‹ Théâtre contemporainChapitre 5 sur 24 · M. MOUNET — DÉBUT DANS ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

M. MOUNET — DÉBUT DANS ANDROMAQUE

Le frère de M. Mounet-Sully, M. Mounet tout court de l'Odéon, trouvé généralement très beau, — ce qui est, hélas ! pour les profits, la même chose que de l'être, — M. Mounet est un assez beau gars, et je dis gars parce que ce mot-là dit bien son genre de beauté, qui est robuste plus qu'idéale. Il a des bras d'un galbe puissant, mais très peu patriciens, et ses mains ne sont pas suzeraines, comme dirait Lord Byron, et il en écarquille trop les doigts, quand il est ému. Qu'il les laisse tranquilles ! Pour être laides, elles n'ont pas besoin de grimacer. De stature, il est grand, et dans sa robe de Grec il aurait de la tournure, s'il n'écarquillait pas ses jambes comme ses doigts, — attitude de vieux postillon à pied que la robe dissimule, mais que les pieds écartés trahissent. Sa voix manque d'éclat comme son geste manque de noblesse. Il se travaille pour l'avoir, cette noblesse, mais il ne l'attrape pas, et quand on joue le fils d'Agamemnon, il faudrait l'attraper, ou l'on reste attrapé soi-même ! Le visage, d'une pâleur fatale, mais probablement voulue, a la ligne droite

qu'on aime dans le visage des Grecs ; mais le nez trop épais n'a pas la finesse du camée. C'est un camée infortuné. Pour achever le portrait de l'acteur physique, il était mal costumé. Il avait une affreuse et banale robe blanche, qui le faisait ressembler au grand prêtre qui chante, à l'Opéra-Comique,dans la Flûte enchantée de Mozart; mais ce qu'il chante, lui, n'est pas de la Flûte enchantée. Son débit n'enchante pas. Il dit ses vers pompeusement et médiocrement, et ces vers sont si beaux qu'ils l'étaient hier encore, àl'Odéon, mâchonnés, hachés, traînailles ou volubilisés par ce tas de bouches, qui mériteraient un autre nom. Je n'ai jamais entendu, sur aucun théâtre, un pareil barbouillage de vers. C'était à faire crier les poètes s'il y en avait eu dans la salle. Mais y en avait-il ? Dans tous' les cas, ils ont silencieusement avalé cette douleur. La salle, en exceptant les mugissements du coin où j'étais, était assez morne au milieu de tous ces bredouillements tragiques. Chose singulière et frappante ! Toutes les femmes, pour saluer le triomphe espère de leur beau Mounet, étaient en noir, comme pour un enterrement. Le hasard de leur robe avait plus d'esprit que leur espérance. Quelques-unes d'entre elles lisaient la pièce avec recueillement et piété. Elles avaient apporté Racine dans leur poche. Elles comprenaient mieux la lettre moulée en la lisant qu'en écoutant les acteurs, et, d'ailleurs,

M. MOUNET — DÉBUT DAN8 âNDROMAQUE 157

elles les voyaient moins, puisqu'elles lisaient. C'était naïf, mais spirituel !

J'ai dit l'acteur physique, — la gaîne de l'acteur, — et maintenant en voici la lame. Je crains bien qu'il ne soit jamais qu'un de ces acteurs que j'ai appelés tirés par les cheveux ; M. Mounet-Sully, qui a été, à ce qu'il paraît, détestable, a fini par se faire un petit talent, à la force du poignet, et dernièrement a joué assez proprement Achille. M. Mounet sans Sully sera peut-être encore par là leMénechme de son frère. S'il n'a pas la vocation, il a la volonté. Or, il faut saluer toute bonne volonté dans un homme jeune qui sacrifie son état de médecin, péniblement acheté, au désir d'être un acteur de talent, — ce qui me paraît incertain. Dans Andromaque, M. Mounet a joué le rôle d'Oreste sans ce grand caractère de fatalité qui devrait planer déjà sur le front de l'homme qui tuera sa mère et qui a dans le cœur déjà la furie d'un amour qui attend les autres Furies qui vont venir, et il a manqué, comme tous les autres de ces acteurs, véritablement prodigieux

dans le mauvais, les nuances d'un rôle qui en a tant sous la plume brûlante et pourtant nuancée de Racine. Dans la scène où Talma était d'une sublimilé qui faisait voir des étoiles sur son front à Mme de Staël, et qui nous les fait rêver, à nous qui ne les avons pas vues, il n'a rien trouvé de nouveau, — ni môme reproduit ou esaayé de reproduire ce qu'on raconte de l'invention du génie de Talma. Quand il a dit ces vers :

