LES MURS ENTENDENT
LAS PARBDES OYEN
Cet ouvrage, Irès-apprécié en Espagne et qui dale de 1622, est Pane des meilleures comédies de caraclère d*Alarcon. Je ne le mets pas pourtant sur le même rang que la Verdad sospechosa, parce que tous les incidents ne découlent pas rigoureusement de Tidée nlorale qui constitue le sujet. Le caprice a une trop forte part dans Tinvention de la fable, laquelle est, du reste, amusante, gracieuse et habilement conduite.
Une jeune veuve de Madrid, dona Ana de Contreras, est aimée de deux cavaliers bien différents Tun de Tau Ire. Don Mendo de Gusman est un gentilhomme de la cour, beau, spirituel, un modèle d'élégance dans ses manières et dans sa toilette ; l'autre don Juan de Mendoza, est pauvre et d*assez mauvaise mine ainsi qu'il le dit lui-même :
..• Un hombre tanpobre y feo Y de mal talle,.,.
Au moral ils ne diffèrent pas moins qu'au physique. Don Joan de Mendoza, celui pour qui la nature s'est montrée si
AOe AfIALTSES
avare de ses dons extérieurs, est bon et généreux, plein de courtoisie et d'indulgence envers tout le monde, et il aime la jeune veuve d'une passion dévouée et sans bornes, tandis que don Mendo est le vrai type du médisant ; il sacrifie tout aa plaisir de débiter un bon mot, et en outre il courtise à la fois deux femmes sans être précisément amoureux d'aucune.
Comme cela est juste, c'est vers le brillant don Mendo qu'incline doRa Ana de Contreras, et le pauvre don Juan est dédaigné.
— Enfin que voulez-vous, lui dit-elle ?
— Je ne sais qu'une chose, madame, c'est que je vons aime et que je ne vois pas de remède à mon amour. Vocs ne devez pas vous offenser de cette déclaration, puisque j'avoue en même temps que je suis indigue de vous.
— Avez-vous autre chose à me dire ?
— Rien. Tout est dans ces mots : Je vous aime.
— Alors adieu, seigneur don Juan.
— Arrêtez I Ne me répondrez- vous pas? Me laissez-vooî ainsi?
— N'avez-vous pas dit que vous m'aimiez?
— Je vous Tai dit et vous le voyez bien.
— N'avez-vous pas ajouté que vous ne me demandiez pas de retour ?
— Je vous l'ai dit
— N'avez-vous pas dit encore que vous renonciez à l'espérance ?
— Je l'ai dit.
— ' Puisque c'est vous qui l'avez dit, je n'ai donc rien à vous répondre.
Et la belle veuve laisse là le pauvre amoureux avec le désespoir dans l'âme.
SUFtient bientôt Tâotri galant^ don Mendo# qui envoie «b
éouyer porter un billet parfumé à son autre conquête» do&a LucreciSt cousine d'Ana de Contreras. Un de ses amis lui fait compliment sur ses succès auprès de Lucrecia*
— Hélas I répond-il, c'est chose cruelle qu'une femme sotte.
— Plalt-il7
— Lucrecia est jalouse, et moi je suis épris de dona Ana de Contreras. Avec ses querelles et sa jalousie elle ne fait qu*attiser le feu.
— PlClt à Pieu, dit tout bas le comte en étouffant un soupir^ que cette infidélité, dofta Lucrecia, te puisse ouvrir les yeux I
G^est la nuit de la Saint-Jean. Les dames de Madrid s'éventent k leurs balcons et prennent le frais à la clarté des étoiles, pendant que les cavaliers courent les rues, donnent des sérénades et causent aux grilles avec leurs amoureuses. A chaque angle de rue, les guitares et les castagnettes accompagnent les propos galants. DoOa Ane est cachée derrière sa jalousie, et avec Célia sa suivante elle regarde passer les manteaux. Arrive une troupe de gentilshommes, parmi les-* quels elle reconnaît don Méndo et don Juan qui suivent le due d'Urbino.
