‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 191 sur 192 · L'EXAMEN DES MARIS · texte numérisé non relu

L'EXAMEN DES MARIS

EL BXÂMEN DE MARIDOS

Nous rentrons ici dans la comédie de caractère dont Alarcon fut, doxûme nous l'avons dit, le précurseur chez les nations modernes. VExamen des maris appartient au genre de la Vérité suspecte et des Murs entendent; il est pourtant de beaucoup inférieur à ces deux ouvrages, et ne contient réellement qu'une scène de premier ordre, celle d'Inès avec son majordome. VExamen des maris se joue encore de nos jours sur quelques théâtres d'Espagne. C'est une des comédies qui furent réclamées par Alarcon comme sienne, parce qu'elle avait été imprimée sous le nom de Lope Vega. On croit la pièce écrite vers 1530.

Dofta Inès, la protagoniste de la comédie, est une jeune veuve à qui Beltran, son vieil écuyer, remet, le jour où va cesser son deuil, un testament de son père, lequel ne contient que ces seuls mots : « Avant de te marier, réfléchis. » Inès, poursuivie par plusieurs galants, forme le projet de les passer en revue et de donner sa main et sa fortune à celui qui lui semblera le plus digne. Les deux principaux prétendants sont le comte Carlos et le marquis don Fadrîque. La jeune veuve

floUe entre ces deux galants; elle incline pourtant davantage vers le marquis. Mais une autre femme également belle et riche, do&a Blanca, a juré qu'Inès n'épouserait pas le marquis, car do&a Blanca a été quittée par don Fadrique et elle son emploiera tous les moyens pour rattacher de nouveau à char.

Elle se donne donc résolument pour la femme de chambre d'une ancienne maîtresse du marquis, et elle se présente chez Inès sous prétexte de lui proposer des bijoux qu'elle a, dit- elle, commission de vendre. La jeune veuve s'extasie sur la beaulé des diamants qu'on fait scintiller à ses yeux, et sa curiosité se trouve piquée au vif, quand la fausse revendeuse lui dit en confidence que la personne qui veut s'en défaire est une belle jeune femme qu'un ingrat amant vient de planter là. Inès la prie de lui révéler au moins le nom du séducteur.

— Vous me promettez le secret ?

— Sur mon honneur je vous le promets.

— Marquise, la dame en question s'était éprise d'un cavalier charmant, adoré de toutes les femmes, et déjà l'on parlait de mariage lorsque le comte Carlos, c'est le nom da jeune homme, cessa tout à coup ses visites.

— Le comte Carlos, dites- vous ?

— Vous devez l'avoir rencontré. Nous sûmes que l'ingrat était devenu éperdument amoureux d'une autre dame plus favorisée que ma maîtresse, dont il taisait le nom avec un mystère dont on ne l'aurait pas cru capable. Le père de ma maîtresse lui proposa alors d'épouser au. lieu et place du comte Carlos le marquis don Fadrique; mais, hélas I malgré son illustre nom, sa belle fortune et ses qualités, nous apprîmes sur le marquis des choses qui le rendent impossible comme mari et comme g liant. C'est d'abord un menteur et un homme qui se vante à tout propos ; de plus il a des maux

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saches, et sa bouche exhale parfois une affreuse odeur d'ail et le ciboule.

— Je vous remercie, répond la veuve, de Phistoire diverlîssaDte que vous venez de me conter. Je plains sincèrement votre maîtresse du chagrin que lui ont causé ses amants.

— Mais que décidez- vous, madame, pour les diamants?

— Un autre jour, nous les ferons estimer par un orfèvre.

— Je reviendrai donc vous voir. — Tai semé la discorde, murmure tout bas la fausse revendeuse en se retirant ; puisque je suis une Junon abandonnée, meure Paris et que Troie soit livrée aux flammes!

Les calomnies de Blanca germent dans Tesprit de Phéritière ; elle commence à trouver mille défauts au marquis, et elle se sent ramenée doucement vers le comte Garlos. Mais Carlos dédaigné par Inès s*est rejeté vers Blanca, et commence à Taiper, laissant au marquis son ami, quMlne veut pas contrarier, le champ libre du côté d'Inès.

