‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 180 sur 192 · LA CUEVA DE SALAMANCA · texte numérisé non relu

LA CUEVA DE SALAMANCA

Les étudiants don Diego et don Juan battent la nuit le pavé te la ville universitaire de l'Espagne.

*- Don Juan je suis mécontent de vous. Depuis que vous Ites marié vous n'êtes plus bon à rien. Si nous suivons des émmes, aucune n*a bonne tournure ; si nous passons la nuit lehors, Phumidité vous fait mal; si je me mets en colère fous me prêchez; enfin, si j'ai une querelle au lieu de m'aider rousme retenez. C'est mal don Juan. Ou imitez-moi, ou cherrez pour compagnon un frère de Jean de Dieu»

— Très-bien, répond don Juan, où voyez-vous que parce p^on a pris femme on ait perdu la cervelle ? En quelle avennre m'avez-vous vu rester en arrière? Dans quelle querelle » m'avez-vous point trouvé à votre côté?

*^Enfln que faisons^nous cette nuit?

— De belles choses. Il suffit que vous en ayez la volonté* Survient un troisième étudiant. Il propose d'aller faire

nsile à la belle Mariquilla, la bachelière de Salamanque, ou i la charmante Juanilla qui bavarde comme une pie, ou bien îiicore de battre le guet; on s'arrête enfin à l'idée de tendrô

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à travers la rue une corde de six brasses pour faire casser le nez aux passants et les rosser après. Un rôtisseur vient tom* ber dans le piège, puis un portefaix , puis le soldat du guet Chinchilla, puis son lieutenant. Les autres se saisissent de Diego, une mêlée s'engage pour le reprendre et la bande s'éloigne en jetant des pierres aux alguazils.

Les étudiants mis en déroute, cherchent un refuge chez un vieux sorcier, qui leur dit de ne rien craindre et qu'il répond de leur vie. H fait descendre un nuage qui enveloppe les étudiants, et quand les soldats entrent ils ne voient pas ceux qu'ils cherchent. Le lieutenant garde la porte et fait fouiller tous les recoins, mais on ne trouve rien et la justice se retire.

Les étudiants remercient leur sauveur et ils le prient de se taire connaître à eux.

Il raconte qu*il a étudié la magie sous le grand enchanteur Merlin, dont il fut Tami. Usait arrêter les tempêtes ou les déchaîner, former des nuages et des foudres terribles, changer les formes des hommes et des anigsaux. Il est désintéressé, car le grand œuvre lui fournit à volonté tout Tordent il a besoin. Dans cette caverne où il s'est réfugié il apprend à tout curieux qui le demande les éléments de sa science, et c'est un plaisir pour lui d'offrir ses services à ses jeunes hôtes de l'Université.

La mêlée de la nuit passée a fait du bruit dans Salamanque. On en cause chez don Pedro père de la séduisante Clara qu'adore don Diego l'un des étudiants que nous avons vus tout à l'heure. Le Corrégidor a été blessé, l'Alguazil mayora rendu l'âme, le greffier Romero a eu la tête fendue, et don Garcia est sous les verroux.

Un ami de l'étudiant don Diego arrive sur ces entrefaites à Salamanque. Il a étudié aussi les sciences occultes et il a entrepris le voyage de Salamanque pour voir la cave miraculeuse

OÙ une tète de broDze placée sur une chaire, professe les doctrines de la magie avec une voix humaine, sur sept personnes qui entrent dans cette caverne, six s'enfuient, dit-on, avec terreur, et une seule a le courage d'y rester.

— Ce lieu, répond don Diego, appelé métaphysiquement du nom de cave, est tout simplement celte maison de chétive apparence où nous nous trouvons en ce moment; elle ne reçoit que par la porte la lumière du ciel. La tète de métal placée sur une chaire, désigne dans notre langage, un savant qui étudia comme vous sous Tenchanteur Merlin. Les sept qui entrent et le seul qui reste signifient le petit nombre qui arrive à profiter des leçons du grand maître.

Cette matière que contient le premier acte de la comédie, expose le sujet dont les développements n'offrent aucun intérêt C'est là sans doute un des premiers essais dramatiques de notre poète qui venu très jeune en Espagne étudia probablement à runiversité de Salamanque et composa cette espèce de féerie pour le divertissement de ses camarades d'école.

Au second acte don Diego médite d'employer les moyens cabalistiques dont on lui a enseigné l'usage pour empêcher don Pedro Maldonado de livrer à un autre le main de sa fille do&a Clara. 11 envoie à Clara une caisse renfermant la fameuse tèle de bronze qui lui doit révéler le présent et Tavenir, si elle la veut consulter bien enfermée dans sa chambre quand tonnera minuit.