— A qui sont ces balcons ? demande le duo«
«^ A dofta Ana de Contrerai, répond don Juan, |)errière ces jalousies brille un soleil qui embrase tous les cmurs.
— £coute, murmure Ana k roreilla de sa suiY&nte, on parle de moi.
-^ La renommée publie qu'elle est belle.
«^ Sa beauté et sa vertu ajoute don Juan, sont sans rivales»
Don Menâo qui craint que le duc ne s'enflaœmft pour sa belle, se hâte d'interrompre pour corriger Têlfet de cette louange.
^ Vous êtes aveugle, don Juan» ou je le suis moi-mémé; la veuYO ne me çepabie pas aussi belle que vous le donnex à
penser. Si de loin elle produit quelquMIlusion, on id que de près elle est laide. Pour moi, qui la vois chez e^ suis tout à fait revenu.
— Vous la voyez?
— J'y suis bien obligé, étant son parent. Si elle remue les lèvres^ sa pensée commune tombe glacée en flocons de neige.
— Flélas I soupire don Juan , parler ainsi de celle qu'on prétend aimer!
^ Elle cache son âge sous le blanc qui couvre son visage.
— Oli I le traître, dit doua Ana à sa suivante^ il n'épargne pas même mes années I
— - Elle a mille fioles qui sont le Jourdain dans lequel son teint se rajeunît.
Gomme on le pense bien^ dofta Ana est édifiée par oe qu'elle vient d'entendre et elle jure de se venger. Cette scèoe qui sert de pivot au revirement des sentiments de la jenne veuve, a le grand défaut de n'être qu'un moyen d'auteur; en effet, ce n'est pas le médisant qui vient de parler là, c'est le jaloux ; il y a donc déviation dans la ligne du caractère, faute que Molière ne commettait jamais, et dont Alarcon lui-même s'est bien gardé dans son Menteur.
Rouge de dépit, dofia Ana fait atteler son coche et elle part le soir-même pour Alcaia.
Don Juan de Mendoza l'y a suivie, en compagnie du duc d'Urbino qui s'est tout à fait épris de la belle veuve. Le prétexte de leur voyage a été le désir d'assister à un combat de taureaux, qui doit avoir lieu à Alcaia à propos de la neuvaine de San -Diego.
Après la fête, dofia Ana revient à Madrid avec des carrosses de louage. Le duc d'Urbino trouve bon de gagner les cochers, et de se substituer à eux, de compagnie avec don Juan, pour ramener à Madrid, pendant la nuit, dofta Ana et sa
I ANALYSES àOO
i^usine dofta Lucrecia. Ils endosseront les casaques des phaé- I ^s de louage^ et dofïa Ana ramenée en sûreté ne se doutera
nais de rien.
La médisance de don Mendo a déjà produit un premier Rangement dans le cœur d'Ana. Elle commence à se dire : - Si ce pauvre don Juan était un peu moins laid!
La suivante la prêche et elle se laisse prêcher, autre indice [^hésitation.
— Ne voyez pas, lui dit Gélia, seulement la grâce et la leauté du visage : Pextérieur n^est tout qu'aux yeux d'une ille sans cervelle.
^ J'avoue que depuis le jour où j'entendis don Juan me léfendre je Testime plus qu'auparavant, parce que le bienfait ingendre la reconnaissance, et puisque mon dédain s'est ipaisé, cesser de haïr c'est peut-être commencer à aimer.
Le moment du départ pour Madrid est arrivé. Les cochers iont introduits en présence de doua Ana qui leur donne l'or- Ire de tenir les voitures prêtes pour minuit.
— Ce sera la première fois que le soleil se lèvera au milieu de la nuit.
— Vous avez de l'esprit, cocher, dit Ana en souriant au duc qui rabat son chapeau sur ses yeux, aGn de mieux dissimuler ses traits pendant que don Juan se tient tremblant derrière son compagnon, évitant de parler et d'être vu.
