‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 190 sur 192 · LA CRUELDAD POR EL HONOR · texte numérisé non relu

LA CRUELDAD POR EL HONOR

Cette action dramatique, qui développe de très-énergiques caractères» se passe en Aragon, au douzième siècle ; elle se base sur ces quelques lignes de Thistoire d'Espagne du Père Mariana (livre XF, chapitre ix) : « Un certain imposteur se mit à la tète des mécontents et se donna pour le roi don Alfonso, lequel avait été tué vingt-huit ans auparavant en PalesUne, à la bataille de Fraga. Il affirmait que, dégoûté des choses de ce monde, il s'était tenu tout ce temps caché en Asie. Son âge et sa ressemblance avec le feu roi lui donnèrent du crédit Le vulgaire, ami des fables, ajoutait encore à ce récit et le gouvernement de la reine était alors méprisé de beaucoup de gens. Il en serait arrivé de grands maux si Timposteur n'eût été pris et mis à mort à Sarragosse. Telle fut la récompense de la fourbefie et la fin^ de cette tragédie mal combinée. » Voici maintenant la mise en œuvre de cet argument dans le vigoureux drame d'Alarcon.

Un jeune homme nommé Pedro Ruiz de Azagra chasse daus les montagnes aux environs de Sarragosse. Il rencontre un

vieillard vêtu en pèlerin. Ce pèlerin s'annonce comme arrivant de la terre sainte où il est resté depuis le jour où le roi d'Aragon Alfonso périt sous les épées des Maures, à la malheureuse bataille de Fraga. Pedro Ruiz répond au pèlerin que l'Aragon regrette toujours le roi Alfonso.

— Eh bien, si le roi Alfonso était vivant ?

— Que dites-vous?

— Il vit, il est en Espagne.

— Si vous dites vrai, vieillard, je m'engage à lui rendre son trône.

— Regardez-moi, dit le pèlerin. Le roi Alfonso est devant vos yeux. Voici le sceau royal que j'ai conservé pour preuve * de ce que j'avance.

Pedro Ruiz jure de combattre pour le roi, et de lui chercher des appuis.

Après cette introduôtion^ nous voyons la reine Pétronille défendre la couronne de son ûls mineur contre les prétentions de ses grands vassaux^ comme la reine doua Maria, dans la Sagesse d'une femme^ de Tirso de Molina. Parmi tous ces grands vassaux un seul est demeuré fidèle, c'est le jeune Sancho Aulaga. Lui seul, après que Pedro Ruiz de Azagra a proclamé le retour du vieux roi Alfonso le bon, lê sage, le fort, et que tous les seigneurs ont déserté la cause de la reine pour la sienne, jure de la défendre et de mourir s'il le faut pour elle.

La première scène du second acte nous montre l'imposteur revêtu des insignes royaux, et attendant dans la salie d'armes d'un château fort l'arrivée des grands vassaux déclarés en sa faveur. Il touche au trône, mais une nouvelle est venue le terrifier ; Sancho Aulaga a été nommé par la reine Pétronille général en chef des forces royales. Sancho Aulaga est son fils, el le faux Alfonso n'est autre qu'un compagnon du roi,

MuAo Aulaga, que, comme lui depuis vingt-huit ans, tout le monde avait cru mort. Sancho, qui ne connaît point son père, a juré k la reine de mettre à ses pieds la tète de Timposteor. Nufio, sous prétexte d'éviter Teffusion du sang, demande une entrevue à son fils. Sancho l'accepte. Sancho est au comble de ses vœux. La reine lui a promis la main d'une jeune fille qu'il aime, doAa Teresa, quand il aura lavé dans le sang da faux Alfooso l'outrage fait à la majesté royale.

Le père et le fils sont en face et les deux armées sont là, à quelque distance.

— Dieu vous garde, dit le jeune Sancho. Quoique je sache que vous êtes un faux roi, il me suffit, pour vous parler avec respect, que vous en portiez le nom. Ceci établi , comme je sais que vous n'arriverez pas à me tromper ni à me corrompre avec des dons, je viens vous entendre.

