LES FAVEURS DU MONDE
tOS FAVORES DIL MUNDO
Oa ne doit pas se fier aux faveurs de la fortune^ telle st la leçon morale qui sert de thèse à celte comédie. On y vc t un jeune homme inconnu et sans appui, que la destinée prend par la main» et conduit jusqu'à Tintimité d'un grand prince et jusqu'à l'amour d'une femme idéale ; mais ce ciel trop limpide, se charge bientôt de nuages et se sillonne d'éclairs^ et le jeune homme que la fortune éprouve ainsi, se conduit en sage, et renonce aux faveurs du monde pour aller vivre dans la retraite avec la femme qu'il a choisie.
Le protagoniste à qui notre auteur donne à peu près son nom, puisqu'il l'appelle Garci-Ruiz de Alarcon, arrive à Ma' drid, après de longs voyages. Son valet Hernando, qui Taccompagne dans une promenade au parc, le supplie en grâce de terminer là ses pérégrinations, qui ressemblent à celles d'un chevalier errant.
-^ HeraaDdo, répond Gard-Rniz» faireça une offense, et, selon les lois de l'honneur, je dois trouver mon oCTensenr; il ne me suffit pas de ravoir cherché. Ne pense point que cette poursuite soit pour moi une fatigue, c'est une joie, au contraire, et je ne prendrai du repos que lorsque j'aurai tué mon ennemi. J'ai toujours devant les yeux ce gant infâme qu'il m'a j^ au visage. Ciel ! en quel lieu cachez-vous cet homme I Outaezmoi ou permettez que je le tue! Moi qui, en Afrique» ai vaiocB tant de Maures, moi qui ai planté de ma main sur leurs mon l'étendard catholique, dois-je vivre si longtemps sans vengeance et sans honneur, moi qui vous ai tant honoré ?
— Remettez-vous, seigneur, répond le valet du gentilhomme, si mes renseignements n'ont pas menti, don Juan est à Madrid. Promenez-vous dans le parc qu'arrose maigremeot ce pauvre Manzanarès, dont un soleil caniculaire a ba la eaux.
— Arrête ! Hernando, n'est-ce pas don Juan que j'aperçois, là-bas , causant avec des dames qui descendent de ce coche?
— Il se pourrait^ mais je n'ose l'affirmer.
— Ne commettons pas d'erreur; va au-4evantde lui,reo9nnais-le bien. Ils viennent de ce côté : va, je t'attendrai derrière ces arbres.
C'est en effet don Juan de Luna qui s'approche; escortant deux dames voilées; un jeune cavalier à la moustache relevée en croc, au feutre à plumes, à la fraise bien empesée.
— Belle Anarda, dit don Juan à l'une des dames, le prince m'envoie près de vous avec un message. Voyez-le, là-bas, sar ce tertre, portant son arbalète à l'épaule ; il a interrompu sa. chasse et il vous regarde comme le but qu'il ne peut atteindre.
— Toute la ville est sur le bord de la rivière, répond Tune des dames, je ne puis aller trouver le prince sans me faire re-
ANALYSES Wi
arqner, mais je vais m'asseoir sur ce gazon afin qu'il me
lie.
Don Juan s^agenouille près d'Anarda. Garci-Ruiz reparaît,
re son épée et s'avance vers don Juan qui se met en défense.
&s femmes se lèvent et poussent un cri de frayeur.
— Tu paieras de ta vie ton audace 1 s'écrie Garci-Ruiz. Ici ersonne ne peut arrêter ma vengeance.
— Tu es venu chercher la mort, répond son adversaire : te me connais-tu pas ?
Us se battent, don Juan tombe. Au moment où Garci-Ruiz a lui enfoncer son épée dans la poitrine :
^ Que la Vierge me soit en aidel murmure don Juan en evant les yeux au ciel.
Garci-Ruiz laisse aussitôt retomber son bras.
