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POURQUOI IL N'Y A PAS DE FEUILLETON DE THEATRE AUJOURD'HUI

li Janvier 1881.

Cela paraît infiniment simple... 11 n'y a pas de feuilleton aujourd'hui, parce que, celte semaine, il n'y a pas eu de pièce nouvelle. « Où il n'y a rien, « le Roi perd son droit », dit le vieux proverbe, et le feuilletoniste sa Critique, qui n'est pas un royaume !! Ce grand bœuf d'Art dramatique, qui ne produit plus, — qui, de père, devient de plus en plus oncle, — ce bœuf qui rumine et qui bave et qui a trente six estomacs pour se renvoyer et remâcher les choses avalées, n'a pas eu, cette semaine, la moindre pièce, la moindre herbaille à mettre sous sa dent oisive. Les critiques superficiels diront : « Le théâtre n'existe jamais entre le Jour de VAn — un jour de comédies sociales encore plus bêtes que celles du Théâtre — et les Rois, cette fêle de famille qui dure encore, vitalité de la légende ! après que les Rois sont partis. Le théâtre

est toujours aplati entre ces deux fêles. » Mais ce n'est là que la raison des critiques à courte vue, qui expliquent tout par la circonstance du moment ramassée à leurs pieds. Or, cette circonstance du moment est pour eux particulièrement agréable d'être huit jours sans avoir à brasser les sottises dramatiques que leur métier est de jauger.

Mais il y a une raison plus profonde et qu'ils ne donnent pas de cette absence de pièces, ordinaire, disent-ils, à cette époque de l'année, et cette raison qu'ils ne voient pas c'est l'état même de la tête humaine, qui fait relâche si aisément en matière de théâtre, et qui, décrépite et impuissante, fera un de ces jours relâche éternelle ! Ce jour-là, nous autres feuilletonnistes, nous serons supprimés. Nous aurons vécu. Troja fuit ! L'Art dramatique touche à cette époque d'épuisement qui précède l'anéantissement définitif... Combien de temps vivra-l-il encore comme il vit, c'est-à-dire en rabâchant à la manière des vieillards ? car il rabâche les mêmes caractères, le même intérêt et les mêmes situations. Il n'invente plus rien. Il tourne sur lui-même. Quand Royer Collard citait ses propres mots, le pauvre diable de grand bonhomme en était réduit à vivoter sur son passé. C'est l'histoire du théâtre. Il va passer devant nous, monotone comme les chevaux du Cirque, qui, du moins, sont beaux et vivants, et qui ont sur leurs dos, vibrant de souplesse, des acro-

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baies plus ou moins charmantes ; mais lui, faul-il le dire, hélas ! devenu la plus triste des rosses, vous savez ce qu'il a sur le dos !

Comme la civilisation, ce serpent qui se mord la queue et qui se meurt de sa morsure, l'Art dramatique meurt aussi en mordant la sienne... Chez le peuple de décadence et de matérialisme que nous sommes, l'Art dramatique, décadent et matérialiste, se recourbe jusqu'à son origine, comme le vieillard qui se voûte se rapproche de ses pieds... II est parti du tréteau pour passer éclatant, droit et les ailes du génie déployées, dans un certain nombre de chefs-d'œuvre. Mais avec nos revues d'aujourd'hui, nos pièces à trucs et à décors, l'Art dramatique est maintenant aussi physique et enfantin, dans notre civilisation compliquée, que le Char de Thespis barbouillé de lie dans un état de civilisation simple comme l'enfance d'une société, et c'est ainsi que le théâtre, qui a commencé par le tréteau, finit platement par le tréteau !

Et, chose singulière pourtant! plus il vieillit et plus il étale sa misérable vieillesse, et moins il perd

de sa puissance, moins l'esprit du spectateur s'en dégoûte. Au contraire, les civilisés, vieux comme lui, l'adorent, et c'est des amours monstrueux, comme à Sainte- Périne, entre vieillards! Il a beau être vieux, rabâcheur, sans relief, sans passion, sans esprit, l'Art dramatique n'en règne pas moins despotiquement, insensément sur les spectateurs. Jamais œuvre de génie — de génie véritable — aurat-elle le succès de la moindre pièce de théâtre, pour laquelle les plus lettrés d'entre nous, lettrés qui devraient être les plus méprisants, sont tous debout le soir de sa première représentation !... Quelle que soit l'infériorité de l'Art dramatique, les spectateurs de son œuvre n'en raffolent pas moins, et même en raffolent-ils davantage. Ils ont un goût pour elle comme l'enfant pour son Polichinelle et son Pantin. Et il y a même beaucoup de raisons pour que ce goût-là soit bien plus intense encore et surtout bien plus dépravé ; car il est naturel chez l'enfant. L'Art dramatique saisit les hommes surtout par les côtés les moins nobles de leur nature. Il les prend par les yeux et par le théâtre, le théâtre même sur lequel il déballe ses pièces et les interprètes de ses pièces. Il les prend jusque par la salle même du spectacle où les femmes viennent par vanité, pour être, elles, le spectacle des spectateurs, et les hommes pour être le public de ces femmes qui continuent pour eux les actrices du théâtre !

