, dans le pays où l'on se rit le plus du cocuage, si ridicule qu'on n'ose pas même en prononcer le nom!... Dupuis a été tendre et bonhomme dans une moitié de la pièce, et terrible et jeune d'indignation vers la fin. Lui que j'ai vu si brillant, si fringant et si mordant autrefois, a passé la Bérésina. Il revient de Russie, et s'il est vieilli (c'est une hypothèse, car je n'en sais rien encore), le rôle qu'il faisait allaita sa vieillesse; et s'il ne l'est pas, il faut le féliciter de s'être vieilli et d'avoir su paraître vieux parce que son rôle l'exigeait... « Quelles belles rides j'ai là « pour jouer Tibère ! », disait Talma mourant en se regardant dans sa glace ; et Rachel, jeune, en mettait pour faire la vieille Athalie, et se couronnait de cheveux blancs...

Enfin, c'est Dieudonné qui est Bordognon, — le moraliste obligé de toute comédie, et d'autant plus moraliste qu'il est plus immoral... Il porte bien son nom de Bordognon et ses vilains pantalons gris, très Bordognon de coupe et de couleur. Qu'il faut se sentir de talent pour entrer là-dedans! Il est corn-

mun ; mais il doit l'être; mais quelle verve nette et quel coupant il met dans les mots, qui ne sont pas sur le papier! Je l'ai dit, mais je le répète et je ne laisserai passer jamais une occasion de le prouver : toute la vie d'un drame est dans les acteurs. Les acteurs font ce qu'ils veulent des pièces, — impossibles à juger si ce n'est loin d'eux et au coin du feu. La première condition est de s'éloigner de ces magiciens de la scène. Les auteurs des Lionnes pauvres, quelle que soit leur modestie... ou leur orgueil, doivent plus qu'ils ne croient aux magiciens et aux fées du Vaudeville. En seront-ils reconnaissants? Peu m'importe, du reste! Mais ce que, moi, j'ai appris en les écoutant, c'est que si je faisais jamais une pièce de théâtre, c'est au Vaudeville que je la porterais!

l»r Décembre 1879.

Comment doit s'appeler la chose qu'ils ont jouée hier soir au Théâtre-Français? — en se donnant une peine du diable, je le reconnais... Seulement, de quelque nom qu'on appelle cette pièce, qui n'est ni chair ni poisson, et qui se nomme comédie sur l'affiche, et qui est un mélodrame en réalité sur la scène, elle n'en est pas moins la plus étonnante bouffonnerie qu'on ait vue de longtemps sur aucun théâtre. M. Ernest Legouvé, qui jusqu'ici ne passait pas pour un cerveau dramatique de très grande ressource, vient de montrer une force de comique — involontaire, il est vrai, — dont je ne l'aurais pas cru capable. Dans sa pièce d'aujourd'hui, il s'est révélé, pour la première fois de sa vie, comme un

inventeur, — et un inventeur amusant. De mémoire séculaire au théâtre, et surtout au Théâtre-Français, où, par parenthèse, Molière règne encore (hélas ! ce ne sera peut-être pas pour longtemps !), les cocus — pour parler comme lui — étaient tous plus ou moins ridicules, plus ou moins méritant leur risible et triste destinée; car un mari trompé mérite toujours de l'être un peu, et c'est même la morale de la pièce, c'est là ce qui fait la justice du ridicule que le monde et la comédie infligent au mari, maladroit ou coupable, qui ne sait pas garder la fidélité de sa femme... A part, donc, le hasard, très rare, de quelques cocus touchants, qui ne méritent le rire ni de la satire ni de la comédie, mais qui n'ont guères droit, du reste, qu'à une honnête commisération, les autres appartiennent, corps et biens, à la comédie, et Dieu sait si nous en avons une belle variété ! Comptons-les, voulez-vous ? Nous avons les cocus paisibles, les cocus acceptant, les cocus engraissant et badinant de la chose, les célèbres cocus battus et contents ; puis les cocus qui ne badinent pas, les cocus violents qui tuent leurs femmes, comme Claude (dans la pièce de M. Dumas) ; puis encore les cocus simplement inquiets, les cocus graves, les cocus majestueux. — Mais quelle que soit notre richesse, notre armée deXercès en fait de cocus, nous n'avions pas, il faut l'avouer, le cocu de M. Ernest Legouvé. Le cocu... confesseur ! Le cocu qui confesse l'amant de

sa femme et qui n'est pas capucin, comme dans la vieille chanson :

Père Capucin, confessez ma femme !