— Je ne serai pas discourtois envers celle que tu invo- |ues. Relevez-vouSy cavalier, vous devez la vie, à la Vierge mère de Dieu fait homme. Son nom seul pouvait me désarmer.
— Tuez-moi, Garcia, j'aime mieux mourir que d'avoir oiïensé celui qui m'a donné la vie.
— Mon honneur demeure ainsi satisfait.' Je pouvais vous taer ; j'ai plus fait en vous pardonnant.
', La belle Anarda est très-émue de ce qu'elle vient de voir et d'entendre. Elle reproche à Garci-Ruiz d'avoir cherché cette querelle devant des femmes.
— Je n'ai pas été discourtois, répond Alarcon en s'inclinant, car je ne vous avais pas aperçue. Sans cela, si ce n'est le respect, l'admiration du moins m'aurait retenu dans les bornes.
Le prince a envoyé quérir sur-le-champ, par un de ses
pages, les denx hommes qu'il a vus combattre, et de sa part,
comme complément de sa mission, le page reproche tout bas
- à Anarda sa coquetterie qui est sans doute la cause de la
Uessure de don Jnan de Lona. Elle £ail répondre'au prince
qa*elle ne connaît pas Tagressetir, et qu*e1te h prî«, pmr punir son audace, de le faire arrêter et emprigonner. Laçons pagne d'Anarda, la belle Julla, qui entend cette sentence rigourettse fait observer à sa cousine, que cet étranger mérite plutôt une récompense qu'un châtiment. Elle a remarqué son bon alr^ sa résolution, et elle déclare qu'elle le protégera.
— Tu me comprends mal, lui dit tout bas Anarda restée seule avec elle, tout ceci est une feinte de famour.
-— Tu aimes donc le prince?
— Je ne te vis jamais si simple. Pourquoi veux-tu qoe je ne m'intéresse pas à ce jeune étranger? Cette audace qoHt \ vient de montrer, la générosité avec laquelle il a donné la vfe f à don Juan, sa délicatesse à se disculper, sa gentillesse, sa dis* ' tinction, tout cela m'a été au cœur. C'est pour qu'il ne qiiftte pas Madrid, c'est pour le revoir que je le fais arrêter. Mais, dis-moi, qui peut-11 être 1
^ Ce garçon qui l'accompagne te le dira.
Les deux fenmies font avancer Hernando, et lui demandent | le nom de son maître. Il le leur dit
— Est-il gentilhomme? (
— La Manche n'en eut pas de plus ilhistre. \
— Est-il marié?
— Non, c'est un homme prudent
— Est-il riche?
— Bon, se dit à lui-même Hernaudo, nous voilà an vrai point 1 Mesdames, il a deux mille ducats de revenu. i
— Qui l'amène à Madrid ?
— C'est beaucoup demander.
— Dis-moi seulement s'il y vient pour y séjourner ?
— Il y séjournera s'il y est retenu*
— Serait-il amoureux?
*** Je crois qUe oui.
— Pent-on savoir le nom de la dame 7
— J'oserais dire que c'est vous.
— Quand m'a-t-il vue T
— Tout à rheure.
— Qui le fait croire qull m'aîme 1
— Je sais qu'il vous a vue.
— Plaisanterie î
— Vérité!
tJn importun survient c'est le comte Mauricio. Les dames tifleot tout bas à Hemaodo de les suivre, et se voilant toutes îeuide leurs mantes, elles quittent la place. Hemando croit lie dans cette bonne fortune il y aura bien pour lui quelques ogatoDs. Nous sommes venus, dit-il, pour tuer un homme et tous avons tué deux femmes !
Cependant Garci-Rufz de Alarcon, guidé par le page, est rrivé auprès du prince don Enrique, fils du roi don Juan II, ie GasUlle.