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L'amour de l'Art dramatique n'est pas seulement une passion ou un goût littéraire, c'est un goût partagé par les êtres les moins cultivés. C'est un goût très complexe et très corrompu, qui s'exaspère et prend les plus immenses proportions dans les sociétés vieillissantes.

S'il était toujours littéraire, idéal, spirituel, grandiose, ce que tout Art doit être pour mériter son nom, l'Art dramatique n'aurait certainement pas la même puissance sur la bêtise humaine électrisée. Avec son public, qui a précédé le suffrage universel et qui en a peut-être donné l'idée, l'Art dramatique est la pilede Voltadesimbécilles. Du tempsde Racine, croyez-le bien ! l'amour du théâtre n'existait pas de la même façon effrénée qu'à présent. C'était l'amour du beau dans une poignée d'esprits d'une haute et pure chasteté intellectuelle. Mais des ruées de public! mais des pièces à cent cinquantere présentations et qui s'en gorgiassent! il n'y en avait pas. A Rome, au temps de Térence et de Plaute, il n'y avait pas pour écouter leurs comédies autant de spectateurs que pour voir, plus tard, une Naumachie, ou des gladiateurs égorger des bêtes ou s'égorger entre eux. A présent déjà aussi, chez nous comme chez les Romains, pour expliquer l'influence prodigieuse de l'Art dramatique, cette influence inouïe qui grandit à mesure que l'Art dramatique dégénère, il n'y a plus besoin d'auteurs ou d'acteurs de génie. On n'a besoin ni de

Shakespeare, ni de Molière, ni de Garrick, ni de Talma ! C'est l'époque honteuse de cette chose qu'on appelle Vhistrionisme dans l'Histoire, où il n*y a plus ni vrais acteurs ni vraies pièces, et où, sur les ruines de tout, l'histrion se dresse, tirant sa puissance de cela seul qu'il est un histrion !

Rien de plus lamentablement triste! En matière de littérature dramatique, nous marchons au pas gymnastique vers l'ignominie. Les esprits élevés* qui le savent bien, se détournent du théâtre avec mé^ pris comme d'une chose roulée trop bas pour qu'on s'abaisse jusqu'à elle pour la ramasser. Il y a plus d'un demi siècle, Lord Byron, l'auteur du Sardandpale, qui avait en lui une étincelle de Shakespeare sans cesser d'être Lord Byron, s'opposa violemment à ce qu'on jouât son Marino Faliero à Londres, et menaça d'un procès le directeur de Drury-Lane. Mais aujourd'hui il ne ferait plus un drame de Marino Faliero, il en ferait un poème, qui serait plus beau que le drame! Lord Byron eut raison, du reste, de s'opposer à la représentation de sa pièce, assez belle pour tomber. Eh bien, aujourd'hui, les esprits

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élevés ne sont pas portés à écrire ce que Lord Byron écrivait encore ! Ils ont vu ce que n'avait pas vu Byron : l'abaissement de l'Art dramatique.

Ils dédaignent trop ce fagotage de pièces qu'on appelle l'Art dramatique, et qui se fait à deux, quand ce n'e.t pas à trois. Eux, ils font dans leurs livres des spectacles dans un fauteuil, et ils attendent comme cela la gloire, si elle veut venir ; mais ils ne la demandent pas au suffrage universel des parterres, aussi bête que l'autre. Ils ne raccrochent pas le succès sur des planches qui sont un trottoir. Ils débarrassent le passage pour d'autres esprits moins délicats et moins hauts, qui trouvent que le théâtre est la seule chose de la littérature, qui rapporte beaucoup d'argent et tout de suite une célébrité, partout ailleurs aussi difficile à enlever qu'une ville i forte ! Eux, en se regardant leur petit nombril dramatique ils pensent que la lumière incréée du génie dramatique peut en sortir. Quelquefois, comme leur petit nombril est lent à lancer la fusée, ils prennent un livre déjà fait par eux et en tirent la mouture d'un drame. Ils ont, pour autoriser cela, de très grands exemples : M. Dumas et Mme Sand, qui ont commencé cet odieux tripotage d'une œuvre qui avait sa valeur spéciale et qu'on massacre pour en faire deux.