Père Capucin, confessez-la bien!

Non! ici, le cocu, dans un tour de main, s'est improvisé prêtre et a confessé pieusement son cocufîant.

Eh bien, pends-toi, Molière! tu n'as pas inventé celui-là; c'est M. Legouvé!

Et il faut bien le dire, à un pareil cocu, bénisseur sublime, qui, une minule, a déconcerté légèrement nos miséricordes, la salle stupéfaite a hésité, — de qui était-elle composée? — mais enfin, -mise en veine et en verve de générosité et d'attendrissement à cet impayable spectacle, elle a battu des mains devant le cocu catholique qu'on lui exhibait !...

Et la pièce a très bien passé, sans aucun encombre! sans le moindre petit rire, excepté le mien, à cette énorme bouffonnerie, qui aurait fait siffler nos pères, s'ils avaient pu siffler ; car « on ne siffle pas

« quand on bâille», disait Piron à VoItaire,et quand on rit, on ne siffle pas davantage! Mais nous, race amollie qui n'avons l'énergie de rien, nous ne savons ni rire, ni siffler îToute cette salle, faite, d'ailleurs, par M. Legouvé, polie et bienveillante comme la salle de l'Académie un jour de réception, a été parfaitement dupe du moyen dramatique tiré des connaissances historiques de l'auteur et de cette haute bêtise d'une confession qui n'en est pas une, catholiquement, et qui, alors, n'est plus guères qu'une pantalonade dramatique! Ce pauvre et très innocent M. Legouvé n'a commis, je le veux bien, d'intention, aucun sacrilège pour se faire malicieusement un petit succès. 11 a très ingénuement mis en scène ce qu'il ne savait pas, avec des acteurs qui ne savent pas non plus, et devant un public qui ne savait pas davantage. Toutes les ignorances, ce soirlà, s'y sont donné galamment le mot et les mains... les mains qui ont applaudi. Le catholicisme de cette confession catholique n'a plus été qu'un catholicisme de théâtre et pour les besoins de la situation. Elle n'a pas été plus catholique que cette autre confession d'un roman oublié de Jules Janin, qui s'appelait justement : La Confession, et qui se faisait à travers les cordes d'une harpe transformées en guichet de confessionnal; joli détail particulier! Ce bon M. Legouvé, de race sentimentale, comme on sait, et qui cherche des effets de sentiment partout, pour

mouiller ses drames, comme on cherche de l'eau pour faire monter ses laitues, aura lu dans quelque livre d'histoire ecclésiastique qu'à l'heure de la mort les premiers chrétiens à qui il manquait un prêtre se confessaient les uns aux autres, et il ne lui en a pas fallu davantage. Il est tombé là-dessus comme sur le pot aux roses de sa pièce! Et il a mis la chose sur le théâtre avec la hardiesse et la sûreté de main d'un enfant qui, resté seul dans le salon, remonte la pendule et laçasse! Parce que, dans son drame, il y avait une confession,— la confession du cocufiant au cocufié, — il a cru que son cocu valait prêtre, et il ne s'est pas douté un seul instant, cet académicien agréable et léger, que la virtualité divine du sacrement ne pouvait venir que du prêtre, lequel a seul reçu le pouvoir de lier et de délier sur la terre comme dans le ciel. Sa confession, à lui et à son cocufîant, n'a donc été ici qu'un pieux aveu d'humilité fait en désespoir de cause et de prêtre, mais rien davantage; et s'il n'y avait rien de plus, si le prêtre dans aucun cas ne pouvait être remplacé, le drame basé sur cette fausse donnée de confession s'écroulait, et ce que j'appelle le grand ressort de la pendule était cassé!