Le second acte conclut par une Irès-julie scène de comédie, qui a été déjà traduite par M. Philarète Chasles, dans ses Études, et aussi par M. Eugène Baret dans son Histoire de la littérature espagnole. Inès reçoit de son écuyer Beltran les mémoires où chacun de ses prétendants formule sa demande en mariage, et elle les passe en revue.

— Au nom de Jésus je conunence Fexamen.

— Ce billet, madame, est de don Juan de Vivero.

— Il n*en écrit pas long. Il dit ceci : « Si les peines vous émeuvent, je meurs. » Ce je meurs est vulgaire, mais Tauleur se montre spirituel par sa brièveté.

— J'ai pris mes renseignements.

— Dites.

— Don Juan de Vivero, jeune, bien tourné, gentilhomme et d*une bonne conduite. Six mille ducats de rente, cavalier

galicien. Il a des habitudes modestes quoiqu'on dise qu'il fat jadis si enclin au jeu qu'il y perdit jusqu'aux meubles de sa maison et sa liberté. Pourtant il vit maintenant très-tranquille.

-^ Celui qui a joué jouera. C'est un défaut qui se calme mais qui ne s'éteint pas. Rayez-le.

— Je vous obéis.

— Poursuivez,

-» Celui-ci est don Juan de Guzman, noble et jeune.

— N'est-c^ pas celui qui portait hier un ruban vert au cou?

— Lui-même.

— J'ai grand'peur que ce ne soit un fou ou un niais. Se croire distingué par une femme ne fut jamais le fait d'un homme sage. EUe lit, «Tant que la grande planète éclairera le globe dans son cercle rapide et que ses rayons pyramidaux illumineront le cristal de mes yeux... » Ohl le merveilleux extravagant.

— Et quel homme assommant I

— A une femme de pareilles circonlocutions et des épilhètes aussi inusitées I

— Voulez-vous écouter ses notes?

— Non, Beltran, rayez-le vite et écrivez en marge : « Rayé pour cause de sottise. N'y pas revenir parce que son défaut est sans remède. » Beltran écrit sur le livre.

-* C'est fait. Celui qui suit est don Gomez, de Tolède, qui porte pompeusement sur sa noble poitrine la croix de Calatrava. Homme qui marche comme un minisire, long manteau et courte fraise, le collet du manteau relevé en arrière, le pas compassé et pressé, le chapeau aux bords rabattus, et un pnpîer dans la ceinture ; mûr d'années et de sens.

— - J'aime le sens mûr, Beltran, mais non pas Page dans un mari.

— Il est mûr sans être vieux.

— Toyons la note.

— C'est un Hurtado de Mendoza.

— Des vrais?

— Des vrais.

— Il sera vaniteux.

— Il est pauvre. ^y^

— Alors il le sera moins.

— Il a l'espoir d'utr^rânîhkérilage.

— Il ne faut pas compter sur ce qui est au pouvoir d'un autre ; surtout quand on ne sait pas si Ton mourra avant ou après lui.

— Il sollicite un emploi.

— - Il sollicite I le malheureux I Croyez-vous qu'il soit agréable d'avoir pour mari un homme qui tend toujours la main ?

— Il brigue une vice-royaulé.

— Rien que cela? Étonnez-vous si je dis qu'il est vaniteux.

— D'innombrables services plaident pour lui.

— Je les donne tous pour quelques maravedis ; des mérites non récompensés sont des droits douteux.

— Mais parmi ses qualités il se trouve un défaut.

— Lequel ?

— Il est colère, bourru.

— Périlleux compagnon.

— Mais on dit que cette fureur passe en un moment et qu'il redevient ensuite paisible et doux.

— Si dans son ardeur première il me jetle en bas d'un balcon, dites-moi, après le dommage, à quoi servira le repentir?

m ANALYSES

— Le rayerai-jeî

— Oui^ Beltran ; je veux choisir un mari que j'aime loajours et que je ne doive pas toujours craindre.