— Sancho, on t'a induit en erreur. J'espère t'obliger plus en te détrompant qu'en trompant les autres. Ab 1 Sancho ! à nous n'étions ici sous les yeux de tant de témoins, je t'embrasserais mille fois jusqu'à ce que mon cœur eût apaisé la soif qu'une si longue absence y a fait naître. Je ne suis pas le roi, non; je suis ton père^ Nufio Aulaga, que tu pleures depuis la1[>ataille de Fraga.

— Dieu l que m'apprenez-vous? vous mon père ? un traître à son roi a pu engendrer ma vertu I

-~ Quel aveuglement ! on peut trahir pour régner. Qui aurait osé l'entreprendre, sinon celui qui possède un fils si valeureux? Écoute -moi seulement; fais ensuite ce que lu voudras.

Nufto lui raconte alors qu'il épousa jadis dofia Teodora de Lara. Quoiqu'il fût gentilhomme, sa femme était d'une conditioD supérieure à la sienne; mais ses attentions, son amour, ses richesses amenèrent Teodora à accepter l'union qu'il sollicitait.

— Elle me donna enfin sa blanche main, et quand le ilence de la nuit couvrit notre chambre à coucher, elle corn- Qença à se plaindre d'être tombée en un instant des gloires du tel dans un enfer de chagrins ; puis je connus.. . quelle honte l 3 le dis en rougissant, je connus le vol de son honneur et De je n'étais pas le premier que Famour eût jeté dans ses iras. Pour ne point publier mes affronts je me tus, Thonneur iii-mème me faisant sentir à la fois Téperon et le frein. Déterdioé, non à pardonner, mais à différer, je remis à un meilleur emps ma vengeance. Je cherchai et je découvris qu'avant de ne donner sa main, Teodora s'était livrée à Bermudo, le père In comte de Montpellier. Je m'embusquai et ja les surpris lans ma propre maison, je tirai mon épée, mais un seul bras te put rien contre vingt autres qui m'arrêtèrent Teodora se "étira dans un couvent. Ne pouvant rien contre la puissance le Bermudo, j'allai retrouver le roi Alphonse le Fort en terre laînte. Quand il tomba sur le champ de bataille je lui pris le >ceau royal et je m'enfuis, ne pouvant plus le défendre. Je me evêtis des armes du roi, et comme je lui ressemblais de aille et de visage, on crut que j'étais le roi lui-même. Auourd'hui tout le monde en Aragon me reconnaît, pour tel. Tout cela, Sancho, est à ton profit. J'aspire seulement à t'élever et à me venger.

— Mon Dieu, s'écrie Sancho, se peut-il que ce ne soit pas an rêve ? Ciel sacré l est-il vrai que ce soit là mon père Nuîio ? D'un côté mon père, son offense, un royaume I de l'autre ma parole, ma loyauté, mon devoir I que l'ambition cède au devoir, ce qui est profitable, à ce qui est juste! Sois loyal, Sancho, ton obligation n'en est que plus grande, Nufio étant ton père! Ta valeur ressort d'autant plus que tu gagnerais davantage en trahissant ; c'est peu d'êlre loyal en perdant peu.

Nufio presse son fils de prendre une décision. Le fils feint

lilli ANALYSES

de ne pas croire au récit du faux Alfonso et il refuse de reconnaître en lui son père.

— Eh bien, lui dit Nutio, je vais moi-même publier mon crimç et celui de ta mère et tu seras deux fois déshonoré,

— Mes actions démentiront les tiennes.

— Tu hésites, Sancho?

— Non, je suis résolu.

— Je prépare ta fortune.

— Et moi ton châtiment j

— Je suis ton père.

— Mon père est mort I Gourons aux armes !

— Aux armes ? Eh bien, le monde apprendra gui je suis.

— Ne le dis pas, tais-toi.

— Si tu ne me cèdes je dois publier mon nom.

— O cruel coup du sort !