Un jour, Schiller, qui n'était pas un si grand poète qu'on nous l'a fait, mais qui, aux yeux du dieu des poètes, s'il y en a un, pèsera cependant un peu plus que le très léger M. Legouvé, eut la pensée, dans

sa tragédie de Marie Sluart, de mettre la communion — notre communion à nous, catholiques romains, — sur le théâtre, et de la part de cet athée (car Schiller était un alhée), faisant représenter sa pièce devant un public prolestant, la chose avait, en Art, de la grandeur, et produisit un effet immense. Mais pour mettre la confession sur la scène, comme l'y a mise ou cru l'y mettre M.Legouvé, s'il ne fallait pas être un théologien bien profond, il fallait savoir, du moins, son catéchisme, et depuis longtemps, à l'Académie, s'il y en a eu qui le surent, ils l'ont oublié !

D'ailleurs, il n'était pas besoin de se donner toute la peine qu'ils se sont donnée parce que hier, au Théâtre-Français, le prêtre manquait dans la pièce. Gatholiquement, théologiquement, la contrition suffit à défaut de confession, quand elle est parfaite, et elle me faisait bien l'effet d'être parfaite dans ce brave cocufianl, tourmenté de remords, qui demande un prêtre pendant toute la pièce comme un ivrogne demande à boire, et qui, pour expiation de son crime, veut mourir à la place de son cocufié. Mais c'est qu'ici la contrition parfaite qui se serait tue n'aurait pas suffi, ni de mourir non plus, pour que le drame put exister; c'est qu'il fallait nécessairement qu'il y eût aveu qu'on entendît ; c'est qu'il fallait enfin que la femme coupable jetât son cri qui trahit tout : « Il a parlé ! » Et voilà comme, tous, ils

ont, hier soir,par!é, parlé et cric, criée tue-tête ; et comment la pièce de M. Ernest Legouvé, qui n'était d'origine et de donnée qu'une sentimentale platitude, a pris tout à coup, grâce à la confession comme il l'a entendue, le relief de la plus absurde originalité !

Et, en effet, connaissez-vous rien de plus plat, de plus sentimental et d'ailleurs de plus connu et de plus usé que ces deux Messieurs qu'on prend l'un pour l'autre, qui soutiennent tous deux qu'ils sont celui qu'on cherche, et qui, Damon et Pythias de tant de mélodrames, s'obstinent tous deux à vouloir mourir l'un pour l'autre? Faut-il analyser une telle pauvreté?... La chose se passe en Bretagne, dans une ville assiégée, pendant cette inépuisable révolution où tout ce qui n'a pas d'idées pour un drame va présentement en chercher une... Les Bleus apprennent qu'un chef vendéen s'est introduit dans la ville et dans une maison de la ville, et il se trouve qu'au lieu d'un il y en a deux : le comte de Kerviler et André Moriac, les deux amis; l'un, l'amant, et l'autre, le mari de la comtesse qui les cache. Pris, c'est à

qui mourra l'un pour l'autre. Ancienne rubrique de générosité qui fait toujours son effet sur cet imbécille de public ! Un traître, mais un bon traître, car il y a le bon traître et le mauvais traître dans les mélodrames, les fait évader tous les deux. Éternelle évasion prévue, et vieille comme les ponts, les ports sur lesquels le public passe toujours avec le même plaisir! et de ces deux qui voulaient tout à l'heure mourir l'un pour l'autre et qui sont ajustés par les éternelles sentinelles, toujours là pour tirer dans ces éternelles évasions, l'un se sauve et l'autre, blessé, revient sur la scène pour mourir.

Ecco la cota ! Tel est le corpus moiHuum de ce drame, qui n'a d'originalité et d'existence que par la confession, cette confession qui n*est ni catholique, ni nécessaire, si ce n'est pour dévoiler un adultère qui pourrait très bien rester caché sans elle, et pour montrer, devant les fils dégénérés des Gaulois, qui autrefois aimaient à rire, un solennel cocu faisant fonction de prêtre et donnant l'absolution suprême à son copain de cocufié !