Mon innocence enfin commence à me peser,

c'était l'impossibilité de bien dire qui pesait sur lui, et dans un autre sens, c'était une innocence. Au fameux vers :

Eh bien, je suis content et mon sort est rempli!

on n'a pas entendu l'éclat de rire — cet éclat de rire à la figure du destin — que j'attendais ; et la tradition qu'un acteur qui a du génie doit fouler aux pieds, la tradition, même la tradition protectrice de la médiocrité, a été trahie. Quand je dis pourtant que M. Mounet n'a rien inventé, je me trompe... Il a inventé la pirouette du toton qui tourne sur lui-même pour éviter les ruisseaux de sang qu'il voit couler autour de lui dans son égarement. Il a pivoté comme les frères Conrad l'auraient fait au

M. IfOUNET - DÉBUT DANS A.NDROMAQUE 159

Cirque ; mais j'aime mieux les frères Conrad. Ils sont plus en situation. Cette pirouette, qui devra s'appeler désormais la « pirouette dramatique », .M. Mounet l'a exécutée avec un tel mouvement de clown, un tel lancé de toupie, que ses admirateurs transportés ont applaudi à outrance.

Une jeune fille que j'avais près de moi et qui s'était ennuyée jusque-là, a battu de ses deux gants noirs qu'elle a fendus, à cette pirouette, — une invitation à la valse, — et comme le chien atteint par la table tournante qui saute par la fenêtre., tourne dans la rue, elle aurait, si elle n'avait pas été assise, ma parole d'honneur! pirouetté.

Telle a été l'impression des autres et la mienne. En somme, représentation triste, coupée par les mugissements de ces aimables jeunes veaux de la camaraderie obligeante. M. Mounet est sans excuse de n'avoir pas été meilleur au milieu de ces repoussoirs superbes sur lesquels il pouvait si facilement ressortir. C'était Mlle D^voyod qui jouait l'éplorée Andromaque. Elle en a fait un mouchoir de poche,

trempé des larmes du rhume de son cerveau marécageux. Je ne sais pas le nom de l'acteur qui faisait Pyrrhus, et je crois que je ne l'apprendrai jamais ; c'est un gros garçon toujours furieux qui joue ce Pyrrhus indolent et charmant, comme l'a peint Girodet, le seul interprète de Racine, dans la pose nonchalante et lassée de l'homme aimé que la femme qui l'airne ennuie... Quant à Hermione, — il y a eu une femme qui a osé se mettre dans la robe qu'a portée Rachel ; mais je ne la nommerai pas, et j'étendrai, par charité, cette robe de Rachel sur son nom.

6 Décembre 1880.

On sort de cette pièce avec un estomac un peu lourd de vertu. On en a tant avalé ! Les Braves Gens ! Ah! il n'y en a même pas que dans la pièce. Il y en avait, ce soir-là, partout. On pullulait de braves gens, on en débordait ! Il y en avait sur la scène, pour jouer bravement cette brave et honnête pièce. Il y en avait dans la salle, pour l'applaudir bravement et honnêtement, et il y avait aussi dans la coulisse un brave homme, qui s'attendait à des bravos, lesquels ne sont pas bravement venus, mais qui n'aurait eu rien du tout s'il n'avait pas été un si brave homme, aimé de tant de si braves gens, lesquels n'ont pas, ce soir-là , pu pour lui grand'chose, quoiqu'ils aient fait ce qu'ils ont pu... C'a été une

bénédiction! J'ai constaté une chose étrange et plus haute que le succès d'une pièce : c'est le succès de l'auteur, malgré sa pièce, et le goût très vif d'un public pour un homme qui, ce soir-là, positivement l'ennuyait. J'ai constaté cette chose infiniment touchante que tout le long, le long de cette pièce qui n'intéresse pas, on était triste de ne pas s'y intéresser davantage. On aurait voulu la trouver meilleure, mais on ne pouvait pas !! Tout autre que M. Gondinet, qui donnait à toute une salle un accès de regret, tout autre que ce bien-aimé du public nous nous aurait jeté au nez une pièce comme la sienne, que l'aurions appelée une mauvaise pièce, et que, pour elle, nous n'aurions été que de mauvaises gens. Eh bien, sur l'honneur! c'est peut-être sans exemple dans l'histoire du Théâtre, que l'insuccès d'une pièce ait été un malheur plus grand pour le public que pour l'auteur ! Pendant la représentation de ces Braves Gens, nous prenions le deuil à chaque acte. A chaque acte, le crêpe s'épaississait. Les plongeurs des couloirs et du foyer venaient, dans l'entre-deux des actes, vous dire, consternés : « Gela ne va pas bien; « la salle est navrée! » (textuel). Et pas de doute que si la pièce avait chuté, ce qui n'eût été, après tout, qu'une chute pour l'auteur, aurait été, pour cet aimable public de braves gens, une catastrophe !

