JANOT
24 Janvier 1881.
Cherchera-t-on ici un article sur cette Janoterie, jouée hier soir au théâtre de la Renaissance, où les vrais Janots étaient ceux qui applaudissaient dans la salle ?...
Par les loisirs que me fait la rareté des premières représentations dans les théâtres littéraires, j'ai voulu, pour l'honneur du feuilleton théâtral de Triboulet, qui ne pouvait pas décemment rester en blanc (et qui, comme cela, aurait plu peut-être davantage), aller à cette pièce du théâtre delà Renaissance faite par deux hommes qui avaient de l'esprit autrefois... Les pièces à musique ne sont pas dans mon département au Triboulet, mais si la pièce que voici n'est pas littéraire, le nom des auteurs l'a été et l'est encore. C'est par l'esprit et le talent — sans musique ! — qu'ils avaient grimpé à l'échelle glis-
santc et lumineuse du succès, d'où à présent leur esprit et leur talent font la culbute dans des pièces — à musique! Ce soir, ma foi ! je crois bien qu'ils se sont tués du coup... Cherchez-les, ces deux esprits qui furent fringants, cherchez-les dans la pièce d'hier soir, entreprise pour la musique de M. Lecoq, qui, ce soir, Lecoq, ne m'a pas paru un rossignol, vous ne les trouverez plus! Vous ne trouverez dans cette pièce ni invention, ni inspiration, ni dialogue, ni verve, ni intérêt, ni gaîté, — ni gaîté, qui fait tout passer quand elle est vraie, même la bêtise '.— .Malgré les flons-flonsdeM.Lecoq et des costumes qui, en réalité, sont toute la pièce, c'était triste, comme on dit, à porter le diable en terre, et il y a été porté. « Le diable est mort ! » chantait Béranger sur sa crécelle. Oui ! le diable de l'esprit, du brio, du mouvement, de l'amusement à tout prix ! Hélas ! MM. Meilhac et Halévy ne l'ont plus au corps. Nous n'avons aujourd'hui qu'un feuilleton de croque-mort à faire, — pauvre chose misérable à croquer !
Pourquoi aussi êtes-vous tombés, mes chers Lucifers, qui pouviez porter d'une main légère le flambeau de la Comédie et qui l'avez tenu à certains soirs, pourquoi êtes-vous tombés la tête la première dans cette farce qu'on appelle l'opérette, parfaitement indigne du talent qu'il faut respecter, quand on en a, et qu'on ne doit jamais avilir?... Pour-
IAXOT 217
quoi jeter le vôtre, qui fut distingue et charmant, dans le bas-fond de l'opérette, comme on jette son argent par les fenêtres?... Dissipateurs! dissipateurs inexcusables ! Du moins, quand le singe de la Fable jetait les doublons de son maître dans la mer, il était désintéressé. Les doublons n'étaient pas les siens, et, pour le plaisir de la chose, la mer était bleue et le singe était un artiste : il aimait, avec ses doublons, à faire des ricochets d'or sur cette surface d'azur!... Et cela valait mieux que votre spectacle d'hier soir. Mais vous, ce sont vos propres doublons que vous lancez dans cette mer montante d'opérettes qui devient la folie du temps, — et vous n'êtes pas aussi désintéressés, aussi grands seigneurs que le singe ! Il ne demandait pas, lui, que les doublons lui revinssent. Ils étaient bien perdus; mais il setait bien amusé ! Mais vous, vous ! vous ne croyez pas et vous ne voulez pas perdre les vôtres. Vous croyez qu'ils vous reviendront sous une autre forme que la première et préférée par vous, — et c'est là le crime, pour des artistes comme vous, que de préférer à la gloire de l'Art et à l'honneur du talent un genre de pièces abject, dans lesquelles l'Art n'est plus la visée de l'artiste mais un désir grossier de plaire à la foule des imbécilles et de s'enrichir !
Car voilà la question, cette question de l'opérette, la tentation des esprits si peu faits pour elle et qui nous enlève Meilhac eL Halévy, par la raison toute puissance qu'elle rapporte la gloire en gros sous de la popularité avec laquelle on fait d'autres gros sous, et qui pour tant de gens valent davantage ! Voilà la question. Mais ce n'est plus là seulement une question dramatique : c'est une question morale, qui vient se planter sur la question dramatique. Il ne s'agit plus ici de Janot de la Janotière, qui n'est qu'une pièce ralée de plus dans le tas... mais il s'agit de l'Art lui-même et de sa destinée. Il s'agit de la dépravation actuelle de l'Art, qui perd de vue son but esthétique pour un but pratique qui n'est pas le sien... L'Art s américanise tous les jours dans cette société de meurt-de-faim qui meurent encore plus de l'envie d'être riches... Time is money, dit l'américain. Eh bien, l'Art aussi 1 Et voilà pourquoi on fait des opérettes, quand on a dans la tête des comédies qui pourraient en sortir 1
On descend jusqu'à l'opérette, l'opérette, ce culol li Liera ire do ces derniers te.nps, l'opérolte,