Certes ! cette pièce nouvelle de M. Ernest Legouvé, par elle-même, ne nous étonne pas. Elle laisse parfaitement M. E. Legouvé à la place qu'il occupe et qu'il n'a jamais cessé d'occuper parmi les auteurs dramatiques de son temps. Mais elle a cela de nouveau et d'inattendu qu'elle renverse toutes les idées et toutes les traditions théâtrales sur ce personnage, jusqu'ici comique au théâtre, et que Molière, qui n'était pas bégueule, appelle nettement : « le cocu ». Le cocu de Molière n'est plus drôle, maintenant : il est superbe ; et Molière ne le reconnaîtrait pas. On lui a doré ses cornes comme à Moïse, et on en a fait deux rayons ! Être cocu, comment donc ? mais c'est une position sociale, quand ce n'est pas une situation héroïque!... Mme Sand, dont la statue est au Théâtre-Français, a écrit Jacques, — le grand cocu dévoué qui se tue pour que sa femme, qu'il aime, puisse épouser son amant, —le tour de force de l'amour conjugal ! Le comte de Kerviler de M. Legouvé est un Jacques religieux et catholique, tout aussi incompréhensible à ceux qui connaissent la nature humaine que le Jacques philosophique de

Mme Sand, laquelle, de son vivant, aurait probablement bien voulu un maricommeça !... Ce personnage du cocu a fort gagné au progrès de nos mœurs. II est devenu un pontife... Il dit en mourant à sa femme : « Oubliez-moi pour celui qui reste », ne voulant pas que dans le lit que sa mort va lui faire, sa pensée, à lui, se glisse dans ses draps, à elle, pour lui reprocher de les souiller. Dans ce temps de libre pensée, il y a des gens qui appellent cela de la magnanimité. Mais moi, j'appelle cela de l'ignominie !

Les pauvres acteurs du Théâtre-Français qui ont joué cela, et que je plains de toute mon àme, ont montré le talent qu'ils montrent presque toujours quand ils jouent une pièce de leur temps. Le génie seul d'un autre temps les dépayse... Febvre, qui jouait le comte de Kerviler, de tenue très grave, très simple et très digne, avait une perruque blonde à torrents de cheveux blancs sur les tempes, contrastant par leur blancheur avec ses épais sourcils noirs dans sa figure pâle, qui donnait à sa tête carrée, qu'il porte très bien, un grand et touchant caractère. Cette perruque léonine, qui faisait crinière et qui n'a pas été applaudie, était assurément la chose la plus réussie de la pièce. M. Legouvé, tou t académicien qu'il soit, a été enfoncé par le perruquier qui a trouvé celte perruque de génie, et qui mériterait bien d'être le perruquier de l'Institut.

Us y gagneraient tous ! Mlle Dudlay, prise dans un fourreau bleu à pèlerine, comme dans une gaîne, ■pitié sa taille au costume du temps, qui en avait cependant d'autres plus gracieux qu'elle pouvait choisir. Elle a joué son rôle avec une résolution qui allait bien à sa figure, un peu coupante de profil et volontaire de menton. Elle a montré du talent. Mais pourquoi imite-i-elle Mlle SarahBernhardt, et jusqu'à la voix ? Je l'en avertis parce que je voudrais l'aimer pour elle seule, non pas pour deux. C'est Worms qui jouait l'amant de la comtesse. Il l'a joué avec beaucoup de flamme, mais avec trop de saccades et trop de mouvements heurtés dans son jeu. Qu'il se coule de l'huile dans ses articulations, et que ce que je lui dis là lui en mette !... Comme il fallait que tout fût apocryphe dans la confession catholique de M. Legouvé, Worms, ce singulier pénitent, et Febvre, ce singulier prêtre, se sont, l'un pour se confesser et l'autre pour l'entendre, assis à une table, en face l'un de l'autre, sans aucune façon, et Worms s'est confessé, ma foi ! les coudes sur la table, et ne s'est jeté sur les genoux que quand le nom, qui le secouait, de la comtesse, l'y a fait tomber. Toujours inexpert dans son catholicisme, M. Legouvé s'est imaginé qu'à confesse nous étions obligés de dire le nom des femmes avec qui nous avions péché ; mais l'Église n'est pas si indiscrète que cela ! Seulement, il fallait que le nom

de la comtesse fût dit ou deviné pour que le comte, redevenu mari et furieux sous la piqûre de taon du cocuage, fût ramené à la miséricorde par cette exclamation : « Mon père! » qui lui a rappelé le confesseur...