Enfin, considération dernière, on ne siffle plus au théâtre parce qu'il n'y a plus réellement d'Art dra-

matique et de théâtre ; car le théâtre, c'est le sifflet !

Et voilà pourquoi, malgré l'épuisement et la dé-, crépi tude de l'Art dramatique expirant, les feuilletonistes de théâtre ne sont pas tout à fait morts et qu'il leur reste quelques jours encore pour feuilletoniser!

17 Janvier 1881.

Assurément, ce n'est pas cette pièce, jouée jeudi soir à l'Odéon, qui pourrait relarder, même d'une heure, le destin final de l'Art dramatique qui s'en va mourant, et dont je n'ai pas craint de sonner ici l'agonie à grandes volées dans mon feuilleton d'il y a huit jours... Le Jack de MM. Alphonse Daudet et Lafontaine est une preuve de plus de la triste vérité que j'ai dite sur un Art qui fut grand à d'autres époques, — aux époques de sa jeunesse et de sa maturité, — et qui ne l'est plus et qui ne peut plus Vêtre, comme l'homme lui-même qui, à un certain moment de sa vie, ne peut plus être père et sent en lui anéantie sa noble et robuste faculté d'engendrer. Le Jack de MM. Daudet et Lafontaine n'a ni plus de nouveauté, ni plus de vitalité que tous les autres drames contemporains. C'est un écho de plus dans

ces échos! Les auteurs, qui ont cru que l'unité de l'inspiration pouvait bifurquer en deux têtes, semblent ignorer que le drame est une des formes les plus surannées de la littérature présente et qu'il y en a une autre plus jeune, plus complète, et, danssa variété infinie, d'une tout autre profondeur.

Et que M. Lafontaine l'ignore, lui, je ne m'en étonne pas. C'est un acteur, et il doit avoir sur le théâtre toutes les illusions d'un homme de théâtre. Mais que M. Alphonse Daudet, qui est un romancier, et un romancier de grand talent, ne sache pas que la forme littéraire la plus haute et qu'il devrait préférer à toutes c'est le roman, la véritable épopée moderne puisqu'elle peut embrasser toutes les idées d'une civilisation avancée comme la nôtre et tous les sentiments de 1 ame humaine, de la conscience et de la Vie, c'est là ce qui est renversant ! M. Alphonse Daudet se manque à lui-même et à ses facultés en se ravalant jusqu'au drame, lui qui a puissance de roman. Est-ce que, par hasard, ilcroiraitque Shakespeare, par exemple, s'il revenait au monde, se contenterait de l'angle du drame, cet étouffoir du génie, quand il pourrait étendre et développer tout le sien dans le cercle, devenu immense, de l'esprit humain élargi?... Non ! Shakespeare, à cet instant de la littérature, lutterait avec Balzac, et Balzac est si grand que peut-être Shakespeare même ne le vaincrait pas ! Ëh bien, M. Daudet ne fait pas ce que ferait Shakes-

peare !... Au lieu d'aller et de monter du drame au roman, il descend du roman et il recule jusqu'au drame, et il pelotonne misérablement un roman, qui a ses qualités spéciales, dans le cadre étriqué d'un drame qui n'en peut pas contenir les beautés ! Il châtre et coupe par morceaux, avec un coupeur qu'il s'est adjoint, une œuvre qui avait la vie et qui n'est plus maintenant que le résultat d'une opération dégoûtante, et faite (maladroitement encore!) par deux chirurgiens intellectuels.

On me dit pourtant qu'il n'y en a eu qu'un pour cette besogne. M.Alphonse Daudet, il est vrai, n'en a pas eu horreur dans un autre temps, car il a pratiqué tout seul de ces petits massacres sur ses romans ; mais il en a la fatigue, et qui sait? peut-être le mépris... Artiste de race, il a senti enfin l'indignité de ce procédé littéraire, bon pour des esprits de basse origine, et dans une indolence ennuyée de Sardanapale, il a été bon prince, et il a laissé M. Lafontaine arranger pour le théâtre l'œuvre dérangée de son roman. Or, M. Lafontaine, qui taille des romans à la largeur et à la longueur des planches, qu'il connaît, n'a pu mettre dans le roman de M. Daudet que ce qui réus sit sur les planches, que le Génie, quand il marche sur ces planches, brûle toujours !

