‹ Théâtre contemporainChapitre 4 sur 24 · M. MOUNET — DÉBUT DANS « ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

M. MOUNET — DÉBUT DANS « ANDROMAQUE

29 Novembre 1880.

Début de M. Mounet ! Triboulet n'a que cela, cette semaine, à se mettre sous la dent, — celte dent joyeuse qui voudrait bien un peu rire... Au lieu d'une pièce nouvelle, un homme neuf! Au lieu d'actes, un acteur! Mais quand l'acteur est bon, c'est déjà quelque chose. Je suis de ceux qui pensent que dans l'état d'épuisement de l'Art dramatique, l'acteur vaut la pièce, quand il ne vaut pas mieux, — à part le génie, sans nul doute, qu'il faut toujours mettre à part, et qui, d'ailleurs, s'y met bien tout seul, le brigand! Évidemment le Mounet d'hier soir ne vaut pas Racine, mais s'il jouait tout autre que Racine, peut-être vaudrait-il mieux que l'auteur qu'il jouerait. Avec un mot (un seul!),

Talma enleva cette platitude deManlius, restée sans lui une platitude, et, après lui, retombée à plat... Voilà ce qui donne à tout début d'acteur ou d'actrice un intérêt de première représentation. Leur début, c'est leur première, à eux. C'est la première représentation d'une terrible pièce : de tout leur avenir, de toute leur vie en une fois. Le début, enfin, c'est la promesse certaine, c'est l'augure absolu qui ne trompe pas. Il n'est pas d'exemple, que je sache, dans Thistoirc du théâtre, que le début d'un grand artiste ait jamais été un coup manqué... Sans l'étincelle du début il n'y aurait jamais de flamme, et quand elle n'y est pas, on peut souffler ! l'acteur travaillerait toute sa vie comme un beau diable qu'il ne serait jamais le beau diable qu'il faut être pour être un acteur.

Il ne serait jamais — horrible chose que cette chose honorable ! — qu'un acteur tiré par les cheveux...

Le Mounet d'hier soir a déjà débuté, dans les Horaces, je crois, où je ne l'ai pas vu ; car j'arrive dans le feuilleton et j'y donne aussi mes premières représentations.

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M. Mounet est le frère de cet autre Mounet, qui s'appelle Sully, par dessus le marché, joue à la Comédie-Française et n'en est plus à ses débuts. Le Mounet de l'Odéon rappelle beaucoup, dit-on, le Mounet du Théâtre-Français. Ils sont les Ménechmes l'un de l'autre, à ce qu'il paraît, et même ils sont Ménechmes aussi de vocation dramatique. On disait autour de moi, hier, à l'Odéon, que le Mounet sans Sully s'était allumé au feu de son frère, le Mounet- Sully, et que, docteur en médecin?, ayant passé ses examens et ses thèses, comme une jeune demoiselle, car les demoiselles passent maintenant des thèses et des hommes qui ne sont pas absolument bêtes les leur font passer, il avait renoncé généreusement à être Dupuytren pour se faire ambitieusement Talma. C'est déjà, du reste, imiter par un bout Talma, ce glorieux fils de dentiste qui répudia le métier de son père pour jouer la tragédie, que de laisser là tout un petit paquet de science acquise pour se faire un talent que peut-être on n'acquerra pas... Ici l'analogie s'arrête. Talma débuta dans le Narcisse de Britannicus, comme, hier soir, M. Mounet n'a pas tout à fait débuté dans Oreste. D'un autre côté, l'époque de Talma ne ressemble pas plus à l'époque de M. Mounet que le talent de M. Mounet ne ressemble au talent de Talma. Au temps de Talma, on était dur aux débutants, et à présent on leur est très doux. Il est vrai qu'il y avait,

au temps de Talma, de très grands acteurs à la Comédie-Française, et que, jaloux comme des artistes, ils firent phalange macédonienne contre Talma, qui les épouvantait de son génie, lequel perçait les plus modestes rôles et qu'on voyait comme on voit l'incendie intérieur par dessous une porte fermée. On comprend bien qu'alors on jelât le rôle de Narcisse à qui, plus tard, devait tout écraser en jouant Néron... Aujourd'hui, les acteurs qui ne sont que bons sont très rares. Le pauvre grand Talma n'avait pas de frère pour mettre à son service ses influences personnelles. Et probablement le premier jour qu'il joua il n'entendit pas mugir son nom, à lui qui devait être l'Empereur du Théâtre comme Napoléon l'Empereur de la France, ainsi qu'on a mugi aux premières galeries le nom de Mounet hier soir !

Mais je n'ai rien à dire à ceux qui applaudissent. J'aime l'enthousiasme comme on aime une jolie femme. Cependant, je ne les veux ni l'un ni l'autre par trop faciles... L'enthousiasme juvénile d'hier m'a semblé dépasser un peu le talent qui l'inspirait. Mais c'était peut-être l'Ecole de médecine qui applaudissait.

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