Misérable pièce, en somme, qui n'a qu'une qualité, c'est d'être courte et de ne pas durer, — et qu'ils ont pourtant, au Théâtre-Français, l'impertinence d'appeler de ce long mot : « Une première représentation ! »

22 Novembre 1880.

J'aurais voulu, pour mon début au Triboulet, une première représentation à vous offrir, — mais les premières représentations, il faut en désespérer! Elles sont rares mainlenant, et elles vont le devenir de plus en plus... Je parle des premières représentations... littéraires, bien entendu. Les exhibitions à grand tapage, comme le Michel Strogo/f qu'on vient déjouer, ne sont pas, pour ceux qui croient encore au théâtre dans ce temps athée à tant de choses, ce qu'on peut appeler intellectuellement des premières représentations. Cela nereprésente que d'abominables spéculations sur la bêtise du matérialisme universel et contemporain, qui aime à se régaler de choses bêtes, pourvu qu'on

les assaisonne des décors, des coslumes et des nudités d'un spectacle fait uniquement pour les yeux, — il faut bien le dire, de tous nos organes le plus bêle! Mais des premières représentations dans le sens élevé de l'Art dramatique, nous sommes à la veille d'en manquer. Nous avons des amuseurs publics, — quand ils amusent, toutefois, — mais d'artistes dramatiques dignes de ce nom, cherchez cette aiguille d'or dans la botte de foin des sottises et des platitudes du théâtre actuel ! Ceux qui ont été cette aiguille d'or ont perdu leur pointe...

Ils se sont émoussés. M. Emile Augier, même pour ceux qui l'ont cru le plus fort du temps et qui l'appellent le grand Augier :

Lui disant tout Cyrus, dan» leurs longs compliments,

M. Emile Augier a vieilli et ses reprises valent mieux à présent que ses premières représentations. M. Sardou ne vit plus guères que sur son passé ; il ne convulsé plus les foules comme au temps de Patrie, ce convulsif, maintenant, à lui tout seul !

Quant à M. Alexandre Dumas, évidemment l'Octave de ce triumvirat, qui nous promet cependant une première représentation pour cet hiver, il se

LE PÈRE rilOMGUE 141

sent tellement au bout de son petit rouleau dramatique que, dans la préface d'une de ses dernières pièces, il nous a fait mélancoliquement ses adieux. Était-ce là de la comédie encore?... ou, ce que je crois, l'épuisement d'un esprit qui n'eût jamais ni l'abondance, ni le bouillonnement, ni le trop plein. Voici les Trois Mousquetaires de la scène, mais ils en sont à Trente ans après f... Seul, M. Gondinet, venu après eux, le petit Gondinet, vit encore ; mais M. Gondinet (singulier nom pour un Hercule !) aura-t-il les reins assez fermes pour soutenir les frises de ce théâtre que des cariatides fatiguées comme MM. Dumas, Augier et Sardou, menacent de laisser tomber ? Sortirons-nous, grâce à lui, de ce maigre régime forcé des reprises pour rentrer dans le régime plantureux des premières représentations?...

Toujours est-il que le Vaudeville n'ayant pas plus que les autres théâtres de vraie première représentation à nous donner pour l'ouverture de cet hiver, l'a remplacée par une reprise. Il a cru que cette reprise lui serait heureuse comme celle des Lionnes pauvres, qui fut si éclatante. Ce charmant théâtre du Vaudeville, que j'ai appelé, moi, un jour, le véritable Théâtre-Français (l'autre n'est le premier que par politesse, — la politesse que l'on doit à toute vieille femme par toute la terre), ce charmant et intelligent théâtre, qui a des acteurs comme Dupuis,

par exemple, lequel n'est pas au Théâtre-Français et s'en venge en restant au Vaudeville, a voulu faire comme un pendant à son succès des Lionnes pauvres, et ce succès, il l'a obtenu... Et s'il y a des différences entre ces deux succès, ces différences ne tiennent nullement au jeu de ses excellents acteurs, mais elles tiennent à la pièce même qu'ils viennent de jouer.