Mais la pièce n'a pas chuté. Non ! Elle s'est soute-

nue. Elle u bien un peu clopiné, mais elle s'est soutenue, grâce à ce nom de Gondinet, qui n'a pas été, ce soir-là, comme Masséna, le favori de la Victoire, mais qui a été le favori du public, sans la Victoire... Lenom seul de M. Gondinet a été le liège qui l'a retenue sur l'eau et l'a empêchée de sombrer.

Après cela faudra-t-il donc recommencer la tristesse de vendredi soir, au Gymnase, et la faire passer dans l'esprit de ceux qui vont lire ce feuilleton en leur racontant cette pièce des Braves Gens, aux intentions vertueuses, mais avortées? C'est là une question et c'est un embarras ! Je n'ai pas, moi, l'honneur d'être de ceux-là à qui M. Gondinet a eu la précaution d'envoyer à l'avance le manuscrit de sa pièce, pour la leur faire mieux comprendre, le galant homme ! et la leur donner à déchiffrer comme un hiéroglyphe. Moi, je suis avec les croquants. Moi, je n'ai vu les Braves Gens qu'à la scène et dans l'atmosphère du théâtre; mais de là, j'ose déclarer qu'elle est ine'nawable... C'est une confusion de choses et d'événements tellement mêlés et embrouillés les uns dans les autres, qu'on s'y perd, corps

et biens, et que l'intelligence de ceux qui l'écoutaient vendredi s'y était perdue.

Certes ! on me permettra de le dire, personne de nous ne s'attendait à une très forte comédie venant de M. Gondinet, cet agréable dessinateur de vignettes dramatiques. Personne de nous ne s'attendait, de cette plume taillée fin, à quelque type profond, fouillé et vivant, comme celui du grand honnête homme qui eût fait tout taire du vice et de la bassesse humaine devant lui, puisqu'on voulait, une fois entre autres, donner raison à la vertu ! Mais, puisqu'on n'était capable que de mettre ce fier typelà en petite monnaie pour en faire les braves gens que voici, il fallait, du moins, donner à ces braves gens de l'originalité, de la tournure, du caractère, et les sortir de la tourbe vulgaire des imbécilles. Or, ils le sont tous, dans la pièce de M. Gondinet. Un vil coquin de bas étage et une coquine plus vile encore, les jouent et les rou'ent avec la plus grande facilité, ces braves gens innocents, bons enfants, grands enfants, et c'est un troisième coquin qui les sauve, sans qu'aucun d'eux ait jamais rien fait pour cela ! Les braves gens de M. Gondinet, de cette comédie larmoyante, où les circonstances sont encore plus communes que les personnages, ont pour fond le testament incompréhensible d'un homme qui n'a jamais vu ni connu la femme qu'il a instituée sa légataire universelle, et

refusé par cette légataire pénétrante qui a deviné que ce testament cachait un fidéicommis... Refusé donc par cette généreuse légataire, ce testament est accepté sans hésitation par la jeune fille à qui elle le repasse, et qui le prend, aussi naïve que M. Gondinet qui ne devrait pas l'être; car elle est mineure (on le dit dans la pièce) et elle n'a pas le droit de l'accepter. Ici, quelques notaires murmuraient, dans leur coin. C'est sur cette idée déjà trouble que M. Gondinet a construit sa pièce des Braves Gens, avec cette main qui n'a pas toujours manqué ses châteaux de cartes comme aujourd'hui, et sur ce fond risqué se sont ajoutés le chantage, le procès et toutes les roueries des deux coquins, mâle et femelle, plus forts à eux deux que tous ces braves gens à eux tous ! et qui sont finalement sauvés par un troisième, qui, le croira-t-on? ne paraît même pas dans la pièce et qui est la main de la Providence ; car Dieu met parfois, pour mieux attraper les autres, sa main dans la manche d'un coquin.