Claraet sa servante Lucia, dévorées par la curiosité, ouvrent la boite à l'heure dite et elles en voient en effet sortir une tète couleur de métal. Les jeunes filles tremblent de tout leur corps, mais pourtant la curiosité l'emporte et elles se décident à la consulter. Pendant qu'elles s'y disposent on entend an dehors la voix du père de Clara. Lucia sort pour aller voir œ qu'il veut et Clara reste seule avec la tète de bronze. Tout

à coup la caisse s^ouvre dans sa longueur et don Diego apparaît.

— Jésus 1 s'écrie la jeune fille.

— Ne crains rien je suis Diego. Si Tobscurité te fait peur, montre ton visage et il fera clair.

— Etes-Yous réellement don Diego?

— Quel autre s*exposerait ainsi pour te Toir ?

— Chimère ou yision laisse-moi, tu n'es qu*un bronze !

— Le bronze fut un mensonge ; je suis la vérité. F.t pour la convaincre il l'embrasse.

— Vous êtes fou, don Diego.

— Devant un tel bonheur ce serait folle que de n'être pas fou.

— Je vais crier, don Diego, vous me connaissez mal

— Ce serait vous perdre, et Tenchantement me protège. ^- L'enchantement ne peut rien contre le libre arbitre.

— Eh bien, je saurai triompher de votre volontés

— A moi ! je resterai pure ou vous m'ôterez la vie !

Le troisième acte noue donne la suite de cette scène de nuit sur laquelle le rideau est tombé ; Diego raconte à son camarade Eamudio ses exploits de la nuit. Elle s'est passée en supplications, en menaces, en éflbrts inutiles qui Tont épuisé, si bien que le jour venu la belle éplorée s'est mise à rire, et c'est lui Diego, qui confus et vaincu dans la lutte a dû m retirer de la lice.

Y como la vi rcir^ Avergonzado y vencido, De la e^tacada salù

Don Diego s'introduit suivi de Zamudio dans la prison de son ami et camarade Garcia. Il lui ôte ses fers et les autres détenus en appellent à lui de la justice du corrégidor. Il s'informe des causes de la détention, réforme les jugements et libère les prisonniers. Un alcade se présente ; Diego lui prend le livre d'écrou et le brûle*

ANALYSES ti2Z

Emu de toutes ces magies, le juge a ordonné que les docteurs en théologie se réuniraient dans la cathédrale en présence 3e runiversité. Arrivent bientôt dans le chœur de Téglise au son des timbales et des trompettes le pesquisidor ou jugeenquêteur qui s'assied au milieu du cercle des docteurs et sur un autre siège en face de lui comparait le sorcier Enrico. Par Tordre de Sa Majesté on discute alors très-sérieusement la question de savoir si la magie est licite ou non et sur quelles bases elle se fonde. L'argumentation du sorcier Enrico est celle-ci.

Toute science naturelle est licite et il est permis de s'en servir ; la magie est naturelle, donc elle est bonne. La mineure se prouve ainsL La magie opère conformément à la nature, donc elle est naturelle. Et la magie se prouve de cette sorte. Elle profile dei vertus et instruments naturels pour set «euvres ; donc elle opère conformément à la nature. Prohatur*

Le seigneur docteur délégué par le juge, établit de son côté que la magie se divise en trois espècesi naturelle, artificieuse et diabolique. Les deux premières sont licites, mais la troisième a été inventée par le démon. Le mal s'y cache sous le masque du hien« L'argtimentation embrasse également la majeure et la mineure et elle conclut en citant l'opinion des Saints-Pères qui ont déclaré la magie illicite et condamnable. Le sorcier vaincu par la force du raisonnement se déclare vaincu. Tout le mopde est pardonné et don Diego épouse dofia Clara. Ainsi Von dorme fin h Vhistoire véridique de la cave de Salamanque, conforme aux traditions les plus certaines. Cette pièce qu'on croit de l'année i599, est saqs aucun doute l'un des premiers essais dramatiques d'Alarcon quand il étudiait à l'Université de Salamanque. Je n'ai analysé que pour mémoire cet embryon informe et sans valeur, écrit pourtant d'une façon élégante et spirituelle.

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aux GomplioaeDls du due qu'il n'est pas celai qui a biaisé k galant.