—Puisqu'il me faut obéir à Votre Altesse, qu'Elle veuille bien iCOQler un homme plus expert à manier Tépée que la parole. iarci-Ruiz de Alarcon est mon nom, plus craint sur les fron< ières barbaresques que connu à votre cour. J'ai des vassaux lans la Manche, mes ancêtres ouvrirent les portes d'Alarcon I la Gastille. Il y a six ans, dans une sanglante bataille que lous livrâmes aux Maures à Jerez de la Frontera, se trouvait Ion Joan de Luna. Nos soldats repoussés oublièrent leur honlenr et même commencèrent à fuir ; moi, désespéré d'une acheté aussi inaccoutumée je les frappai de mon épée t ils se ■cloumèrent, et, revenant à la charge, ils demeurèrent vainlaeur»; leur fuite eut l'air d'une ruse de guerre. On me fit Tionneur delà victoire; mais les envieux m'opposèrent don ^an de Luna. Ils lui dirent que j'avais mal parlé de lui en nèlant son nom à celui des fuyards. Étant un jour dans un
petit cercle d'amis» don Joan arrive à moi en me disant : — Je suis don Juan dont la lune pleine de rayons glorieux accrott encore Phonneur de mes ancêtres ; vous avez dit de moi que je suis couard à la guerre, sachant bien que je vous sais supérieur en vaillance comme en noblesse.
^ Tout cela est un mensonge, lui répondis-je.
Savais À peine prononcé ces mots qu'il me jeta son gaot au visage. Nous tirâmes nos épées ; on nous sépara. Don Juan vint à s'absenter, et moi sachant quels étaient les auteurs de la calomnie cause de mon offense, j'en jetai deux à la mer du bord d'une galère ; ces bouches qui m'avaient outragé bor rent la mort dans les flots. Le troisième de mes calomniateun avait disparu. Moi, je me mis à chercher don Juan par terre et par mer, déterminé à donner ou à recevoir la mort. Je le cherchai pendant six ans ; j'appris enfin qu'il était à Madrii J'y accourus et je le rencontrai enfin sur les rives du ManzanarA. Je l'attaquai : il tomba, invoquant le nom de la Vierge. Alors mon bras levé s'arrêta. Tel est le cas. Don Juan, puisque j'ai parlé devant lui, peut me reprendre si ma roémoiie est en défaut.
— Tout cela est vrai, répond don Juan de Luna.
'■— Garci-Ruiz de Alarcon, ajoute don Enrique de GastilM vous avez bien agi. Vive Dieu I j'aimerais mieux avoir fait ce que vous venez de faire que d'être prince d'Espagne. La gloire consiste à vaincre et non à tuer. Qui a vaincu a pu donner la mort; mais quia tué n'aurait peut-être pas su vaincre. Levezvous, Alarcon, celui qu'a obligé la Reine du ciel ne doit pas rester à genoux devant moi. Je vous comblerai de mes faveurs. A dater de ce jour, vous habiterez mon palais. Je veux apprendre de vous la pitié et la vaillance.
— Je vous remercie prince, interrompt don Juan de Luna, des honneurs que vous accordez à Alarcon.
La nuit est venue et le valet d*AlarcoD, Hernando, cause dans la rue avec la suivante Inès devant la maison d'Anarda. Le comte Mauricio, amoureux et jaloux d'Anarda, fronce le sourcil en surprenant ce colloque à une pareille heure et dans un tel lieu. Inès prétëhd que Thômme qui lui parle est un soldat qui lui demande Taumône.
— Il ne convient pas à Thonneur de cette maison, lui dit le comte, que vous causiez ici avec un homme.
— Qui donc, riposte la suivante, vous a fait Talcade de ce logis? Je vais avertir ma maîtresse que le comte Mauricio garde sa porte, et elle avisera.
Uernando raconte à Garci-Ruiz, ce qui vient de se passer, et les menaces du comte. Il lui apprend le nom des deux femmes. Un vieil oncle est le tuteur et Targus de ces deux orphelines à marier.