— Si je ne suis pas ton père, pourquoi crains-lu que je le dise?

— Tu es Nufio pour me perdre, mais non pour me forcer à f aider dans ton criminel dessein.

— Si lu ne m'obéis, je publie que je suis Ion père.

— Je le publierai le premier, répond Sancho en haussant la voix de manière à être entendu des siens. Que TAragon et le monde sachent...

— Arrête, ô mon fils, tais-toi, ce n'est pas pour moi, c'est pour loi que je crains.

— Taisons-nous donc tous les deux, Nuîio. Contente-toi de cela et laisse -moi exercer le devoir de ma loyauté. Aux armes !

— Aux armes ! répète le faux Alfonso, et meure Nufio qui a donné le jour à un parricide 1

— J'exécute mon devoir contre mon sang.

La révolte a gagné les soldats de Sancho qui veulent se

rallier à celai qu'ils croient être leur roi Alfonso le Fort. Le loyal Sancho Aulaga est fait prisonnier par les siens et livré au comle d'Urgel et au seigneur de Montpellier. C'est à la prière de son père qu'on lui accorde la vie. Son désespoir est profond. Le voilà prisonnier, lui qui devait obtenir la main de dofta Teresa pour prix de la victoire promise l

Nufto vainqueur fait sortir son fils de prison. La reine Pé* trouille a reconnu le nouveau roi ; Sancho est invité par son exemple à prêter le serment d'obédience. Quand ils sont demeurés seuls :

^— Mon fils, donnez-moi vos bras. Je suis impatient de vous serrer sur mon cœur.

— Je ne le désire pas moins que vous, ma loyauté a poussé la résistance jusqu'au bout.

Parvenu au but de ses désirs, Nufio s'occupe maintenant de sa vengeance. Il a demandé pour la nuit suivante un entretien secret à Bermudo dans un jardin. On se souvient que Bermudo est le séducteur de Teodora, mère de Sancho. Là il le tuera de sa main. Le fils ne trouve rien à répondre au projet de son père si conforme aux usages du drame espagnol. 11 lui demande même s'il ne désire pas qu'il l'accompagne au rendez-vous. La nuit attendue arrive enfin. Bermudo rejoint le faux Alfonso dans le jardin.

— Sommes-nous seuls, Bermudo?

— Le bruit de cette fontaine trouble seul le silence de la nuit. Votre Majesté peut s'asseoir icL

— Asseyez-vous, Bermudo. Vous souvenez-vous de Nufio Aulaga?

— Oui, sire, celui qui mourut à Fraga.

— Vous rappelez-vous l'outrage que vous lui fîtes et qu'il ne put venger à cause du pouvoir que vous aviez alors? Bermudo, quand on offense le ciel on est châtié dans la vie où

dans la mort Je ne suis pas Alfonso le Fort. Celui qui tous tue pour veuger son offense est Nuûo Aulaga.

Et il lève son poignard sur la poitrine de Bermudo assis et sans défense. Mais ce jardin se trouve tout à coup peuplé de gens qui se jetlent sur Timprudent Nufio et vont renfermer dans un cachot On le juge et on le condamne à mort II n'a plus qu'une heure à vivre. Sancho vient le trouver dans sa prison.

— Père, lui dit-il d'une voix tremblante.

— Fils de ma vie, répond Nufto, lu te hasardes beaucoup.

— Je. ne crains pas les dangers. Je suis, père, le plus malheureux des hommes; on m'accuse d'être votre complice, et vous, Ton vous réserve à la plus infâme des morts. Il vous reste une heure de vie, et une éternité de honte. Évitez cette infamie par une mort secrète. 11 n'est pas bien que celui qui se nomme mon père et qui se fait appeler roi d*Aragon altende un échafaud. Je viens vous apporter ce poignard. Que votre main rachète ici vos crimes si vous ne voulez pas charger la mienne de ce soin.

— Tu m'as devancé, fils, non pas en concevant ce hardi dessein, mais en l'exprimant

— Vous montrez maintenant que vous êtes mon père.