Et c'est tout ! Quoi, tout ? Oui ! tout, et, dans le développement que l'auteur donne à ses idées sans clarté, rien de clair, non plus, rien de péremptoire, rien de net. Indécise et confuse par elle-même, la pièce de M. Gondinet l'est par les détails. Elle a, à chaque instant, des encombrements, des longueurs, des obscurités. M. Gondinet a la fécondité dans l'inutile. Il invente jusqu'à des personnages qui n'ont

aucune raison d'être... Par exemple, au lever du rideau, dans son drame, on aperçoit, dans le salon de cette famille qui représente les braves gens, une jeune personne très correcte, avec la robe d'un brun classique qui caractérise les institutrices ou les demoiselles de compagnie, et en la voyant nous avons tous cru que cette jeune personne était une pensée, un rêve d'avenir, une péripétie pour plus tard, un croissant qui ne montrait encore que ses cornes, mais qui, plus tard, s'arrondirait et deviendrait lune dans la pièce. Eh bien, M. Gondinet a fait un trou dans cette lune-là ! Elle a disparu. C'était une femme qui fuyait son mari, le coquin de la pièce, mais qui ne se rattachait nullement à l'action de la pièce et qui en était une superfétation inexplicable, qu'on pouvait sans inconvénient retrancher de la pièce comme on opère une loupe sur la tête d'un pauvre homme. Elle pouvait ne pas venir, comme le troisième coquin, qui ne vient pas et qu'on ne connaît que par une chute de cheval lointaine, racontée par la femme qui Ta ramassé et fait porter chez sa maîtresse, qui ne vient pas non plus ! invisible à son tour dans ce drame où l'invisible joue son rôle, et c'est peut-être le meilleur !

Les acteurs ont joué le leur, eux, avec plus d'ensemble que M. Gondinet n'en a mis dans sa pièce, et de manière à justifier cette thèse qui est la mienne et qui cherchera toujours ici des exemples pour l'appuyer : c'est qu'au théâtre le plus grand intérêt et la vie même ce sont les acteurs, les transfuseurs du sang de leur talent, quand ils en ont, dans les veines épuisées des vieux cadavres dramatiques. Mme Pasca doit être nommée la première. Elle fait la femme du colonel de Lorris et la mère de ses deux enfants, avec la sûreté et la maturité du talent le plus approfondi. Ses yeux, très battus, ce soirlà, lui allaient très bien. Pâle, mais blanche, d'une blancheur immaculée, comme la robe qu'elle porte aux derniers actes, avec son chaste ruban blanc autour de son cou, c'était bien l'albâtre à travers lequel on voit passer faiblement la vague lueur d'un amour secret et captif, brûlant tout au fond d'une vie pure... Mme Pasca n'a pas eu de peine à être plus grande que le rôle qu'elle jouait. Sa supériorité se débattait dans ce rôle si commun de mère qui réussit toujours à la scène, mais qu'elle a élargi à

sa taille et dont elle a rompu l'étreignante médiocrité avec une émotion et une passion qui ont emporté le rôle écrit qu'elle avait à dire, comme une robuste Géorgienne fait, en se cambrant, éclater sa ceinture ! Elle et Saint-Germain ont été les seuls consolateurs de cette soirée morne et affligée de la perte de son Gondinet :

J'ai perdu mon serviteur, J'ai perdu tout mon bonheur!

comme dit la chanson. Ce pauvre public ! Mme Pasca l'a fait pleurer et Saint-Germain l'a fait rire : c'étaient deux distractions! Saint-Germain a joué l'homme d'affaires avec un museau de renard qui commence à être attaqué d'alopécie, une bassesse de cynisme et une goguenardise de vieux coquin incomparables. Il était enrhumé. Des critiques le lui ont reproché, comme si cet enrouement, qui faisait de sa voix le bruit d'une scie dans du bois pourri, ne convenait pas à la pourriture de son âme! Ah ! les grands acteurs ! Les voilà ! Ils font, en eux, de tout une magie ! Saint-Germain est enroué ; Mme Pasca a les yeux battus : cela leur va bien ! Saint-Germain en est plus odieux ; Mme Pasca en est plus belle ! Les autres acteurs ne sont pas à l'unisson de ces deux-là, qui sont les colonnes torses du Gymnase. Cependant, entre eux, il y

avait deux femmes qu'on remarquait encore : Mlle Léonide Leblanc et Mlle Magnier. Mlle Léonide Leblanc, quoiqu'elle ait perdu le sourire qui ouvrait le paradis autrefois et qu'elle ferme à présent, car elle cueille trop les lèvres d'une bouche qui ne demande qu'à s'épanouir (prenez garde à la grimace, mademoiselle !) ; et Mlle Magnier, ce charmant épervier, qui a joué le rôle d'une étourdie avec la volubilité et les mouvements d'un étourneau.

