LF. MONDE OÙ L'ON S'ENNUIE
Et l'esprit de tout cela n'a pas été non plus l'esprit de Molière... Nulle plaisanterie franche, ni la gaîté terrible, comme la plaisanterie de Molière, ne vibre ici, mais de petits sous-entendus politiques qui ne vibrent pas, qui veulent être fins et qui ne sont que lâches. La finesse de ce temps ! Ah ! les gens d'esprit d'autrefois étaient des toréadors étincelanls qui prenaient le taureau par les cornes et qui le terrassaient; ils ne le prennent aujourd'hui que par la queue, quand ils le prennent par là, toutefois!
Us n'ont plus que l'esprit des petits journaux. Us sont les échotiers des échotiers, et voilà pourquoi M. Pailleron a trouvé tant d'échos lundi soir dans la salle du Théâtre-Français. Il avait l'esprit de tout le monde, qui a plus d'esprit que Voltaire, disent tous ceux qui n'ont pas l'esprit de Voltaire. Cependant, il ne s'y fiait pas trop, et il a fait effort pour en avoir un peu pour son propre compte, et il a papillottéet tortillé de ces phrases inouïes : « Dans « cette maison, on avale sa canne dans l'anticham- « bre et sa langue dans le salon, » ce qui a paru
d'une saveur exquise, l'avalement de cette canne ! à toute cette salle changée par lui en Béliseset en Philamintes, dont il était alors lui-même le Trissotin :
Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die !
et il a recueilli pour cette phrase inouïe le même applaudissement que le sonnet de Coltin à la première représentation du Misanthrope, lequel déconcerta Molière, qui ne l'avait pas fait, et qui, rompu cependant à la bêtise des parterres, n'avait pas compté sur celle-là !
Seulement, comme la phrase était de lui, M. Pailleron, et qu'il était son propre Cottin à lui-même, il n'a pas été déconcerté...
Du reste, pourquoi l'eût-ilété ?... Le bonheur de sa soirée a été complet ; car dans l'ensemble il a été mal joué: dernière caresse de sa fortune ! Le mauvais jeu de ses acteurs ou leur médiocrité n'a pas empêché son succès, et c'est son succès qui a fait le leur, au contraire! Got, qui jouait le professeur
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Bellac, le Trissotin oratoire du Collège de France, le rôle le plus important de la pièce, autour duquel tournent tous les autres, a joué en dépit du sens commun (disons-le lui brutalement !), comme s'il s'entendait avec le parterre pour se moquer du Trissotin qu'il représentait. Il a manqué absolument de la vérité nécessaire qu'il devait avoir ; car ce qui fait drôle et comique le professeur Bellac, c'est qu'il croit en lui-même autant que les femmes de son Cours, et qu'il s'avale voluptueusement tout entier, et plus facilement que la canne et la langue dont il est question dans la pièce.
Got n'a pas voulu déroger à la dignité de son esprit, il a voulu en avoir trop ; mais Perlay, Potier et Brunet, ces grands acteurs dont le souvenir est encore sur nous, savaient être des niais, des naïfs et des convaincus ridicules, quand il le fallait, et c'était même là leur génie !...
Les autres acteurs et actrices de la pièce de M. Pailleron ont joué comme ils pouvaient jouer ; mais lui, non! lui qui est le plus intelligent de tous! Les autres ont joué comme les comédiens ordinaires de la Comédie-Française, dans la tradition de leur théâtre, à l'exception d'une seule femme qui en est sortie, et qui, du milieu de ces affreuses têtes de pédantes groupées autour du professeur Bellac, s'est dressée comme une fleur de sentiment charmante poussée tout à coup dans un soir. C'a été Mme Samary,
dont je n'attendais pas, certes ! ce jaillissement de grâce, de sensibilité et d'intelligence. Jusque-1 elle n'avait guères été pour moi qu'un rayon belles dents dans l'entr'ouvrement d'un sourire; mais, pour la première fois, dans un rôle de fillette qui commence par le mauvais ton et les folles obstinations de la gamine pour finir dans les adorables pudeurs de l'amour, j'ai vu sortir de ses lèvres un rayon plus beau, — le rayon immatériel et idéal du talent.