^ Est-ce une faute, répond le faux cocher? J'ai un cœur tout comme le roi quoique je sois cocher î)our vous «ervir.
Cependant do&a Lucrecia a montré à sa cousine Ana le billet doux qu'elle a reçu de don Mendo. Dans ce billet don Mendo écrit à la cousine :
« De vous, Lucrecia, à dofta Ana, il y a autant de diffé* rence que de la vie à la mort, et de la nuit au jour. Qui
/ilO ANALYSES
échangerait la belle Diane pour une étoile? N'ai-je pa« une Ame et deux yeux pour choisir la plus belle? »
Cette fois c'est de la médisance écrite.
Don Mendo vient aussi faire visite à doha Ana qui le reçoit fort mal^ et lui laisse deviner, par quelques phrases prises dans sa lettre k Lucrecia, que son double jeu est découvert Mendo, soupçonnant alors une trahison de don Juan, le calomnie auprès de doua Ana, et il charge aussi le duc d'Urbino, dans lequel il voit un rival
Nous voici à la calomnie et au mensonge et non plus à la médisance.
-^ A quoi servent les fausses excuses, don Mendo, à quoi bon ces inventions, alors que la vérité elle-même vous accuse? Je n'ai fait que répéter ce que vous avez dit de moi pendant celte nuit de Saint-Jean ; ainsi vous pouvez vous retirer, renoncer à mon amitié, mais n'oubliez janaais qu'il ne faut pas médire car les murs entendent.
Le voyage à Madrid s'effectue comme il a été convenu^ et les deux daines cheminent sous la conduite des deux cochers de qualité. Don Mendo a cherché à corrompre les faux cochers et ils ont feint de se laisser corrompre. Le pian est défaire quitter la route royale à la voiture de doha Ana et de l'égarer dans un chemin de traverse, pour la livrer h don Mendo de Gusman. Le duc et don Juan exécutent le projet de Mendo qui accourt pour enlever dof^a Ana. Mais les cochers mettent alors l'épée à la main et forcent le galant à fuir avec ses geoi.
De retour, saine et sauve dans sa maison de Madrid, Ana de Contreras supplie ses deux libérateurs de songer À Isnr sûreté puisqu'ils ont offensé un gentilhomme puissant*
— Ne craignez rien pour nous, répond le duc d'Urbino. Quand nous aurons prouvé la forfaiture de ce seigneur, la sentence du juge nous mettra hors de cause. D'ailleurs, dans
l'intérêt de son hooneur, il sera plus prudent pour lui de se taire. Il ne voudra pas avouer qu'il a étâ mi en faite par de vils cochers.
"- Je vous remercie de votre courage.
Un soupçon yieot à la suivante en voyant la courtoisie de oeihoiDiBeB«.
•^ Regarde leurs mains, lui dit tout bai sa mattreile, elles BODs diront la vérité»
— Ah ! maîtresse, de ma vie, répond Célia, leurs mains soDt douces comme de la 6oie< Quand on les approche^ elles embaument
Le duc refuse la récompense péeuniaire quijui est offerte,
— Il ne faut pas, népond-il^ que Ton croie que nous notions pas obligés de vous défendre.
— Et vous, répond Gélia en s'adressant à don Juan qui se lient toujours le nez dans son manteau, ôles-vous muet? Allons I levez donc la tète. Avez -vous peur maintenant, vous qui vous êtes si bravement battu?
Le duo s'éloignoi et Qélia qui a reconnu don Julin de MeO'» doza ,rarrête par sou manteau en lui disant i
"^ Monsieur le faux ooeher restez, ma mattresse veut vous parler.
Quand ils sont seuls:
^ Pourquoi, don Juan, lui dit la jeune veuve» oondoisezvous ici des gens qui me parlent d'amour tandis que vous vous cachez? Quel est ce cavalier?