Il y a eu aussi pour M. Koning un triomphe dans cette défaite de M. Gondinet. Et c'était un salon, le délicieux salon, on peut dire chamarré de fleurs sur toutes les coutures ; car tous les angles en étaient brodés de guirlandes et le plafond semblait une corbeille renversée qui ne tombait pas. Faire du printemps une tapisserie, c'était à faire mourir M. Perrin de jalousie!

M. Koning a vaincu le grand tapissier du Théâtre-Français.

Lundi, 13 Décembre 1880.

On comptait beaucoup sur cette pièce. C'était presque un coup d'état théâtral. M. Sardou (de l'Académie française) au Palais-Royal ! Il est vrai que c'est par le Palais-Royal que M. Labiche est entré à l'Académie française. M. Sardou, le favori du public, qui semble traîner toute la Comédie- Française à ses talons :

Rome n'est plus dans Rome ; elle est toute où je suis,

devait mettre, en s'y mettant, la Comédie-Française au Palais-Royal... C'était l'idée de tous. Les acteurs de ce soir-là tremblotant, les pauvres diables ! devant la majesté d'académicien de M. Sardou, se faisaient l'effet de débuter au Théâtre-Français. Un

critique du lendemain a même comparé Daubray à Bressant. Eh bien, toutes ces illusions enchanteresses ont été très impertinemment souffletées par l'événement ! Le Théâtre-Français n'a pas changé de place. Il n'a pas bougé. M. Sardou n'a pas eu la puissance de l'emporter avec lui comme une tente que l'on ploie et qu'on pique en terre où l'on veut. M. Sardou est entré au Palais-Royal comme tout le monde, sans en ébranler les fondements. Il ne l'a pas grandi pour y faire tenir sa personne. C'est lui, au contraire, qui s'est rapetissé, comme le Génie des Contes Arabes, pour mieux entrer dans cette bouteille. Au lieu de faire du Palais- Royal le Théâtre-Français, il s'est fait lui-même du Palais- Royal. Sa pièce d'aujourd'hui n'est qu'une pièce du Palais-Royal, et son succès même, son succès n'est que celte espèce de succès qu'on peut avoir au Palais-Royal.

Le sujet de la pièce valait mieux que cela. Certes ! le divorce valait la peine de faire une grande comédie, et puisque le théâtre a toujours la sempiternelle prétention de corriger les mœurs en riant,

quelle plus belle occasion de rire des mœurs que d'imbécilles opinions veulent nous faire en introduisant le divorce dans nos vieilles mœurs, qui n'en veulent pas ! M. Sardou, dont la souplesse de singe est bien connue, et qui sait grimper, dans l'intérêt du succès de ses pièces, sur l'événement ou l'idée qui passe, devait naturellement être tenté par ce sujet actuel du divorce, qui tapage dans l'imagination publique. Malheureusement, ce sujet du divorce demandait une tête à la Molière, une fécondité et une profondeur dans le comique que n'a jamais eues M. Sardou, aux pattes de mouches, et qui ne sait que pincer les hommes et les choses à la peau. Pour embrasser et tenir sous soi le sujet du divorce, cette forte monture, il fallait des jambes plus longues et plus solides que les siennes. Auss1 est-ce en vue de ces jambes gringalettes qu'il l'a réduit à cette maigreur que nous avons eu le bonheur de contempler l'autre soir.

Et, en effet, il ne s'agit pas de flâner autour de cette pièce pour montrer qu'elle n'est qu'une piécette en trois actes du Palais-Royal, où il y en a de plus fortes sur des sujets moins forts ; — il suffira seulement dédire que de toutes les combinaisons que peut produire cette absurdité du divorce, dans une société qui a vécu des siècles sur l'idée de la famille et qui n'est pas encore désorganisée, quoi qu'on ait bien le projet de la désorganiser tou1 à fait, de toutes

les combinaisons M. Sardou a pris la plus vulgaire, la plus facile à tout le monde, la plus sous sa main. Sa pièce entière ne repose que sur l'esprit de contradiction qui fait que l'homme préfère à ce qu'on lui donne, ce qu'on lui refuse.