Alors nous avons eu les choses connues et communes, qu'on applaudit ou qu'on n'applaudit pas selon la disposition du soir où le spectateur les voit

jouer... Nous avons vu repasser devant nous la même action dramatique inévitable, qu'il est, à cette hqnre, impossible de renouveler. Nous avons vu dans Jack (pourquoi Jack et non par Jacques? Pauvre Jacques !) la fille, l'incorrigible fdle du Mariage d'Olympe, seulement avec un bâtard de plus. Nous avons eu le même souper que dans le Mariage d'Olympe, et le même aussi que dans Divorçons. Sont-ils puissants et originaux, ces inventeurs de théâtre !... Et nous avons pu nous amuser ou nous intéresser, selon la disposition de notre cerveau ou de notre estomac, au ron-ron de cette toupie dramatique, qui ronfle en tournant sur ellemême et qui rapporte sur ses flancs vides, qui tournent toujours, toujours les mêmes tableaux.

Pour s'intéresser à cette pièce, il faudrait oublier le roman, et c'est impossible! car c'est précisément la pièce qui, par ce qui lui manque, rappelle ce qui ne manque pas au roman... Quelques dévots à M. Daudet, avant la représentation lisaient, dans la salle de l'Odéon, pieusement, le roman de Jack à

leurs femmes. Maladroits et comiques, ils ne se doutaient pas qu'ils mettaient l'éteignoir sur la pièce. Avec leurs femmes, ils le mettent probablement sur tout, ces délicieux maris! Et, en effet, le Jack du roman tue le Jack de la pièce. Dans le roman comme dans la pièce, l'histoire de Jack, de l'enfant opprimé, de ce bâtard d'une fille à peu près publique devenue la concubine d'un seul homme, et victime de ce beau-père de hasard, n'est qu'une donnée vulgaire ; mais ce qui fait la supériorité du roman sur le drame, ce sont les détails qui s'entrelacent autour de cette donnée facile, digne d*un conte de Perrault... M. Lafontaine, si M. Daudet l'a laissé faire, les a supprimés ne sachant les utiliser... Ainsi, la pension Moronval, qui, dans le roman, est une étude d'une poignante réalité, n'y est pas. Ainsi, la bande grotesque des ratés, qui tient une si grande place dans le roman, ne fait, dans le drame, que paraître et disparaître, applaudissant, sans qu'on la voie, à la Fille de Faust, la pièce du faux poète d'Argenton, pour en dire du mal en enfilant ses paletots. Ainsi, la vie terrible de Jack, dans le vaisseau où il est chauffeur, et qu'on raconte au lieu de la montrer. On ne la connaît que par Jack, hébété et noirci par le feu de cet enfer dans lequel il a vécu, et qui apparaît, précisément le jour de la solennelle lecture, clamant et réclamant, avec la fureur presque méchante d'un fou, son horrible

mère, qui l'a sacrifié à son honteux amour pour l'homme avec lequel elle vit...

Et c'est là que gît tout le drame, toute [la question du drame ; car le drame n'est jamais qu'une question. Le fils reprendra-t-il sa mère à l'homme qu'elle a l'ignominie d'aimer, ou achèvera-t-elle de tuer son fils en lui préférant le sot qu'elle adore sur la foi de son génie, ce d'Argenton, le raté de tous ces ratés, cette oie à queue de paon qui se coiffe de sa queue? Et naturellement c'est l'amour bête, bas et sale, qui l'emporte sur le sentiment maternel ! Comme Olympe, dans le Mariage d'Olympe, Ida de Barancy revient à sa boue, à cette boue collante, après l'avoir quittée une minute pour suivre son fils, débarbouillé de son charbon et de son idiotisme, et rentré dans la vie morale du travail et de l'intelligence. Et, même, sans le jeu des réminiscences fatales où le drame se débat pour mourir, jusqu'au dénouement de celui-ci est le même dénouement que dans le Mariage d'Olympe. Dans l'une et l'autre de ces pièces, si le vice est puni, la vertu, du moins, n'est pas récompensée... Le coup final de pistolet qu'on tire dans le Mariage d'Olympe, est remplacé par d'Argenton qui revient chercher sa concubine et qui la reprend suï le corps de son fils, mort désespéré de n'avoir pas revu sa mère, qui arrive trop tard. C'est d'Argenton qui est le coup de pistolet de la fin. « Voilà le châtiment!», dit-on,

en l'ajustant. D'Argenton, c'est le coup de pistolet du Mariage d'Olympe, qu'on ne tire pas, mais qui partira... dans l'avenir !