Anarda et Inès viennent prendre le frais sur leur balcon. Apercevant deux hommes embossés dans leurs manteaux, Anarda croit avoir affaire au comte Mauricio, et encore toute irritée de ce que sa suivante vient de lui rapporter :
— Comte, dit-elle en s'adressant à celui qu'elle croit être Mauricio, votre poursuite est peu courtoise. De quel droit gardez- vous ma porte ? Vous en ai-je jamais donné le droit 1 Ayez, je vous prie, plus de soin de ma réputation. Si vous voulez vous venger de mes dédains, sachez que je ne vous offeq^e pas en ne vous aimant point. Si vous persistez, le roi sait faire justice.
Après cette admonestation, qui comble de joie Garci-Ruiz, ^ îui fait voir que son rival n'est pas à redouter, Anarda et la suivante referment leur fenêtre.
"^ Faut-il le tuer? murmure tout bas à l'oreille du comte Mauricio, qui vient de reparaître dans la rue, son estaiier ^onardo.
— Non, rtpond le comte, quMI vive, puisqu*!! n*esl pas aimél
ces Mènes, trèi-vives et très-animées, forment le premier •ete des Faveurê du monde.
Le 8ea)nd acte 8*ouvre chez le prince don Enriqne, à TâU cazar de Madrid. Garci-Ruiz est dans les bonnes grâces do prince de Castille^ et don Juan de Luna, loin de se montrer jaloux de la faveur de son ancien ennemi, remercie encore don Enrique des bienfaits dont il comble celui à qui il doit la vie.
— En ceci, dit le prince, vous montrez, don Juan, la noblesse de votre cœur, et vous gagnez encore dans moo estime. Je ne vous en aime pas moins; les princes sont comme Dieu, ils partagent leur amitié entre beaucoup de favoris.
— Par ma vie ! murmure Hernando entre ses dents, notis voici des gens de cour. Passer les nuits, s^aller coucher à Taurore, vivre vite et mourir lentement, voilà notre existeocel
Le prince qui ne peut plus se passer de la compagnie de Garci-Ruiz, remmène, ainsi que don Juan, dans une promenade amoureuse, qu'il veut faire !a nuit sous le balcon desa maltresse. Quand ils arrivent sous ce balcon bien-aimé, Alarcon reconnaît avec terreur que c'est celui d*Anarda. Le prince le charge de veiller pour éloigner les indiscrets, el il se rstire avec don Juan en attendant que la rue soit libre et qoM puisse donner le signal que Ton attend.
— Hélas I soupire Garci-Ruiz, c*e8t donc là ïe prix de la faveur? Je donnerais tout pour retrouver mon espérance perdue* Fortune, tu m'as fait dans un seul jour le plus heureax et le plus malheureux des hommes ! Mais peut-être Anarda n'aime- t-elle pas le prince ? Qu'importe l il est mon matlre el
il raim«É II vie traite comme soa ami et rarottié oUige, Cœur fidèle t montre^oi ; que la loyauté triomphe de Tamoar I
Toujours soupçonneux, le comle Mauricio veut savoir quel est le cavalier qui se promène ainsi dans Tombre devant le logis de la belle Anarda. Garci-Ruiz Tinvite à laisser la rue libre pour une heure» et il la hii abandonnera pour toute la nuit. Le comt§, qui a reconnu le jeune étranger» refuse de quitter la place. Les épées sortent du fourreau et le comte est blessé. Entendant la rumeur que cette rixe a produite dans les maisons voisines, Léonardo emmène son maître. Le prince et don Juan accourent pour s'informer de ce qui vient de se passer.