C'est, par exemple, l'histoire de l'homme sédentaire qui ne veut pas garder les arrêts auxquels on l'a mis, mais qui, sa liberté rendue, les garde très bien sans qu'on l'y mette. Les époux du Divorçons de M. Sardou sont de ceux-là qui en ont assez du mariage tout le temps qu'il est indissoluble, — tout le temps qu'il implique celte grande idée d'éternité que les législateurs de génie ont mise dans leurs législations, sans souci de l'homme et de sa misérable sensibilité qui se plaint toujours, mais en vue de l'honneur des familles et de la olidité des races, — et, de cette rencontre facile d'époux comme il y en a tant, qui certainement n'est pas une découverte, M. Sardou a tiré tous les éléments d'une pièce sans caractère et où les situations peuvent seules être quelque chose. C'est exploiter la pauvreté ! Le premier acte de cette maigre comédie est consacré au spectacle commun et assez nauséabond d'un mari et d'une femme qui s'ennuient, qui se taquinent, qui ont assez l'un de l'autre et demandent le divorce à grands cris. Le second, c'est le divorce, qui, une fois promulgué, refuit, non pas une virginité au mariage, comme l'a-

mour à Marion Delorme, mais une espèce de nouveauté, — un regain d'agrément, — et le fait regretter à ces deux girouettes de la contradiction humaine quand ils ont obtenu le divorce, objet de leurs vœux ! Toute la pièce est dans cet acte seul. A rigoureusement parler, il n'y a pas de troisième acte. Il n'y a qu'un dénouement,et ce dénouement touche là a farce! Voilà, en quelques mots, toute la pièce étreinte de M. Sardou. La voilà dans son fond, dans son invention, dans l'efforL de l'auteur pour trouver... ce qu'il ne îrouve pas! Qu'on me permette le mot : franchement, c'est aussi bête que cela !

La seule hardiesse peut-être de cette comédie, qui paraît être une condamnation du divorce, — si on peut voir quelque chose dans l'opinion ou la conscience d'un auteur dramatique, toujours plus ou moins, mais toujours, la courtisane du public, — c'est d'avoir défendu une thèse morale avec des immoralités. C'est d'avoir bombardé le divorce avec des indécences grosses comme des obus. Seulement, celte hardiesse ne vient pas de M. Sardou. C'est le Palais-Royal qui l'a faite ! M. Sardou voulait être de la maison, et il en a été. Flexibilité des plus charmantes, M. Sardou n'a jamais été d'aucune manière un génie inquiétant d'audace. Comme moraliste, c'est un homme à l'unisson de cette morale publique qui fait l'entre-deux entre la femme facile et la bégueule. Mais, aujourd'hui, il s'est mon-

tré peut-être ua peu trop du Palais-Royal... 11 y entrait. Il a bien fait les choses : il s'est mis en frais de plaisanteries et de situations dignes de l'endroit, et ses frais ont été énormes. Il a abusé du galon qu'il a pris; mais qu'importe! le public le payera, ce galon, et sa pièce, toute médiocre qu'elle soit, fera de l'or, à force d'indécences. A cette première représentation, tous étaient ravis, et les calvities, les vieillards de Suzanne,tous ceux qui ont un pied dans la tombe, se réchauffaient aux plaisanteries de Mme Chaumont et au feu avec lequel elle les disait... A défaut d'intérêt noble, élevé, tel que l'Art ou le théâtre doivent en créer dans nos âmes, il y avait ce qu'on appelle de l'amusant. Je me tuais à démontrer à un homme d'esprit les vices de cette pièce : — « C'est vrai », me disait-il, « mais, que voulez- « vous? c'est amusant ! »

Oui ! amusant pour le cynisme qui souligne toute intention immonde dans un mot ou dans une situation, et qui veut être amusé, non par en haut, mais par en bas !...