^ Voijs voulez cacher votre belle action, lui eaWîl répondu, je veux savoir votre noœi vous trouveras en moi aa véritable ami«

— Allons 1 se dit Tello» je dois être vaillant par force. Que risquai-j<^? peut-ôtre eatMse lafcn-tune qui me vient obercber. Puis s'adressfQt au due :

— Croyez bien, seigneur, qu'il feut» pour me décider à ; parler, tout le respect que je dois à un seigneur de vetn I qualité, sans cela le bourreau lui-même ne m'aurait pas arraché une parole. Je me nomme Fernan Tello de Mentaèi) Giidix est ma patrie, ma famille est noble et pauvre^ Ausiitôt que je fus un honune, on me ceignit une épée et je fus soldat sur les navires qui vont aux Iodes. Je retournai trois fois fouler les montagnes de la Nouvelle-fispagne qui nous eDricbi»> sent de leur or* sans qu'il m'échût la moindre parcelle ds ce préeieux métaL Le malheur va aux Indes comme les hommM Je vins enfm pour chercher la fortune h Mai^id. Un geatil* homme mexicain, qui sollicite un emp|oi| me prit à son ifiTvice il y a six mois ; j'acceptai faute de mieuxi oj^r les gentilshommes ne dérogent pas à leur qualité pour servir.

-^ C'est donc moi que vous servirez^ Tello^ répond leâo^i vous serez gentilhomme de n^a ohambre#

— Que le ciel augmente vos années, généreux duo!

» Ce n'est là que le commenoement, attendez de roeid'aatres faveurs.

Après cett^ rapide expositioui Tauteur notia transperte-aa couvent de la Vitoria, oik s'est réfugié don Enrique après son mall^eureux duel. Le jmm étranger est morl# et es ps«( faire èson meurtrier un mauvids partie Un marquis, parent de don Eii¥ique« vient le cbercber danè eon aiile#et lui dit qM

le roij oomoaissanl Taffaire, yeul ahwlioniDt savoir qatUe «1 la dame qui a eausé oe malheof. Qu^ot as meortrier, on Ta pris et relâobé à la deinaode do duc Aiberlo» Doo Snriquc ae sait ce que cela vent dira» mais il se décide à suivre son pareot, qui remmène chez lui, où il trouve bouoe table et bon logement.

Uu changement de scène nous introduit ensuite chez do&a Léonor, la belle promeneuse du Prado de san Jeronimo. fille raconte à Belisa, son amie» Taocident du duel, et elle lui présente Tello de Menesès, son vaillant libérateur, qui est venu la complimenter de la pari du duo, son nouveau malti^ Penâlant cette conversation, un alguazil se présente chez doi^a IiéoDor de la part du roi, lui annonçant qu'il a l'ordre de Sa liaiestë de la conduire à Alcala. Une voiture et des gardes Tattendent à la porte de la maison. Tello pâlit de frayeur, Léonor, croyant que c'est d'indignation, et qu'il veut faire un mauvais parti aux gens de justice^ le supplie de se contenir. Belisa l'accompagnera au lieu de son eiilt et avant de partir elle avisera le duc.

^ Adieu Telio, i\joute*t-el)e en jetant un regard mélancolique sur son prétendu sauveur»

— Adieu, madame, puissé-je ne pas mourir de ridée que je suis la cause de ce que vous souffrez I

— Pour vous, Tello, je souffrirai davantage et sans me plaindre.

Au second acte nous sommes à Alcala de Hénarès* Le duc Alberto^ prévenu par Tello, a fait atteler son coche et a suivi léonor dans son exil{ mais forcé de retourner bientôt à Madrid» il charge Tello de voir Léonor pendant son absence et de lui porter l'hommage de son amour. Toutefois, avaiit de pai tir, il la verra lui-même une dernière fois^ Léonoi*i ^l Belisa sont à la promenade sous la garde de leur éeuyer

Cafllro. Le doc vient faire ses adienx à Léonor, pendant que Telle, par ordre de son maître, cause à l'éeart avec Bellsa, le duc met un genou en terre pour parler à Léonor. *

— Relevez-vous, seigneur, lui dit la belle, vous devez être fort mal ainsi.

— Ah ! Léonor, quand vous n'avez pas pitié de mon &me qui souffre, vous vous apitoyez sur mon corps !

Survient Tristan, le valet de don Enrique, qui s'est déguisé pour n'être pas reconnu. Il porte une formidable perruque, un bandeau sur l'œil, et il a vidé une jarre de vin pour contrefaire l'ivrogne avec tout le naturel possible. Il est chargé par son maître d'observer ce qui se passe, et il est porteur d'un message amoureux. L'écuyer Castro veut chasser Fivrogne.

— Laissez-moi, répond celui-ci, je suis Gupidon et je descends du ciel.