Le Père prodigue est, en effet, très au-dessous des Lionnes pauvres par le talent. Le talent de M. Alexandre Dumas ne se discute pas. Il est hors de conteste. Il en a, certes ! Mais c'est la qualité et la quotité de ce talent sur lesquelles j'oserais discuter. Selon moi, l'opinion lui en donne trop. On se précipite de ce côté mais on en reviendra, et, d'ailleurs, peu m'importe ! Je n'y serai jamais allé... Inférieur donc à MM. Foussier et Augier dans les Lionnes pauvres, M. Alexandre Dumas n'a pas, comme eux, passionné le public à cette reprise que je viens de voir. Nous avons, tous, été bien tranquilles... et si, en dehors des applaudissements dus au jeu des acteurs, il y a eu des applaudissements pour la pièce, qu'on le sache bien ! c'est le préjugé favorable à M. Dumas, c'est ce tout-puissant préjugé qui applaudissait.

Et qui y allait même d'une main assez morte... Pas d'ivresse, pas d'entraînement, pas d'enthousiasme ! On faisait son devoir... On applaudissait

LE TKRE PROM'.M.

de tradition ce qu'on avait applaudi autrefois. Cotait aussi... une reprise d'applaudissements.

Je ne raconterai pas la pièce. A quoi bon ! Raconter une pièce, c'est bon, cela, pour une première représentation ; mais quand une pièce a plus de vingt ans de succès et de publicité sur la tête, quand tout le monde l'a lue, si tout le monde ne l'a pas vu jouer, — car M. Dumas est un classique, — du moins un classique momentané, — la raconter n'apprendrait rien à personne. Les feuilletonistes sans idées peuvent seuls s'attarder à ces besognes inutile?. Mais quand il s'agit du renouveau, d'une reprise, ia Critique n'a pas autre chose à faire que de noter les impressions d'une représentation donnée à vingt ans de la première, — et ces impressions, je viens de dire ce qu'elles ont été... Quant à la pièce elle-même, qui, comme l'a caractérisée un critique avec un juste bonheur d'expression, n'est qu'un pilotage plus ou moins habile à travers beaucoup de difficultés, elle n'a pris ni secoué énergiquement personne par la force intrinsèque de l'idée qui était en elle. Il peut se rencontrer, en effet, de

ces vieux mauvais sujets qui ont gardé la bonté et la grâce du cœur au milieu des excès et des désordres de la vie, et même les comédies en sont pleines. Mais il fallait donner de la vigueur à ce typelà, et ce qui manque au Père prodigue de M. Dumas, c'est précisément l'originalité. Le Père prodigue n'est que l'idée retournée, l'antithèse, de Y Avare de Molière. Seulement, Y Avare est la proie de deux passions contraires qui le tiraillent en sens inverse et lui font faire ces admirables grimaces qui sont le comique de l'animal humain dans toute sa profondeur, tandis que le Père prodigue de M. Dumas n'est pas, lui, une double proie, une proie partagée entre deux passions dévorantes. Il est entre l'amour paternel, qui n'est qu'un sentiment, et un amour pour une femme qu'évidemment il n'aime pas mais qu'il croit aimer, le léger bonhomme !