— Ge n'est rien» répond Garci^-Ruiz, tout est rentré dans le calme ; que Votre Altesse profite des instants 1 Don Juan donne le signal» la fenêtre d'Anarda s'entr'ouvre et Inès se penche sur le balcon, annonçant sa maltresse. Anarda parait presqu'aussitôt avec sa cousine Julia. Ge ji'est pas pour en« tendre les déclarations d'amour du prince qu'elle vient à ce rendez-vous^ mais pour s'informer du jeune étranger du parc de Madrid ; elle le croit malheureui^ persécuté» emprisonné, etc*est de lui qu'elle s'informe tout d'abord. Elle cache toutefois son amour sous le semblant d'un désir de vengeance. Elle a voulu l'emprisonnement d'Alarcon pour l'empêcher de quitter Madrid. Son étonnement est grand quand le prince lui annonce qu'il lui a désobéi.
— - Gomment ? la première grâce que je demande (^ Votre Altesse, vous ne me raccordez pas? Un audacieux qui m'a oifensée I Adieu, prince» on peut nous surprendre. J'entends mon onde qui tousse.
*- Écoutez d'abord mon excuse ; je vous amène le coupable afin que vous le punissiez vous-même.
•*^ Que dites-vous? réplique Anarda en revenant sur le
balcon qu'elle avait déjà quitté. Ainsi, prince, je pourrai croire que vous atez tenu compte de la faveur que j'ai sollicitée de vous?
— Pardonnez-lui^ je vous prie, belle Anarda, puisqu'il reconnaît sa faute.
— Si je ne devais cette grâce à celui qui intercède pour lu, je raccorderais à son humilité.
— Et maintenant, reprend don Enrique, je vous quitte, sefiora, pour me conformer à vos ordres.
— - Vous pouvez rester, prince, mon oncle ne tousse plus.
— Gomment ai-je pu mériter une telle faveur?
— Il célèbre la fôte^ dit en riant Anarda à sa cousine, mais il se trompe sur le saint.
— Hélas ! balbutie Garci-Ruiz, il est évident qu'elle aisie le prince. Que je suis fou d'avoir conçu de l'espoir en présence d'un tel rival !
Don Enrique annonce à Anarda les faveurs dont il a gratifié Alarcon, et celle-ci, au comble de la joie, le remercie ; mais elle ferme la fenêtre et prend congé, car on entend de nouveau du bruit dans la rue. Le prince quitte son nouvel ami en lui disant :
— Votre bonheur a amené le mien ; jamais je ne fus aussi favorisé que ce soir par Anarda, mais je regrette que vous ayez blessé le comte Mauricio, tout mon bonheur ne vaut pas le sang d'un de mes vassaux.
Garci-Ruiz s'éloigne seul en récapitulant ses aventures.
— Dure loi ! se dit-il à lui-même, un favori est donc un astrologue chargé d'interpréter tous les caprices d'un prince! Je risque ma \\e pour lui plaire et je l'offense; hier je gagnais ses bonnes grâces par le même moyen ; hier don Juan était mon ennemi le plus détesté, aujourd'hui c'est mon ami et je
ANALTSES 3^9
lui donne la vie; d'aujourd'hui je cooDais le comle et je suis déjà son meuririer. Aojourtf liui je vis Anarda et je l'aimaî, aujourd'hui je me crus aimé d'eUe, aujourd'hui je perdis l'espérance et voilà qu'elle m'est revenue. PaUencel c'est ainsi que sont les faveurs du monde 1
Le jour a reparu et le tuteur don Diego fait comparaître ses nièces devant lui. Il a été éveillé par l'algarade de la nuit C'est lui qui a donné les premiers soins au comle Mauricio blessé. Il conjure Anarda de mettre fin au scandale qui ne manquera pas de naître de celte aventure, en consentant à accorder sa main au comte. C'est le seul moyen d'éviter une rupture avec celle famille puissante. Anarda refuse obstinément, et sa couwne Julia, à qui le jeune étranger du parc de Madrid n'est pas resté indifférent, persuade à- son oncle qu'il faut contraindre Anarda ou l'éloigner.