— Montre à ton tour que lu es mon fils. C'est toi que je choisis pour mon bourreau ; en me tuant moi-même, je t'enlèverais celle gloire. Que ma faute se rachète ainsi, et que l'Espagne sache que pour accomplir ce haut fail, nous avons donné, toi le coup et moi la vie.

— Non, père, puisque vous avez eul a pensée, ayez le courage de l'exécuter vous-même.

— Ne me résiste pas ; nous devons partager cette gloire ; nous changerons ainsi en renommée éternelle, la honle qiii nous menaçait tous deux. Point de réplique; ou je ne dois

pas mourir ici, ou c'est de ta main que je dois mourir. Je te donoe cet ordre et te paye ainsi tout ce que je le dois, puisque je te lègue rhonueur d'une telle action.

— Puisque vous êtes résolu, père, je vous obéis; et si je ne me tue pas moi-môme, c'est seulement pour vous voir vengé.

— Oui, fils, puisque Taffront de ta mère n'a pas été vengé sur Bermudo^ vis pour venger ton père et toi. Ma honte publiée, et rinfamie que je laisse après moi, t'obligent à la vengeance. Mais j'entends déjà les pas des exécuteurs. Tire ton poignard. Fils, donne-moi le dernier baiser et la mort !

De la prison où se passe cette belle scène qui rappelle la sauvage grandeur du Tisserand de Ségovie, nous retournons au palais de la reine Pétronille; elle est entourée de tous les grands vassaux et place la couronne sur la tète de son fils. Sancho s'avance et dit :

— Reine Pétronille, roi Alfonso, je suis Sancho Aulaga que l'on a surnommé le vaillant; je suis aujourd'hui le même que je fus autrefois. Je suis celui qui a conquis pour vous des villes, et soumis les vassaux de la couronne à votre pouvoir; c'est dans ce même lieu, quand tous vous abandonnaient, que je tirai mon épée, et que seul j'offris ma vie pour vous défendre. Moi seul^ quand tous baisaient la main de l'imposteur, j'ai dit : « Prenez garde, il vous trompe, c'est un traître et non lé roi Alfonso. » Si mes propres soldats ne m'avaient pas arraché mes armes, j'aurais montré ma loyauté en mourant» puisque je ne pouvais vaincre. Et si quelqu'un dit que je suis complice d'une trahison, il a menti^ comme en prétendant que le traître fût mon père Nufio Aulaga, et comme en ajoutant qu'il voulût se venger de Bermudo parce que ma mère dofia Teodora l'avait déshonoré. Il est clair que ma mère n'a pas failli, et que le père de Sancho Aulaga ne peut être taxé de trahison et d'infamie. Puisque j'ai tué de ma main l'imposteur,

qui pourrait dire qu'il fût mon père? Je prouverai à tous et au monde, corps à corps, avec cette épée que ces bruits sont faux. Donnez-moi du champ, puisqu'il m'est dû selon les fueros d'Espagne.

— Il suffit, Sancho, répond Bermudo, je ne puis accepter ton défi pour plusieurs raisons. Tu veux prouver que ton père ne fut pas un traître, et que ta mère ne faillit pas, je me porte comme toi garant de tout cela. Et puisque Nuûo Aulaga est mort, je romprai le silence que j'ai gardé pendant qu'il vivait. Ecoute, et sache, et que le monde sache aussi, que tu es mon fils. Je me fiançai à Teodora, et depuis deux mois tu étais conçu par elle quand le roi Alfonso la maria par force àNufio Aulaga. Nuûo étant mort je te légitime en épousant la mère.

Sancho perd l'espoir d'épouser sa fiancée Teresa qui se trouve devenir sa sœur, nîais l'honneur espagnol est satisfait. Ce drame sanglant, le seul qu'ail écrit dans ce genre Alarcon, rappelle la grandeur caldéronienne. C'est une vigoureuse composition à laquelle on n'a pas rendu encore toute la justice qu'elle mérite.

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