Bon Juan lui raconte alors que rebuté pai* elle et ayant perdu tout espoir, il avait voulu lui présenter un mari digne d'elle, plutôt que de la voir appartenir à don Mendo<
^ Maintenant, dit-il, je suis arrivé à mes fms et le duc d'Urbino vous aime et est prêt à vous offrir son titreetsa main.
-^ Je vous sais gré| don Juan* de votre générosité^ mais fiUe
d*ao petit 4i;entilliomme, je oe puis espérer la grandesse. L'orgueil amèoe <iiiel<iiiefoia rhamiliation.
— Votre beauté est digne de plos encore. Ni le due, ni le roi...
— Arrêtez, doo Joan. Vous jugez tons les cœurs diaprés le vôtre. Suivez mon conseil, cessez de vous entremettre dans cette afliiire ; car enfin on pourrait peut-être plus obtenir de moi en demandant pour soi-même qu'en sollicitant pour aa autre.
Dofta Ana laisse don Juan sous le coup de cet espoir inattendu. Elle lui conseille évidemment de se mettre sur les rangs des coqipétiteurs. La femme qui permet qu'on Paime vous favorise déjà.
Bel Iran, Téouyer de don Juan, vient porter le dernier coup à don llendo.
— Il est mille vices, dit-il, que tout le monde ne prend pas en haine, mais tout le monde fuit le médisant II existe un gestilbomme que j'ai entendu médire de tous ceux qu'il connaît; il est haï de tous ; si on le brûlait, je crois que chacun voih drait apporter son fagoL
-^ Tais-toi, Beltran, tu as mal parlé de la médisance, et à ton insu tu as médit de don Mendo.
— N'a-t-on pas sa grâce quand on a volé un voleur? Gélia ne croit pas encore à l'entière conversion de sa maîtresse.
— Assez, Gélia, tais-toi, tes paroles m'offensent quand to crois que j'oublie ainsi les outrages. Je n'ai pas oublié le mal que Mendo a dit de moi et l'infâme action qu'il a tentée aujourd'hui. Mon amour est devenu de la haine.
Délivré de Mendo, don Juan craint maintenant le ducd'Urbino, ce fantôme d'amant qu'il a créé lui-même. DoflaAnaa consenti à recevoir son ancien amant, mais c'est pour lui dire:
ANALIEJSES /^13
— Il est trop tard, je refuse votre main. C'est pour vous ga* 'antir contre Tamour du duc que vous avez médit de moi ; je e crois bien ; mais l'intention a été secrète et Tinjure a été )nblique. Comprenez-vous maintenant le danger de la médilance; la cause qui vous faisait agir était légitime et pourtant eut retombe sur vous. Le mal, quand on remploie, condamne e résultat, même quand le résultat est le bien.
L*amour et la persévérance de don Juan obtiennent enfin eur récompense, et il épouse dofia Ana. Mendo se retourne in vain ver^ Lucrecia qui lui reproche d'avoir médit d'elle |uand il voulait se disculper auprès de dofia Ana.
— Moi ! j'ai médit de vous?
— Mendo, les murs entendent. Je ne serais pas assez folle pour accepter la main de l'honune qui m'a méprisée. Et afin que vous ne conceviez aucune espérance, je donne ma main au comte à cause de sa loyauté et de sa fidélité.
— J'ai tout perdu. Que ferai-je maintenant de la vie ?
— Regardez-la ausisi comme perdue, don Mendo, si à l'avenir vous n'êtes pas plus sage dans vos paroles.
Je n'ai pas donné h l'analyse de celte comédie le développement qu'elle comportai^t, parce que le lecteur qui voudra la mieux connaître pourra la lire en son entier dans un volume de M. Charles Habeneck, publié l'année dernière par l'éditeur lletzel. J'en ai dit assez cependant pour faire comprendre le mérite de cette composition et le but moral qu'elle se propose.