S'il l'aimait réellement, il y aurait drame, et il n'y en pas. Il n'y a qu'un faux drame. M. Dumas, qui se pique d'être un moraliste, ne doit pas ignorer que l'âge de son Père prodigue, qui a cinquante ans, est l'âge terrible pour les passions, quand elles durent encore, et qu'on ne cède pas si aisément la femme qu'on a l'horrible malheur d'aimer, à son fils, parce qu'on a entendu, en écoutant à la porte, que ce garçon a eu un goût d'enfance qui se réveille pour la jeune fille que, lui, le père, tout à l'heure encore, voulait épouser!! C'était ce sacrifice de la

femme aimée par un de ces hommes donl un autre moraliste, mieux renseigné que M. Dumas, a dit que « la punition de ceux qui ont aimé les femmes, « c'est de les aimer toujours » ; c'était ce sacrifice, puisque M. Dumas, impropre aux comédies, faisait un drame, qu'il aurait pu faire déchirant et sublime, mais à la condition que le père aurait arraché la femme de son cœur et l'eût donnée toute saignante du sang de son cœur à son fils ! Mais, ici, ni arrachement, ni cœur qui saigne. 11 y a seulement deux ou trois larmes de cet homme humide qui ne sait que pleuroter et baisoter son fils, en le prenant par la tête, tout le long de la pièce, et c'est tout! Aussi, un attendrissement à si bon marché ne nous atteint ni ne nous touche de ce choc électrique qui est la force du génie, soit que l'auteur dramatique veuille nous faire rire ou nous faire pleurer. M. Dumas ne nous a donné dans sa pièce que le Philibert, le mauvais sujet de tous les opéras comiques, et il fallait faire de son père prodigue quelque chose qui l'eût relevé de son avilissement de père ; car le père est perpétuellement avili dans sa pièce, et il n'y reste que le mauvaise tête et bon cœur des comédies les plus vulgaires. Après cela, que M. Dumas ait mis autour du tronc creux de sa pauvre corruption des guirlandes et des entrelacements d'habilelé, de difficultés vaincues et de détails heureux, sur lesquels les critiques qui ont la religion de son talent exécu-

teront des morceaux d'ensemble à quatre mains ou ventre à terre, sa pièce n'en sera pas moins frappée au cœur de ce seul coup de hache. 11 n'est pas besoin d'en donner deux !

Avili et ridicule. Voilà son Père prodigue ! Mais les critiques ne verront pas cela ! Ils verront à côté. Ils verront ce qu'ils voient toujours quand il s'agit de M. Alexandre Dumas. Ils verront et vanteront ce qu'ils adorent et ce que le matérialisme, auquel tous les arts sont maintenant en proie, estime plus fort que tout : la science des planches, — comme cela se dit, — les rubriques du métier, l'art d'escamoter la muscade de la difficulté, et les mots, ah! surtout les mots, sur lesquels M. Dumas se retire toujours. Ce sont les mots qui, pour bien des gens, sauvent ses pièces. Les mots de M. Dumas sont comme les mots de M. de Talleyrand. Quand il fait : oh! ou; ah! c'est un mot, comme pour Talleyrand.

A cette reprise du Père prodigue qui ne nous chauffait pas beaucoup le diaphragme, j'ai entendu derrière moi : « Vous avez beau dire, il y a des « mots ! » Il prenait bien son temps, celui qui disait cela ! Dans cette pièce en cinq actes, qui a duré jusqu'à une heure du matin, savez-vous combien j'ai compté de ces mots qui sont les grenades de ce formidable grenadier d'esprit qu'on appelle M. Alexandre Dumas? Vous ne vous en douteriez jamais! J'en

ai compté sept. Sept pour cinq actes ! Ce n'est pas une pluie.

Et je suis capable de vous les citer. Tenez ! les voici ; comptez comme moi : 1° « Le second mouve- « ment est bon chez toi, ainsi tu devrais commencer « par celui-là. » 2° « Le cœur est encore l'étoffe qui « se déchire le plus facilement et qui se raccommode « le plus vite. » 3° « Pourquoi n'aimerail-on pas sa « femme? on aime bien celle d'un autre ! » 4° « C'est « (en parlant d'une femme facile qui n'accueillerait « pas tout le monde), c'est comme si vous disiez que « le chemin de fer ne veut pas de voyageurs. » (Par parenthèse, celui-là semble inspiré d'un autre plus grand, de Lamennais, qui avait de l'esprit comme s'il n'avait pas eu du génie. En parlant de l'infécondité des courtisanes, il disait : « Les grandes routes sont « stériles. » 5° Ce qu'il y a de plus triste, ce n'est pas « d'être vieux, c'est de ne plus être jeune. » 6° « Qui « est-ce qui n'est pas le domestique de quelqu'un ? » Et 7°,enfin :« Il faut tuer le veau gras, autrement il « va mourir de vieillesse. » Et nous voilà au bout de ce collier à sept perles. Voilà tout ce que j'ai trouvé, en cherchant bien, dans ce vaste coffre de cinq actes ! Sept mots ! pas un de plus! Ils peuvent chanter la ballade de Wordsworth : «Nous sommes « sept. » Sur ces sept, il y en a qui sont absurdes, d'autres cyniques. C'est égal ! on les a savourés tous avec les petits frémissements de la friandise heu-