— Vous avez pris là, l'ami, une singulière forme.

Puis, désignant le duc et s'adressant à Léonor, qu'il feint de ne pas connaître.

— Aimez-le bien, dit-il, il porte du linge magnifique 1

— Tu ferais mieux de dire que je porte un cœur blessé.

— Quoi I elle ne vous aime pas?

— Non.

— Ahl si j'étais de vousl

— Que ferais-tu ?

— Moi I je la lâcherais !

Et il se laisse tomber près de Léonor, dans l'attitude d'un buveur qui ne peut résister au sommeil.

Le duc prend congé de sa belle et laisse Tello près des deux femmes. L'écuyer Castro va chercher un seau d'eau à la rivière pour réveiller cet ivrogne qui dort toujours et se débarrasser de sa compagnie.

Pendant ce temps Léonor dévoile h Tello la passion qu^il a su lui inspirer sans le vouloir. Elle n'aime pas le duc ; ses assiduités lui sont importunes, c'est en lui, Tello, qu'elle a placé son espoir, et elle le conjure de la délivrer. Telio 8*excuse sur la fidélité qu'il doit à son maître. Léonor appelle son cocher et se retire furieuse avec son amie Belisa.

L'écuyer Castro reparait bientôt avec son seau d'eau, et il le verse tout entier sur la tête de l'ivrogne endormi cette fois tout de bon. Tristan croit qu'il se noie dans une rivière, il nage désespérément sur le gazon, appelant à son aide saint Gyprien et sainte Lucie. En revenant à lui, il se trouve face à' face avec son maître don Enrique et son parent le marquis, lequel Tavait chargé d'une lettre pour Léonor. Cette lettre, Castro la lui a prise en s'éloignant.

Tello, pendant l'absence du duc, veille sur la maison de Lëonor pour rester fidèle à sa promesse. Le duc a exigé qu'il revêtît ses propres habits, afin que, grâce à l'ombre de la nuit, on pût croire que c'était lui-même qui veillait. Don En* rique qui rôde aussi autour de la maison qui renferme Belisa, prie Tello de changer avec lui de manteau, afin de déjouer les espions qui voudraient l'empêcher de parler à Belisa. Une bande de valientes fond l'épée à la main sur don Enrique, qui les met en faite, aidé par les cris de Léonor appelant au secours, mais Enrique est blessé, Tello l'aide à s'enfuir en so disant à part lui :

— C'est moi qu'ils ont cru frapper. Tout est chance. Cette matière, déjà si embrouillée, se complique encore de la jalousie de Belisa, qui croît que son cher don Enrique l'oublie pour courtiser Léonor. Le duc de nouveau revenu de Madrid, veut en finir avec les résistances de sa belle, et après avoir mis dans ses intérêts Belisa et la servante Celia, il s'introduit dans la maison pendant que tous les serviteurs assis-

tent à une fâte de taureaux où elle n'a paru ({u'un instant pour Yoîr combattre Tello. Tello s'en est tiré à sa g^ire par suite de la chance qui ne Tabandonne jamais ; car de sa vie il n'avait tenu une épée de matador. D'un seul coup, il a fait entrer le fer et iortir la vie^ ce qui est le suprême de Tart. Le duc, oubliant toutes convenances^ devient de plus en plus pressant, et Belisa, pour lui prêter assistance, fait semblant de s'évanouir ; Léonor appelle à l'aide et l'on voit entrer don Enrique l'épée à la main. Le marquis intervient aussi comme parent de Léonor, et le duc est mis en demeure •de réparer ses torts par un mariage, tello, le vainqueur de la corrida^ est aussi accouru, ne sachant quel parti prendre, car si l'un des adversaires est son maître, l'autre l'a été* Léonor annonce, pour mettre fin à l'imbroglio, qu'elle va se prononcer si chacun jure de reconnaître son choix, et elle donne sa main à Tello* Don Enrique prie Léonor d'intei'céder pour lui auprès de Belisa qui, voyant le peu de fondement de sa jalousie, accepte Enrique pour mari, et le duc, s'adresaant au parterre, ajoute :

— Noble Sénat, si l'auteur ne vous avait plu aujourd'hui, il dirait que tout est chance.

Cette comédie d'intrigue n'a rien de très original dans b conception ni dans l'exécution, elle ne vaut que par son style. Il ne ressort aucune idée morale de cette persistance de la fortune à favoriser un homme qui ne fait rien pour l'aider, Mais Alarcon aime à représenter les caprices du destin sons toutes les formes où il peut les rêver. — Date |Hi)bable de la représentation, 1622.

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