On sent maintenant dans mes articles l'importance que je donne aux acteurs des pièces qu'ils expri-

ment; mais, dans celle-ci, le vrai talent, ce n'est pas M. Sardou qui l'a. Il a fait ce qu'il a pu, je le reconnais, pour être du Palais-Royal. Mais Mlle Chaumont a été plus PaLus-Royal que lui. Elle a enfoncé son auteur ; mais elle lui a rendu un vrai service, en l'enfonçant! Sans elle, il ne m'est pas prouvé que la pièce, réduite aux efforcements des indécences de M. Sardou, aurait réussi. S'il a de la reconnaissance, il doit la lui dédier... Mlle Chaumont, cette actrice qui fait passer la grimace à force de spirituelle mobilité, et les niaiseries innocentes à force d'intentions coupables, Mlle Ghaumont, cette petite statuette, ce marbre rond si nettement moulé dans les deux robes de satin dans lesquelles elle frétille, ce soir-là a joué comme une fille de Bullier qui aurait du génie, ce qu'elles n'ont pas ordinairement, — et du génie comme on pourrait en avoir chez Bullier ! Elle a fait de tous les détails de son rôle des polissonneries presque sublimes, — si l'on peut, sans horreur, écrire ce motlà! — Certes ! avec tout ce que nous connaissons de M. Sardou, il n'était pas évidemment capable d'être Palais-Royal à ce degré. En voyant et en entendant cette actrice que le diable lui envoyait (car ce ne pouvait pas être le bon Dieu !), il a dû se trouver un esprit qui l'a étonné, — un esprit non pas à faire peur, mais à faire un peu honte... Elle a, par le jeu pervers d'un rôle qu'elle a poussé à

outrance, dû vermillonner jusqu'aux yeux la partie pudique et féminine de la salle. Mais y a-t-il des pudiques au Palais-Royal?... Elle a été charmante, et j'ai la faiblesse de le lui dire, mais comme il ne faut jamais être charmante, — ce qui, du reste, ne l'en empêchera pas !

Elle fait la mariée dans Divorçons, et elle a pour mari Daubray, joufflu, carré, petit, ventru, et qu'on a si malencontreusement comparé à Bressant, lequel a joué son rôle dans le style de la maison, mais dont le comique, un peu froid, a disparu dans celte volute de feu que faisait autour de lui Mlle Ghaumont, cette salamandre qui vit dans le feu et qui y met. Tous les autres ne méritent pas l'honneur d'être nommés. L'amant Adhémar, qui a inventé cette belle ruse d'un télégramme faux annonçant que le divorce est voté à la Chambre, est joué par un jeune homme qui doit repousser l'un vers l'autre le mari et la femme qui veulent divorcer, — et cela n'est pas difficile avec un pareil repoussoir ! Ce monsieur simplifie la question et sa nullité est peut-être dans son rôle. Il a peut-être mis, qui sait? du talent à être nul; mais il n'y a que M. Sardou qui sache cela. Cette ruse du télégramme, qui rentre bien, du reste, dans les ficelles des marionnettes de M. Sardou, et aussi la sonnerie de la porte qui avertit le mari, n'ont été surpassées en grosseur de cordes dans le département des ficelles que par celle du commis-

saire de police, au restaurant; intervention sans laquelle M. Sardou n'était donc pas capable de trouver un dénouement?

On a beaucoup reproché à Molière l'exempt de Tartuffe, qui finit assez misérablement une pièce de génie. Mais M. Sardou finit par le commissaire de police, qui est l'exempt de ce temps-ci, une pièce sans aucun génie. Il n'a pas l'excuse de Molière. Et comme, je l'ai dit plus haut, il est dans les habitudes de M. Sardou de se raccrocher à toute circonstance connue à Paris pour aviver des pièces qui par elles-mêmes ne vivraient pas, il s est accroché, dans ce dîner interrompu par le commissaire de police, à l'aventure scandaleuse de Mme Santerre, au café d'Orsay, et j'ai vu l'heure, oui, ma foi ! j'ai vu l'heure où M. Sardou allait déculotter le petit pâtissier du restaurant et mettre sa culotte à Mlle Chaumont.

Une bonne fortune pour le public ! Quel succès c'eût été ! Mais M. Sardou a reculé devant ce succès.

Il se contente de celui qu'il a, et qui a été très grand. J'ai vu beaucoup de calvities heureuses ; mais je n'ai pas vu d'académiciens. Ils manquaient là.

P. S. — Si je n'ai parlé que de M. Sardou dans le compte-rendu d'une pièce signée aussi du nom de M. de Najac, c'est que les gros collaborateurs mangent les petits, et que ceux-ci le méritent, puisqu'ils s'y exposent.

Page 1