Pendant que cette trame se noue, Anarda reçoit résolument chez elle Garci-Ruiz, qui lui a fait demander une entrevue secrète. Garci-Ruiz lui raconte qu'il est le plus malheureui des hommes; la fenune qu'il aime le dédaigne pour un autre; le prince semble se défier de lui. Son parti est pris, il va quitter la cour et retourner dans sa terre. Il n'a pas voulu s'éloigner pour toujours sans baiser Ja main qui a été la cause de toutes ses disgrâces. Anarda combat le projet de départ de Garci-Ruiz. Se laisser abattre par la fortune est d'un cœur sans courage, et c'est montrer peu d'amitié pour le prince que de l'abandonner à cause <l' un accès de caprice ou de dépit.
— Ai-je donc peu fait en exposant ma vie pour lui ?
— Souffrir son caprice est un moindre sacrifice, et je vous trouve impatient.
— Je ne dois pas supporter une injuste rigueur.
— Si elle était juste, où serait votre mérite? si elle est
injuste, vous absenter c'est la justifier. L'innocence va au-devant de son juge.
— Je venais auprès de vous prendre congé de lui. — » Le prince m'a-t-il donc donné ses pouvoirs?
— Heureux celui qui est aimé d'une telle beauté !
— Je ne crois pas à vos démonstrations d'amour ; j'ai bq qu'elles étaient adressées à une certaine dame» et aujourd'hui Je vous vois libre et prêt à partir. Un homme change-t-ii à vile, et a4-il le droit d'accuser la fortune d'inconstance?
•^ On ne peut reprocher sa légèreté k un homme qui suit | un conseil» |
— Ne m'adressez pas d^excuses, elles ne me plaisent \ point.
-- Vous me jetez la pierre et vous cachez votre main. Dieu sait que si j'abandonne mon rève^ c*est que j'en ai reçu l'ordre.
— Rien ne peut contraindre un ferme amour.
-» Je crois être loyal et même constant. Si la personnel qui je dois ma loyauté laisse apercevoir qu'elle aime, faudn-, l-il donner suite à mon projet?
Garci-Ruiz laisse le langage couvert et devient plus pressant»
— Prenez garde, lui dît Anarda, le prince m'aime ; je sais d'ailleurs qu'une autre occupe vos pensées ; je veux vodi charger de parler au. prince de l'intention où je suis de oie marier. Si vous consentez à Taller voir, je vous dirai la came de ma détermination.
— • Se&ora, mon devoir est de vous obéir.
— Mon oncle veut me donner au comte Mauricio que je hais. Dites au. prince que je reconnais que sa naissance l'einpèche à tout jamais de m 'épouser, et que ce serait ne pas m'aimer que vouloir me déshonorer. Dans cette ulua-
lion je le prie de me choisir un mari qui paisse me faire liODDeur et me défendre. Persuadez-le, Garcia^ et songez que e dépose ma volonlé entre vos mains.
Alarcon est au comble du bonheur, car il a compris que i'esl lui-même qu'Anarda a voulu désigner comme son époux. Hais survient la cousine Julia qui détruit» encore une fois, outes ses espérances en lui faisant croire qu'Anarda est bile du prince, et qu'elle ne se marie que pour être à lui sans scandale. Garcia retombe du ciel dans Tenfer.
Au troisième acte, Garci-Ruiz fait au prince la communîcalion dont l'a chargé Anarda. Le prince, prévenu par la cou- Âne, se fâche et ordonne à son favori de sortir sur Theure de Madrid. Au moment où le coche est préparé, arrive un contre-ordre, c'est Julia qui Ta fait donner. Elle prie don Garci-Ruiz de la venir voir en secret pour une affaire ur-
^ Illustre gloire d'Alarcon, lui dit la jeune fille, Tintérêt que je vous montre ne vous oblige en rien. Pour mon honneur j'ai résolu de sauver le vôtre. Ma cousine veut vous épouser, et médite en ceci un condamnable projet ; elle m'offense autant que vous, je prends donc le remède à mon compte.
— Est-il possible, belle Jufia, qu'une chose qui vous concerne à peine vous tronble à ce point ?