— - Le voici rayé. M.

— Poursuivez.

— Don Guillen d'Aragon. Il plaide pour une comté.

— Il plaide ? Tinfortuné I

— On assure qu'il a droit Ses avocats rafiQrment.

— Quand disent-ils le contraire?

— Grand poète.

— Très-bien quand on n'en fait pas le métier.

— Il chante agréablement.

— - Talent charmant chez un garçon s'il chante sans se faire prier, et pourtant sans s'imposer !

— Il est fort savant en latin et en grec

•— J'approuve le latin et le grec ; quoique le grec fasse d'ordinaire plus d'orgueilleux que desavants.

— Qu'ordonnez-vous?

— Qu'on s'informe s'il gagnera son procès.

— Celui qui suit est don Marcos de Herrera.

— Rayez-le tout de suite. Don Marcos et don Pablo, don Pascual et don Tadeo, don Simon, don Gil, don Lucas, on a peur rien qu'à les entendre nommer, que sera-ce si ceux qui portent ces noms leur ressemblent?

— Je le raye. Note du comte don Juan.

— J'écoute.

-* Andalous, riche en biens non engagés et qui s'accroissent chaque jour, car il fait des affaires.

— C'est un défaut dans un gentilhomme. Il ne doit se montrer ni prodigue ni avare.

— On dit qu'il courtise les femmes.

•— Condition qui change avec le temps. Il se mariera et il se calmera sous le joug du mariage.

— 11 manque d^exactitude.

— Il est gentilhomme.

— Mauvais payeur.

— • Homme de cour.

— Tapageur.

.. — 11 est Andalous.

— Veuf.

— Rayez-le bien vite. Qui se marie deux fois sait se défaire de sa femme, ou bien c'est un sot.

— Le comte Carlos vient après, bien posé, noble, riche, bien fait, plein de grâce.

— D'accord, mais il a un grand défaut.

— Quel est-il ?

— G*est que je ne Taime pas.

— Faut-il le rayer ?

— Non, Beltran. Je ne le raye ni ne l'accepte.

— Il ne reste plus que le marquis don Fadrique. Je lis ses notes.

— Dites-moi, quels renseignements avez-vous eus sur les vices que cette femme lui attribue ?

— Qu'ils sont tous vrais.

— Est-il possible? Rayez-le; mais non, attendez; c'est inutile, puisque je ne puis le rayer dans mon cœur comme dans ce livre.

Ochavo, le valet du marquis don Fadrique, surpris dans l'appartement de dofia Inès où il était venu pour courtiser la suivante Mencia, se cache dans une cheminée, et de là il entend répéter par doiïa Inès à son écuyer Beltran les fausses confidences qui lui ont été faites par la fenune inconnue sur les prétendus défauts du marquis, il s'empresse d'aller rêvé-

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1er à son maître la cause réelle des hésKations et des refroidissements de la jolie veuve. Dès lors il n'y a plus qu'à s'eipliquer, d'autant plus que le comte Carlos est en bon chemia auprès de dofia Blanca dont il est décidément devenu tout à fait amoureux.

Le dénoûment de la pièce se fait en cour d'amour. Carlos et don Fadrique viennent, en présence d'Inès et de quelques amis, discuter et résoudre la question de savoir qui doit l'emporter dans le cœur d'une dame : ou l'homme qu'elle aime, mais qui a des défauts, ou l'homme qu'elle n'aime pas, mais qui est parfait en tout. Le marquis conclut que c'est l'homme parfait qui doit triompher. Le comte, voulant faire le bonheur de son ami, conclut pour celui qui est aimé de la dame.

La veuve, à la grande surprise de tous, se déclare pour le comte Carlos. Mais celui-ci la prend à part et lui insinue que c'est par son ordre qu'on a faussement prêté tant de défauts au marquis, lequel est véritablement l'homme parfait qu'elle cherche et qu'elle a enfin trouvé. Il sauve ainsi l'honneur de Blanca qui l'épouse par reconnaissance, et Inès en épousant celui qu'elle aime conclut ainsi son Examen des maris.

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