Et si toute cette vieille prétintaille dramatique que se passent de la main à la main tous les faiseurs de drames avait, du moins, pour racheter la pauvreté de son fond, de la verve, du dialogue, de la répartie, du mordant, de l'esprit, de la rapidité dramatique, de ces ailes enfin sur lesquelles on emporte le spectateur et on le secoue pour l'empêcher de dormir ; mais le spectateur qui ne dormait pas (j'en ai vu dormir) est resté le cul par terre, en écoutant cette pièce lourde et à longueurs qui n'en finissent... C'est là que j'ai cherché vainement Daudet, le poète, le romancier, la fine pierre précieuse, dont j'aurais voulu voir, du moins, briller une étincelle, et je n'ai trouvé qu'un Lafontaine...

Quant aux acteurs, excepté le jeune homme (Ghelles) qui a joué Jack en soulignant un peu trop l'ignobilité et la stupidité du personnage dans le commencement de son rôle, mais qui a du senti-

ment et du geste, et qui peut devenir plus tard, dans le sens triomphant du mut, un acteur, je n'ai vu que jeux vulgaires comme la pièce. Lafontaine s'était fait une figure meilleure que le drame, qui n'est que le roman maquillé, mais qu'il n'a pas plus inventée que le drame. C'est, moins la rousseur des cheveux, la figure d'un des poètes de ce temps. Lafontaine a joué l'emphase de d'Argenton, de ce raté qui rate toujours les mots cruels qu'il ne dit jamais, avec un faux air de Frederick Lemaître,qui jouait aussi très bien les emphases, mais qui y mettait autre chose que du creux. Lafontaine n'est, lui, dans l'emphase, que vide et défoncé... Mlle Céline Montaland a fait de la concubine Ida une grisetle de Paul de Kock.

Au souper (le souper du Mariage d'Olympe) avec son fils, auquel elle est momentanément revenue, elle a été plus grisette que mère, et cela n'avertit pas son fils, idiot d'amour filial, que sa mère n'est pas là, dans celte misérable femme, et qu'elle n'y sera jamais. Il n'y a qu'une grisette, et ce n'est pas Mimi Pinson ! Mlle Montaland est applaudie dans les légèretés de son rùle par ce public qui, en France, est toujours un mauvais sujet. Elle ne réussit pas dans les larmes : influence du physique sur le moral. On la trouvait jolie et on avait raison ; elle n'est que cela. Mais, c'est assez ! comme dit Médée. L'impression de la salle était triste. On écou-

tait ce drame ennuyeux comme ses entr'actes, insolemment et ridiculement longs.

On l'écoutait — parce qu'il «tait de Daudet — avec une sympathie silencieuse. On se souvenait du romancier ! Quant à moi, le feuilletoniste du Triboulet, que M. La Rounat, qu'on dit littéraire, avait honoré d'une des dernières places de l'orchestre, tout près de la claque, dont cependant je n'étais pas, j'ai perdu, par le fait de cette place éloignée, beaucoup de mots du rôle des acteurs ; mais n'y a-t-il pas un jeu qui s'appelle « qui perd gagne », et j'ai gagné cela !

Post-Scriptum. Le lendemain de ce jour d'Odéon, je suis allé me décabotiniser au Cercle artistique (des Mirlitons). Ici j'avais une bonne place, et j'ai entendu ce qui serait pour moi un regret si je n'avais pas pu l'entendre. C'était une pièce de M. le marquis de Massa, qui s'appelle V Honneur, et qui lui fait honneur ; car elle est charmante, et leste, et souple, écrite en vers flexibles auxquels leur correction n'ôte rien de leur grâce. Cette comédie en trois actes d'un dilettante dramatique, qui, quand il le voudra, passera de l'œuvre d'amateur à l'œuvre de l'artiste et du maître, n'est qu'un pastel peint sur l'éventail d'un femme blonde ; car tout y est adouci. Tous les personnages y sont aimables, prêts à s'embrasser, non pas avec les lèvres, mais avec

leurs opinions politiques. C'est la fusion de tous les partis dans les plus optimistes tendresses. Pour ma rudesse, à moi, c'est un peu trop tendre... Je ne suis pas aussi fénelonien que M. de Massa, qui ressemble à un neveu de Fénelon, officier dans les hussards. Les acteurs, gens du monde, ont joué comme les hommes du métier, avec une élégante aisance. Quant aux femmes, elles étaient, elles, du métier. C'était Mlle Baretta (de la Comédie-Française), qui a joué comme à la Comédie- Française, et Mlle Broisat, qui a joué plus mollement... Elle avait une amazone mal faite et une perruque qui ne faisait pas d'illusion, et de là-dedans et de là-dessous, elle avait l'air d'une grande arbalète rompue qui ne sait pas lancer le trait.

Et voilà le mien !

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