La petite invention de Julia n'est pas d'une moralité scrupuleuse. Julia persuade en effet à Garci-Ruiz que sa cousine (st plus que jamais amoureuse du prince et qu'elle ne veut IHendre un mari que pour couvrir le scandale de son intrigue. L'amoureux crédule se rend un peu facilement à ces raisons, cl il ne soupçonne rien, même quand Thabile ingénue lui dit :
-- Choisissez quelqu'autre femme qui vous plaise.
*- Il faudrait, répond-il, qu'elle fût d'un rang égal au njien.
•^ Si elle étail de mon rang^ cela vous suffirait-il?
— Vraiment? Vous m'accepteriez ?
^ Une femme de ma qualité ne saurait répondre à une telle demande.
— Laissez-moi penser à cela.
— Dans tous les cas agissez vite, si vous voulez remédier au mal.
Alarcon sort de Tappartement de Julio, plus amoureax que jamais d*Anarda. La nuit est venue et Anarda n'est pas rentrée. Elle est sans doule allée au rendez-vous du prince. C'est du moins ce que la charmante cousine lui a laissé comprendre. Enfin, il entend le bruit d'une voiture qui s'arrête. Anarda en descend couverte de sa mante r il l'arrèlc au passage.
— Écoutez, Anarda.
— Qui esl lÀ? Holà ! une lumière!
— Ne criez pas ; je suis Alarcon.
— Vous, seigneur! Que Voulez-vous?
— Ne vous troublez pas.
— Pourquoi me troublerais-je ?
— Pardonnez l'inconvenance de mon procédé et si je vow demande d'où vient seule à cette heure une femme de votre condition !
— Quoique ce ne soit ni le temps ni le lieu, l'honneur le veut, je vous répondrai. Julia m'a dit que l'ordre du roi est que j'entre d^ns un couvent ou que j'épouse le comte; que» soir des. gens de justice doivent venir m'afrêler, et que mot absence peut seule me sauver de leurs mains. Sur-le-champ je fis atteler mon coche, et accompagnée d'Inès j'allai me promener à la prairie. A la nuit tombante, un écuyer de Julia esl accouru pour me prévenir que je pouvais rentrer à la maison.
Anarda se justifie sans peine, en prenant Julia dans sod
ùége et en lui faisant avouer toute sa petite machination, Tâce à l'ombre qui les couvre et qui cache la présence de larcl-Ruiz.
Le prince parait bientôt, amenant avec lui don Diego Giron, OQcle et le tuteur des deux jeunes filles; don Juan de Luna îs accompagne. Ils annoncent à Anarda que Ton a accordé a main au comte Mauricio. Anarda répond qu*elle donne sa sain à Garci-Ruiz.
— Je ne me marierai, répond Anarda, qu*avec le consenement du prince.
— Vous èles mon meilleur ami, Garcia.
— Remerciez, Anarda, le prince de Gastille à qui vous de* ez de devenir ma femme.
— Que dites-vous, Garcia?
— Altesse, ne voulez-vous pas marier Anarda ? ~ Oui, avec le comte.
— Puisque vous venez vous-même de déclarer que je suis otre meilleur ami, assurément vous ne me refuserez pas cette Tâce.
— Relirez- vous donc tous deux dans votre terre.
— J'obéis, prince, heureux d'échanger contre la main de à femme que j*aime les faveurs du monde.
Cette comédie, dont le but moral est nettement indiqué^ ontient des scènes charmantes; les caractères de Garci-Uuiz t d'Anarda sont tracés avec une grande finesse. Le dialogue
généralement beaucoup d'élégance et de distinction. Le remier acte, qui est le meilleur, se dislingue par un mouvelent très-rapide et un vif intérêt. Les deux autres lui sont iférieurs; on y remarque pourtant des scènes habilement éveloppées, des mots plaisants et des pensées ingénieuses. I. Hartzenbusch fait remonter la représentation de cet curage à Tannée 1622,