reuse. On leur a fait risette. Pour le public de ce soir, — tout est relatif, — ils étaient spirituels et gais. Mais si le prince de Ligne ou Rivarol avaient élé là, auraient-ils ri, eux ?...

Les acteurs ont joué excellemment cette reprise.

Dupuis, qui faisait le père prodigue, a été prodigue de talent. Il a, par le ton, l'aisance et la distinction de son jeu, fait oublier la situation abaissée de ce père, petit garçon devant son fils. Avec Dupui?, on l'aime presque. Sans Dupuis, on le mépriserait. Abominable de difficulté, le personnage de ce vieux libertin, sensuellement bon, qui gâte la paternité à force de tendresse et se fait presque mettre en curatelle par l'irrespectueuse tendresse d'un enfant qu'il a mal élevé ! Il fallait être Dupuis pour ne pas succomber sous cet affreux rôle, pour ne pas se noyer dans les larmes de ce père pleurard, — ce serait le vrai nom de la pièce, — et pour sécher par de la gaîté et de la bonne humeur ce rôle trop mouillé. Dans sa partie sèche,

Dupuis est à la fois rond et noble, — ce que n'est pas toujours la rondeur ! — et quoiqu'il endoclrine les petits jeunes gens actuels et leur prêche les jeunes gens d'autrefois, il n'a pas été pédant une minute dans cette pièce où les pédants et les pédantismes foisonnent. En effet, tout le monde pédantise dans le Père prodigue. Le fils est un insupportable pédant vis-à-vis de son père, et même visà-vis de la jeune fille qu'il épouse. Il professe l'amour avec elle, comme elle, avant d'être mariée, professe le mariage. Tous conférenciers, qui se jettent alternativement à la figure leurs petites conférences 1

M. Alexandre Dumas, qui a fait professer la physiologie à un notaire (je crois) dans une de ses dernières pièces, est le grand conférencier théâtral... de ce temps de conférenciers! Dupuis a tant d'élégance et de mondanité dans sa personne qu'il échappe aux influences et aux inconvénients des pièces de M. Dumas, et M. Dumas en est bien heureux !

Après le rôle du père prodigue, le plus important est celui de la courtisane qui place son argent et se fait des rentes (comme elle dirait), ce type particulier à notre siècle... Et c'est Mlle Pierson qui le joue, avec une telle perfection de vérité cruelle qu'on se surprend à la haïr, malgré cette beauté qui devrait inspirer le contraire. Jamais

plus suave visage n'a masqué d'âme plus basse et plus atroce. C'est à terrasser Lavater.

Cette tire-lire si voluptueusement sculptée en femme, qui se tend aux écus qu'on y met avec une avidité que ne connaissent pas les autres tire-lires, est tout à la fois hideuse et charmante ! Pour Mlle Réjane, qui joue la jeune fille cédée avec tant de facilité par le père à son fils, ce n'est plus la profonde vipère des Lionnes pauvres, mais c'est le visage et la taille les plus faits que je sache pour le drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et si flexible, il y a de l'acier dramatique pour plus tard, et l'acier sortira !

C'est la faute de M. Alexandre Dumas s'il n'est pas sorii dans le Père prodigue, où il n'y a pas de rôle pour elle et où elle est condamnée à l'ingénuité d'une jeune première, elle qui, dans les Lionnes pauvres, valait mieux que cela !

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